‹ P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 128 sur 169 · Confessions d'un révolutionnaire · texte numérisé non relu

Confessions d'un révolutionnaire

PROUUHON ET L'ANARCHIE 235

juger ni le droit de punir. Je vis, écrivait-il en i85i, au milieu de « malheureux » (Kropotkiue affectera de qualifier par le môme mot tous les criminels) que la justice fait traîner devant elle pour cause de vol, faux, banqueroute, attentat à. la pudeur, infanticide, assassinat. Je comprends que ces hommes, en g-uerre avec leurs semblables, soient contraints de réparer le dommage qu'ils causent *. Mais quel pacte avez-vous fait avec eux pour que vous vous arrogiez le droit de les rendre ■comptables de leurs méfaits par la chaîne, par le sang-, par la flétrissure? Quelles garanties leur avez-vous offertes dont vous puissiez vous prévaloir ? Quelles conditions avaient-ils acceptées, qu'ils aient violées ? Quelle limite, imposée au débordement de leurs passions et reconnue par eux, ont-ils franchie ? Qu'avez-vous fait pour eux, enfin, qu'ils aient dû faire pour vous, et que vous doivent-ils? Je demande l'obligation textuelle et synallagmatique, signée de leur main, qui prononce leur déchéance. Là où il n'}' a pas de convention, il ne peut y avoir, au for extérieur, ni crime ni délit. Tous les jours il vous arrive de casser un jugement pour vice de forme. Mais il n'est pas un de vos actes qui ne soit entaché de nullltéet de la plus monstrueuse des nullités, la supposition de la loi. Soufflard, Lacenaire, tous les scélérats que vous envoj'ez au supplice s'agitent dans leur fosse et vous accusent de faux judiciaire. Qu'avezvous à répondre - ?

La réponse sera brève et simple. Nous sommes nés

1. L'auteur veut bien ajouter : « et jusqu'à cerla'iQ point de payer « encore amende pour le scandale et l'insécurité dont, avec plus ou Cl moins de préméditation, ils sont un sujet » [Idée générale de la Révolution, etc.. p. ^aj-j).

2. Proudhon développe la même thèse avec une e:rande ostentation oratoire au lo:ne lll de son ouvrajije sur « la justice dans la « Révolution et dans l'Eglise », p. 5 19.

23(j PROUDHON

sociables. C'est pourquoi les liommes se réunirent librement en un certain nombre de g-roupes. Ceux-ci se composaient non de cellules juxtaposées, mais d'êtres raisonnables, et formèrent, par conséquent, autant d'org-anismes, La vie org-anique est nécessairement gouvernée par certaines lois. C'est en vertu d'une loi primordiale, dérivant delà nature des choses, que les membres de chaque groupe cherchèrent spontanément le moyen d'assurer leur propre sécurité, môme avant d'assurer la grandeur ou la prospérité de l'être collectif. Ce but ne pouvait être atteint si la collectivité n'avait été pourvue d'org-anes charg-és de contraindre chacun à respecter le droit d'autrui. Elle délég-ua donc lég-itimement, dans la plénitude de son libre arbitre, aux uns le pouvoir de décréter certaines règ-les astreig-nant l'universalité des citoyens, aux autres celui de les appliquer. Le mag"istrat qui reçoit cette délég-ation peut laisser avec tranquillité Soufflard et Lacenaire s'ag-iter dans leur fosse : il ne suppose paslaloi. Déniera la société le droit d'accuser, même de blâmer, même d'interrog-er les malfaiteurs * tant qu'elle n'apporte pas le texte d'une oblig-ation synallag-matique et sig-née de leur main, c'est admettre qu'ils peuvent, en refusant cette sig-nature, porter impunément le trouble dans le g-roupe auquel ils appartiennent. Nous touchons à l'absurde.

Donc, si le vœu de la secte anarchiste est exaucé, le code pénal va disparaître. Il n'en peut être autrement dès que « la justice est un acte de conscience essentielle- « ment volontaire » et que « l'homme seul a le droit (( de se jug-cr » ^, dès que le droit de punir, emprunté à

Page 1