‹ P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 136 sur 169 · Revue des Deux Mondes, i5 octobre iSC · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, i5 octobre iSC

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détourné de son sens véritable, et qu'une réforme du dictionnaire devra supprimer.

Les prémisses ainsi posées, Proudhon a, pour donner au (( Dieu qui s'en va » soncong"é définitif, deux raisons particulières.

D'abord, v si Dieu n'existait pas, il n'y aurait pas de propriétaires ». Telle est la conclusion de la science sociale : « la propriété est le crime de l'être suprême ». Dès lors il n'y a pour l'homme qu'une seule religion, c'est de renier Dieu : hoc est prirnum et maximum mandatum, ajuute le réformateur, parodiant une phrase de l'Evang-ile. Il remarque que l'établissement delà propriété parmi les hommes n'a pas été chose d'élection et de philosophie : son origine, comme celle des lang-ues et des cultes, est toute spontanée, mystique, en un mot divine. La propriété est elle-même une relig-ion. Donc elle est de droit divin, comme la monarchie et le sacerdoce, comme l'inégalité des conditions, comme la misère. Aussi les vrais théistes sont les propriétaires. Les idées de Dieu sont communes à l'homme qui, venant de Dieu, les prend pour principes et matériaux de toutes les siennes; les idées de l'homme (le temps, l'espace, la causalité, etc.) sont étrangères à Dieu, qui ne comprend pas notre prog-rès et pour qui tous les produits de notre imag-ination sont des monstres, des néants : c'est pourquoi tout ce qui, dans l'humanité, vient de Dieu, s'arrête à Dieu ou retourne à Dieu, est hostile à l'homme. Ne soyons donc pas surpris si tout ce qui fait profession de mysticité et de relig-ion, tout ce qui relève ou se réclame de Dieu, tout ce qui s'efforce de rétrog-rader vers l'ignorance primitive se montre partisan de la propriété ^.

1. Voir, au chapitre XI des Contradictions économique!', la sec-

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La trame de ce raisonnement est bien légère. D'abord c'est, pour un philosophe, une bizarre entreprise que de partir en g-uerre contre une institution politique ou sociale et, comme Dieu le g-ène dans ses opérations, d'inviter ses semblables à balayer ce personnaare incommode. L'entreprise devient plus étrangle si Ion avoue d'abord que l'homme vient de Dieu, car il ne dérive assurément de lui que comme le conting-ent dérive du nécessaire; n'existant pas par lui-même, il ne peut pas se transformer au rebours de la volonté divine, malgré Dieu, contre Dieu. Si l'orig-ine de la propriété, comme celle des lang-ues, estspontanée et divine, on se demande comment l'homme s'y prendra pour s'en défaire. Proudhon, en rattachant par un lien si fort au suprême ordonnateur l'institution qu'il condamne, pourrait bien en démontrer, à son corps défendant, le caractère indestructible. La pétition de principe est encore plus manifeste quand il répète, pour établir la perpétuité de l'antag-onisme entre l'homme et Dieu, que Dieu n'est capable ni de parler à l'homme ni de le comprendre, posant avec un prodig-ieux aplomb des bornes à la puissance du tout puissant et faisant de l'Etre suprême le plus incompréhensible des pantins.

Eu second lieu, Proudhon a découvert qu'une seule chose arrête ici-bas l'essor de la justice, c'est « la crainte « de Dieu et l'idolâtrie de l'univers ». Il nous révèle un fait « immense », incompris des anciens, c'est que la moralité de l'espèce humaine a procédé directement de la conscience des nations, proportionnellement à la liberté, en raison inverse de la foi. C'est pourquoi l'idée relig-ieusen'a plus rien à faire dans le monde.

tioii IV, ialitulée « Dj:no:istratiou de l'Iiypolbèse de Dieu par la lirojirielé ».

2Ii8 l'UUUDUON

Les prémisses de ce raisonnement sont posées sous diverses formes dans le livre de la Justice. Proudhon y oppose, avons-nous dit, l'immanence à la transcendance^. Toutes les relig-ionset quasi-religions^ onlpoiir objet d'inculquer aux hommes le système de la transcendance. Elles enseignent un principe moral supérieur à riiomme. La justice, d'après cette genèse, est surnaturelle et surhumaine; elle a pour sujet véritable Dieu, qui la communique et l'insuffle à l'âme faite à son image, c'est-à-dire de même substance que lui, capable par conséquent de recevoir les modes de son divin auteur. Selon la thèse de l'immanence, au contraire, l'homme, partie intég'rante d'une existence collective, sent sa dignité tout à la fois en lui-même et en autrui, et porte ainsi dans son cœur le principed'une moralité supérieure à son individu. Ce principe, qu'il ne reçoit pas d'ailleurs, lui est intime, immanent. Il constitue son essence, l'essence de la société elle même. C'est la forme propre de l'àme. La justice est humaine, tout hu/naine, rien qu humaine.

Je remarque d'abord que Proudhon est contraint de chercher hors de l'individu le principe d'une moralité supérieure à l'individu. Sansdoute il le trouve,pour échapper à Dieu, dans l'être collectif. C'est là qu'est le défaut d.' la cuirasse. La sophiste raisonne comme si la justice était uu résultat, tandis qu'elle est un principe. On aura beau multiplier l'individu par l'individu ; l'aspect du problème n'est pas chang-é. L'idée de lajustice ne dérive pas de faits superposés parce qu'elle domine les faits, parce que son objet dépasse la portée de l'expérience. La

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