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river là, de dégager de la contradiction quelque peu déconcertante des formules les sentiments invariables qui animent notre auteur.
Singuliers sentiments, dira-t-on, pour un socialiste, pour le pamphlétaire fougueux qui fit sa réputation dans le monde en assimilant la propriété au vol, pour le critique impitoyable aux attaques duquel se refèrent encore aujourd’hui, comme aux plus décisives et aux plus fortes qu’aient jamais subies la propriété individuelle, ceux qui réclament à grands cris sa socialisation. Sentiments dictés, en vérité, par une Connaissance profonde de la vie paysanne, par une sympathie héréditaire pour l’homme des champs.
« Quand on étudie une théorie de la propriété, écrit M. Georges Sorel, l’un des rares interprètes de Proudhon qui ait bien mis en lumière ce caractère de sa doctrine il faut toujours se demander quelles étaient les tendances esthétiques de l’auteur. Dans ces discussions chacun de nous apporte, en effet, quelque chose de la partie la plus profonde de son âme. Un homme de la ville, financier ou politicien, savant ou littérateur ne comprend pas la propriété comme un homme de la campagne ; — dans le premier cas la propriété est surtout représentée par la maison, c'est-à-dire par un immeuble qui ressemble presque à un titre de rente; dans le second, elle évoque surtout l’idée dela culture ; nous passons ainsi de la jouissance au travail. Proudhon n’a jamais été un vrai citadin;il était un paysan et
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son âme se reportait toujours loin de Paris (1) »….
Nous avons nous-même, dans une précédente étude (2), essayé de montrer à quel point la sympathie de Proudhon pour le paysan était sincère et profonde, et quelle influence capitale elle devait exercer sur le cours de ses idées. Alors que la plupart des théoriciens socialistes étaient des citadins écrivant pour des ouvriers, Proudhon a vécu parmi les paysans, et il est entré dans l'intimité de leur âme.
« Jusqu'à douze ans, écrit-il (3), ma vie s’est passée presque toute aux champs, occupée tantôt de petits travaux rustiques, tantôt à garder les vaches. J'ai été cinq ans bouvier. Je ne connais pas d'existence à la fois plus contemplative et plus réaliste, plus opposé à cet absurde spiritualisme qui fait le: fond de l'éducation et de la vie chrétienne que celle de l’homme des champs. A la ville je me sentais dépaysé. L’ouvrier n’a rien du campagnard : patois à part, il ne parle pas la même langue, il n’adore pas les mêmes dieux. On sent qu'il a passé par le polissoir ; il loge entre la caserne et le séminaire, il touche à l’Académie et à l'Hôtel de ville. Quel exil pour moi quand il me fallut suivre les classes du collège où je ne vivais plus que par le cerveau, où, entre autres naïvetés, on prétendait minitier à la na-
(4) Introduction à l'Economie Moderne, deuxième édition, p. 144 et 145.
(2) L’attitude sociale de Proudhon dans le Bulletin de la Société d'Histoire de la Révolution de 1848.
(3) De la Justice dans la Révolution, XXII, p. 208.
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ture, que je quittais, par des narrations et des thèmes !»
Il faut relire les deux admirables pages qu'il consacre à cet amour réaliste et passionné du paysan pour sa terre. On ne trouvera rien, dans notre littérature, d’une poésie plus saine, plus savoureuse et plus forte.
« Le paysan est le moins romantique, le moins idéaliste des hommes... il aime la nature comme l'enfant aime sa nourrice, moins occupé de ses charmes, dontle sentiment ne lui est pas étranger, cependant, que de sa fécondité. Le paysan aime la nature pour ses puissantes mamelles, pour la vie dont elle regorge. Il ne l'effleure pas d’un œil d'artiste, il la caresse à pleins bras, comme l’amoureux du Cantique : Veni ef inebriemur uberibus, il la mange. Lisez Michelet racontant la tournée du paysan le dimanche, autour de sa terre ! Quelle jouissance intime ! quels regards ! Il m'a fallu du temps et de l'étude, je l'avoue, pour trouver de l'agrément à ces descriptions du lever et du coucher du soleil, du clair de lune et des quatre saisons. J'avais vingt-cinq ans que le précepteur d'Emile ne me paraissait encore, en ce qui regarde le sentiment de la nature, qu'un maigre fils d’horloger (1). »
« Ettoujours, cette préoccupation le dominera d’assurer au paysan cette possession intime de la terre qui est pour celui-ci toute sa vie. C’est ce sentiment que nous n'aurons pas la peine à discerner même derrière
(1) Justice, p. 209, XXII.