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ces formules tapageuses du premier Mémoire où tant d’interprètes mal avisés ont voulu lire une menace de dépossession générale. Ce qui soulève Proudhon contre le propriétaire, contre le maître, c’est que celui-ci est étranger à la terre, qu'il ne la possède pas réellement, qu'il ne l'aime pas pour elle-même (1), mais uniquement pour les profits qu'il en peut tirer, c’est qu'il en a fait, au lieu d’une épouse, une « prostituée ».
« On ne tient plus au sol comme autrefois, parce qu'on l’habite, parce qu’on le cultive, qu’on en respire les émanations, qu’on vit de sa substance, qu’on l’a reçu de ses pères avec le sang et qu'on le transmettra de génération en génération dans sa race, parce qu’on y a pris son corps, son tempérament, ses instincts, ses idées, son caractère, et qu’on ne saurait s’en séparer sans mourir. On tient au sol comme à un outil, moins que cela, à une inscription de rente au moyen de laquelle on perçoit chaque année sur lamasse commune, un certain revenu. Quant à ce sentiment profond de la nature, à cet amour du sol que donne seul la vie rustique, il s’est éteint. Une sensibilité de convention, particulière aux sociétés blasées à qui la nature ne se révèle plus que dans le roman, le salon, le théâtre, a pris sa place (2). » |
(4) « Car ce n’est pas seulement d'exploiter la terre qu’il s’agit
pour l’homme, c’est de la cultiver, de l’embellir, de l’aimer. »
Contr. Ec., V, 194.
(2) De la justice... 5e étude, cité de nouveau dans la Théorie de
la Propriété , 2e éd. p. 158.
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Et, quand ilécrira celivre sur la Capacité politique des classes ouvrières qui devait être comme son testament, ne séparant pas, dans son programme d’affranchissement, le paysan du travailleur urbain «les deux grandes classes qui représentent le travail », « la Marianne des champs etla Sociale des cités (1) », c'est dans ce désir ardent de posséder pleinement et librement le sol qu’il découvrira, la pensée profonde, l'idée fixe du paysan. « Sagrande préoccupation est, suivant une expressiou du vieux droit qu'il n’a pas oubliée, d’expulser le forain.Ilveut régner seul sur la terre (2). »
Ces sympathies déclarées de Proudhon pour le petit propriétaire paysan sont quelque chose de tout à fait * particulier dans l’histoire du socialisme. D’autres, autant ou plus que lui, comme Fourier ou Colins, ont proclamé l’importance primordiale de l’agriculture ou dirigé vers les travaux des champs l’activité deleurs disciples ;seul Proudhon, dans son idéal social, garantit pleinement l'individualisme de l’exploitation paysanne. Son socialisme agraire est bien un socialisme pour les paysans. À l'heure où le partisocialiste français semble concentrer ses efforts sur l'élaboration d’un programme agraire, et se heurte dans cette tâche à de telles difficultés, qu'il a dû clore sondernier congrès, (3)après plu-
(1) Capacité politique des classes ouvrières, p. 18, éd. de 1868. (2) Zbidem, p. 16.
(3) Sixième Congrès national, tenu à Saint-Etienne les A1 12418 et‘14 avril 1909. Le compte rendu sténographique a été publié en
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sieurs jours de discussion, sans se décider à conclure, n'est-il pas vrai qu'il est d’un intérêt tout à fait actuel de chercher ce qu'était exactement en ces matières la pensée de Proudhon ?
Avant d'entrer dans le détail de cet examen, ilest nécessaire d'expliquer la tapageuse formule que Proudhon écrivait en tête de son mémoire de 1840, et qui a tant contribué, en fondant sa détestable réputation d’homme-terreur, à égarer les esprits de ses contemporains sur la signification réelle de ses idées. « La propriété, c'est le vol» « La définition est mienne, écrivait-il, en 1846, et toute mon ambition est de prouver que j'en aicompris le sens et l'étendue. La propriété c’est le vol! Il ne se dit pas,en mille ans, deux mots. comme celui-là. Je n’ai d'autre bien sur la terre que cette définition; mais je la tiens pour plus précieuse : queles millions des Rothschild, et j'ose dire qu'elle sera l'événement le plus considérable du règne de Louis, Philippe (1). » Et, ailleurs, dans sa Lettre à V. Considérant: « Cette proposition fera le tour du monde et causera plus d’émoi que la cocarde de Lafayette (2). » En réalité la formuleétait moins nouvelle que ne l’ima-
volume au siège du Conseil national, 16, rue de la Corderie, Paris. (4) Contr. Ec., t. I, p. 257.
