AGRICOLES
‘I. — L'équilibration de la propriété. À) Action de la propriété sur elle-même : l'instruction agricole. B) Action des institutions sur la propriété ; les garanties.
II, — L'association au service de la petite propriété. — L’organisation de la circulation. — L'organisation de la production. — Répugnance de Proudhon pour l'exploitation collective et la propriété actionnaire ; critique des Fouriéristes, La consolidation de la petite propriété.
Nous supposerons réalisées cette heureuse division et cette approximative égalité des domaines ruraux, vers lesquelles vont les vœux de Proudhon. Il s’agit maintenant d'empêcher que la propriété, en vertu de cette puissance d’accaparement qui est en elle, et que dénonçait si fortement le Premier Mémoire, ne recons-
titue bien vite ces latifundia que nous venons de morceler et avec eux le parasitisme oïsif et l’exploitation du travailleur. Or, pour atteindre ce résultat, il ne peut plus être question de soumettre la propriété à la réglementation minutieuse de l'Etat, de restreindre ou de supprimer « la liberté des transactions et des héritages » Nous avons rejeté la théorie de la possession comme dangereuse pour la liberté et suspecte de communisme. Nous laisserons donc à la propriété toute l'énergie de son principe, toute cette puissance d’absolutisme et d'abus qui est son essence même. Pour arriver alors, quand même, à cette égalité, qui reste notre but, nous nous efforcerons de limiter la propriété par elle-même, de la « balancer », de « l’équilibrer », en opposant principe à principe, force à force(1). Mais cela ne suffira pas. « La propriété, en effet, quelle que soit son importance dans la société, n'existe pas seule comme fonction politique, institution économique et sociale ;.. elle vit dans un milieu organisé, entourée d’un certain nombre de fonctions analogues et d’institutions spéciales sans lesquelles elle ne pourrait subsister, sur lesquelles, par conséquent, il faut qu’elle compte (2). » Ainsi, pour « équilibrer » la propriété, il ne suffira pas de recourir à « l’action de la propriété
(4) V. Théorie de la propriété, ch. vu. Equilibration de la propricté, système de garanties.
(2) Ibidem, p. 176 et suiv.
sur elle-même » il faudra faire appel aussi à l'influence
des institutions, entourer Ja propriété, comme dit
Proudhon, de tout un « système de garanties ». Envisageons successivement ces deux points.
L'action de la propriété sur elle-même aboutit, dans la société anarchique d'aujourd'hui, à l’absorption des propriétés les unes par les autres, nous le savons. On atténuera ce résultat si, « par un bon système d'éducation publique, les facultés personnelles sont rendues .de moins en moins inégales ». C’est là l’une des idées capitales de la doctrine de Proudhon. Pour réaliser cette « égalité des appointements » qui était l’idéal ardemment défendu des premiers Mémoires, et qui lui apparaissait dès 1840 comme la conséquence nécessaire de « l’équivalence des fonctions », il était nécessaire aussi que cette « inégalilés des capacilés », sur laquelle Saint-Simoniens el Fourieristes fondaient leur hiérarchie, ne restât pas à jamais une inégalité sans remèdes, qu’elle püt tout au moins s’atténuer ; et elle ne pouvait s’atténuer que par l'éducation. « Démocratie c’est démopédie » cette formule exprime bien l’une des convictions les plus chères de Proudhon. Pour nous en tenir au problème spécial qui nous occupe ici, on sait quelle importance attachent aujourd’hui à la diffusion
RER rer
de l'instruction agricole les partisans de la propriété paysanne. C'est grâce à l'instruction que le paysan pourra améliorer ses procédés de culture, faire un usage rationnel des engrais, etc... ravir enfin à la grande propriété l’une de ses principales supériorités techniques. Mais ce n’est pas le seul résultat qu’en attend Proudhon. La diffusion de l'instruction, rendant les paysans plus conscients de « leur pouvoir » et de « leurs droits », fera que la grande propriété trouvera difficilement les domestiques,salariés,etfermiers, qu’elle requiert pour son service. Et de cette conséquence, dès aujourd'hui vérifiée, et qui désole tant de conservateurs agrariens, notre égalitaire se réjouit : « bientôt, vous verrez le salariat et la domesticité diminuer, les conditions du fermage changer, et peu à peu les propriétés se ramener les unes les autres à l'étendue moyenne que peut faire valoir une famille de paysan, forte de bras, d'intelligence et d'union (1) ». Nous reconnaissons ici son immuable idéal.
Toutefois, un tel résultat ne sera possible, Proudhon prend soin de le spécifier dans le même passage que si « par un ensemble d'institutions libérales et par la bonne exécution des services publics, les conditions d'exploitation sont rendues égales (2) ».
Nous passons ainsi au deuxième moyen de garantir l'égalité des propriétés : l’influence des institutions.
(1) Théorie de la Propriété, 2e éa., p. 179.
(2) Théorie de la Propriété, 2e ed., p. 178.
« Parmi les institutions déterminatives de liberté, et dont l'existence antérieure ou postérieure à l’établissement de la propriété est de droit, écrit Proudhon, je compte : 1° la séparation des pouvoirs de l'Etat ; » la décentralisation, 3° Vimpét (voir ma théorie de l'impôt, couronnée par le conseil d'Etat de Lausanne) 4° le régime des dettes publique, hypothécaire, commanditaire ; b°les banques de circulation et de crédit ; 6° l’organisalion des services publics, postes, chemins de fer, canaux, ports, entrepôts, bourses et marchés, assurances, travaux publics ; 7° les associations industrielles et agricoles; 8° le commerce international (A) ».