(2) Avertissement aux propriétaires, t. II, p. 38.
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ginait son auteur. Sudre, dans son Histoire du Communisme a montré que soixante ans avant Proudhon, Brissot avait dit quelque chose du même genre (1). C’est du moins Proudhon quil’a lancée, dans le monde, par le commentaire retentissant dont il l’entoura. Et nous n'avons aucune raison de suspecter sa bonne foi, quand il nous déclare n'avoir connu son devancier que par les extraits qu’on donne Sudre (2).
Au reste, la priorité de l'expression importe assez peu (3). Tout dépend de l'interprétation qu’on en donne. Malheureusement Proudhon, sur ce point comme sur tant d’autres a varié. Ilexplique différemment sa formule à mesure que changent ses idées sur la propriété.
{1) Voir Sudre, Histoire du Comimunisme, 4e éd., Paris 1850, p. 385. Sudre analyse pages 260 et. suiv. l'ouvrage de Brissot : Recherches philosophiques sur le droit de propriété et de vol. Suivant la distinction mise à la mode par Rousseau entre l’état de nature et l’état de société, Brissot considère que le droit suivant la nature a pour fondement et pour limite le besoin. « La mesure de nos besoins doit ètre celle de notre fortune et si 40 écus sont ‘suffisants pour conserver notre existence, posséder 200.000 écus est wn vol évident, une injustice... La propriété exclusive est un vol dans la nature... Le voleur dans l’état de la nature est le riche celui qui a du superflu. » En dépit des rapprochements de Sudre et de certaines analogies verbales, il y a peu de rapports entre la naïveté de ce naturalisme et les discussions juridiques et rationalistes de Proudhon.
(2) Théorie de la Propriété, p. 211.
(3) Proudhon lui-même (Avertissement aux propriétaires, II,100) fait honneur à Diderot d’avoir dit « il y a plus d’un siècle », que « le bénéfice, l'intérêt, le droit d’aubaine, la propriété ou suzerai- . neté enfin, est une usurpation, un vol, » V. aussi Diehl, P.-J. Proudhon, Seine Lehre und Sein Leben, t. I. p. 87.
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Dans la {héorie de la Propriété, comme déjà dans Justice, et dans cette lettre à Vuillaumé, du 24 janvier 1856, où il fait un exposé si curieux, encore qu’un peu reconstruit après coup, de l’évolution de ses idées, dire que la propriété c’est le vol, c'est suivant lui, affirmer qu'en son principe et comme « fait brut », comme force de la nature, la propriété est identique au vol ; de partet d'autre, c'est le même « principe de concupiscence »,la même force désordonnée, sans frein ni loi, « absolutiste, envahissante et abusive (1) », la même « puissance d’égoisme qui pousse l’homme, s'il ne rencontre pas d’empêchement, à s'approprier tout ce qui l’entoure, hommes et choses et à affirmer son domaine sur l’univers (2) ». « En résumé, la propriété, dans le régime imparfait de notre sociélé, mal gouvernée par la liberté, la justice, etc... produit fréquemment, habituellement même, leseffets du vol pur, tandis que dans la société bien réglée, elle passe de cet état de nature sauvage à l’état de nature civilisée et juridique, sans ‘que pour cela elle cesse d’être elle-même, à peu près comme l’éducationfait passer l'individu de l’état de sauvagerie à l’état policé, sans qu'il cesse d’être lui-même, sans qu'il puisse abdiquer sa race et son tempéra-
(1) Théorie de la Propriété, p. 212.
(2) La Justice poursuivie par l'Eglise, XX, 165; et montrant comment la propriété se transforme par la Justice, « Ôtez cette légitimation par le droit et par la tendance à l’égalité, déclare-t-il, - et la propriété reste ce que l’a fait la nature, une manifestation de l’égoïsme, une usurpation pure, un vol » (1bidem).
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ment (1). C'estle sens qu'il donnera de plus en plus à sa formule dans les dernières années, à mesure que s’élaborera etse précisera cette conception de l’équilibre qui l'amène à réhabiliter la propriété absolue (2). Mais ce n’est pas le sens qu’elle avait dans les premiers mémoires.
Pour le bien comprendre, il nous faut dire un mot de cette « infaillible » (3)méthode à laquelle il attribuait, en 1840, tout le mérite de ses découvertes, de cette « dialectique sérielle », à laquelle il attachait tant de prix qu'il considérait comme la principale gloire de Fourier d’en avoir été l’obscur et incomplet divinateur (4). Raménée à ce qu’elle à d’essentiel et de plus intelligible, la dialectique sérielle consiste à rechercher, dans une série d'idées ou de faits par ailleurs aussi disparates qu'on voudra le côté, ou, comme dit Proudhon le « point de vue » sous lequel ces idées ou ces faits apparaissent comme identiques. Ceci fait, il sera permis d'affirmer pour toute la série, sous ce
(1) Lettre à Vuillaumé, Corr., VII, 18.
(2) Voir plus loin page 44.
(3) V. Corr., I, 178. « Je cherche, pour les problèmes de la morale, de la société, de la métaphysique, des méthodes de solution infaillibles, analogues aux méthodes de géomètres. » V. aussi Corr., I, 189. « Je crée une méthode d’investigation pour les problèmes sociaux et psychologiques, comme les géomètres en créent pour les problèmes de mathématiques. »
(4) Création de l’ordre, III, 120. « Le révélateur de la loi sérielle fut Fourier. » V. aussi sur les rapports de Fourier et Proudhon notre étude sur « Les tendances maîtresses de P.-J. Proudhon » dansla Revue socialiste de février 1909, p. 125 et suiv.
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point de vue, ce qu’on aura reconnu vrai d’un des éléments qui la composent.
Lorsque Fourier a dit: « Dans les lieux où le peuple civilisé ne meurt pas de faim pressante, il meurt de faim /ente par les privations, de faim spéculative qui l’oblige à se nourrir de choses malsaines, de faim imminente en s'excédant du travail, en se livrant par besoin à des fonctions pernicieuses, à des fatigues outrées d’où naissent les fièvres, les infirmités (1) » Fourier a fait un raisonnement que l’on pourrait allonger encore, mais qui, comme tel, est d'une saisissante justesse. Quelle est la maladie qui en général tue le peuple ?.. Fourier répond : « la faim. Il est absurde de le dire, seulement, lorsqu'elle tue sur le coup, pour être plus ou moins immédiate, la cause n’en est pas moins réelle. Peu importe la durée du supplice, le consentement de la victime, la terreur causée par l’horrible spectre, dans tous les cas je ne vois qu’une cause, la faim ». Telle est la pensée de Fourier, si cet homme avait toujours procédé de même et qu'il eût donné la théorie de son procédé, la métaphysique serait faite, la science sociale très avancée, et Je n'aurais jamais songé à prendre la plume.
« Reprenons le raisonnement de Fourier, et rendons-en, par un signe typographique, la vérité saisissable aux yeux.
(1) Ce passage est dans la Théorie des Quatre Mouvements.
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1° sur le champ : faim pressante.
2° à Ja longue : faim lente.
La faim tue le peuple { 3° par empoisonnement : faim spéculative.
4° par la peur : faim imminente.
« C'est toujours la faim. La faim est ici considérée comme un genre, qui, sous quatre espèces principales, donne la mort au peuple. Dans cette série, le point de vue... ce sont les effets plus ou moins éloignés de la faim. On voit par cet exemple que la série consiste à ramener à une vérité reconnue prise, non comme prin- . cipe mais comme {ype, ou premier terme, une ou plusieurs propositions douteuses, prises, non pas à titre de conséquences, mais d'espèces ou variétés. Le signe indicateur de la série est l’accolade (1). »
Voici un autre exemple emprunté à l’une des idées les plus chères à notré auteur :
« Au 1v° siècle de notre ère, quelques chrétiens préteurs d’argent, n’osant par scrupule de conscience recevoir l'intérêt de leurs sommes, s'étaient imaginés, avec plus ou moins de bonne foi, que ce qui n’était point monnaie ne donnait point matière à usure. En conséquence, au lieu de placer leurs capitaux à tant d’or pour cent, ils les plaçaient à tant de livres de pain, tant de chlamydes, tant de vases pour cent. Saint Am-
(1) De la création de l'ordre dans l'Humanité, I, 146 147.