(1) Zbidem, p. 180 et 181. On trouve, dans le même ouvrage, une autre énumération, peut-être plus claire, de ces garanties de la propriélé (page 239 et 240).
Proudhon, séparant plus nettement la question économique de la question politique, distingue les garanties de la propriété contre elle-même et les garanties de la propriété contre l'Etat ; je cite :
« Les garanties de la propriété contre elle-même sont :
19 Crédit mutuel et gratuit.
29 Impôt.
30 Entrepôts, docks, marchés (voir mon projet sur le Palais de l'Exposition Universelle).
4° Assurance mutuelle et balance du commerce,
5° Instruction publique, universelle, égale.
60 Association industrielle et agricole.
70 Organisation des services publics: canaux, chemins de fer, routes, ports, postes, télégraphes, dessèchements, irrigations.
« Les garanties de la propriété contre l'Etat sont :
19 Séparation et distribution des pouvoirs.
Il ne nous est pas possible d’exposer ici en détail comment Proudhon conçoit ces diverses institutions ; nous avons dit un mot déjà de l'impôt, nous pensons faire plus tard une étude complète des autres. Ce sont toutes les idées économiques de Proudhon etune bonne part de ses idées politiques que nous devrons alors expliquer. Mais il est une question sur laquelle il est nécessaire d'insister parce qu'elle est d’une importance capitale pour juger avec équité la conception que se fait Proudhon de la propriété foncière, c’est que, lorsqu’il s'efforce de reconstituer ou de maintenir la petite propriété, il ne songe nullement à la laisser dans cet isolement qui fait sa faiblesse et contre lequel les économistes comme les socialistes ont élevé tant de vives critiques. Ne compte-t-il pas ici, parmi les institutions destinées à garantir la propriété, les associations ouvrières et agricoles ? Mais il y a plus, ni les services publics ni les banques ne peuvent, dans son esprit, être organisés sans recourir à l'association, tandis que, par
20 Egalité devant la loi.
30 Jury, juge du fait et juge du droit.
49 laberté de la Presse.
50 Contrôle public.
6° Organisation fédérale.
70 Organisation communale et provinciale.
« L’rtat se compose: 1° de la fédération des propriétaires, groupés par districts, départements et provinces ; 20 des associations industrielles, petites républiques ouvrières ; 3° des services publics (à prix de revient) ; 4° des artisans et marchands libres ». On voit par ce résumé combien connaissent mal Proudhon ceux qui dénient toute précision à ses idées positives.
ailleurs. services publics et banques, tendant au premier chef à organiser, à centraliser la circulation, tendent, par cela même, à remplacer la propriété isolée par une propriété en quelque mesure associée. Il est vrai cependant que sur la manière dont Proudhon conçoit le rôle de l'association en matière agraire, il a beaucoup hésité, beaucoup varié, et que sa pensée n’est pas arrivée toujours à s'exprimer clairement.
Il convient donc de donner à cette partie de notre étude quelque étendue.
Un point d’abord est clair. Proudhon a fortement insisté, et c’est une des parties les plus puissantes de sa doctrine, sur l'importance primordiale qu'a prise dans le monde moderne le phénomène de l'échange et de la circulation, et sur les transformationsinéluctables qu’a subies de ce chef, et dès l’époque de Louis-Philippe, le vieux régime de la propriété. Il faut relire, dans le Représentant du Peuple les belles pages qu'il consacrait à ce sujet, en 1848, au moment où il sollicitait des adhésions à son projet de Banque d’Echange.
Cen est fini, s’écrie-t-il, irrémédiablement fini, de ce régime de l’économie de famille (A) qui fut celui de
(4) Cette expression n’est pas de Proudhon, mais elle exprime bien sa pensée.
Rome et de l’ancienne France et auquel s’est formé «la forte race qui accomplit l’ancienne révolution (1). » Alors « la propriété était une vérité, l'homme parla propriété était complet. » « Parlez-moi de la propriété romaine. Là le père de famille, personnage consulaire ou consul désigné, vivait, nourrissait les siens du vieux champ patrimonial. Il tirait toute sa consommation du travail rustique, il ne demandait rien à personne, vendait peu, achetait encore moins, méprisant le commerce, le change et la banque et tournant toutes ses spéculations à l'agrandissement de sa terre, à l'extension de son domaine. Alors la propriété existait véritablement, car le propriétaire existait par lui-même ; il ne craignait pas les crises financières et commerciales ; il n'avait pas peur de la fermeture des ateliers.Le principe et la fin de la propriété étaitle propriétaire; le propriétaire étaitalui-même production, circulation et débouché. Il vivait en soi, par soi et pour soi (2). » Ce temps n’est plus, il ne reviendra plus.« Sous l'influence de la division du travail et de l’engrenage des industries, un autre fait, l'échange et la circulation domine la propriété et la tient sous sa dépendance (3) ».. « Le propriétaire foncier, qui exploite par ses mains ou par autrui n’est plus qu’un industriel ou un commanditaire comme unautre ; fabriquant, sui-
(1) Banque d'Echange, NI, 150.
(2) Banque d’'Echange, VI, 149.
(3) Ces mots sont de Darimon, préface à l’opuscule sur la Banque d'Echange, VI, 141.