V. ci-dessus, p
conjecture absurde, démentie par chaque verset des quatre évang-iles. Le sens de cette phrase est très clair. Les enfants ont des devoirs à remplir envers le Père, les créatures envers celui qui leur a donné la vie. Nous devons honorer Dieu et, pour 1 honorer, « sancti- (( tier » son nom. « Il ne se peut pas, » a dit M. Jules Simon avec une précision admirable, « qu'étant les ence fants de Dieu on n'entende pas sur nos lèvres le nom « de notre père. y< Mais il y a, dans l'Oraison, quelque chose de plus. Nous demandons à Dieu de faire en sorte que son nom soit sanctifié. Cette piété envers lui, dont il n'a pas besoin, mais qui va nous donner de nouveaux motifs d'aimer le bien et de le pratiquer, nous le supplions de l'encourag^er et de la développer dans l'humanité.
Que ton règne arrive. Proudhon remarque que le règ-ne de Dieu est éternel et ne tombe pas dans le temps. La proposition ne saurait donc reg-arder encore que l'homme, être progressif, capable de s'avancer indéfiniment dans la Justice, et pour qui le règ-ne de Dieu n'est autre chose que l'exaltation de sa propre essence, le développement de sa liberté. Dieu, dans ce règ-ne, n'a rien à faire.
L'homme ne peut pas, à coup sûr, prier l'être tout puissant d'étendre les bornes de la puissance divine. Mais dire à Dieu : que ton rèijne arrive! ce n'est pas davantage réclamer l'exaltation de notre propre essence. D'ailleurs le Christ a prévu l'objection. Les pharisiens lui demandant un jour quand viendrait le royaume de Dieu, il leur répondit que ce royaume ne s'établirait pas avec fracas et qu'on ne dirait point : « il est ici ou il est là »; ecce enini refjnuni Dei intra vos est. Bien loin que la religion ait été dans son esprit, comme
Proudhon l'osa dire, « chose secondaire, » l'Oraison dominicale insiste sur nos devoirs envers Dieu, qu'elle met au premier plan. C'est dans l'âme humaine qu'il faut établir le rég-ne de Dieu; c'est à ce but qu'il faut tendre. Mais Jésus enseigne pour la seconde fois que l'homme ne se suffit pas à lui-même et qu'il doit demander l'aide du Père céleste. Il condense en deux mots la théorie chrétienne de la grâce.
Que la volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel. La volonté du Tout-Puissant, dit Proudhon, ne peut pas rencontrer d'obstacle : prise dans la rigueur du terme, la prière serait une impertinence. Voici donc comment la phrase serait détournée de son sens naturel : « Que ta volonté, ô mon à//i^, s'accomplisse dans laré- « gion inférieure de ma conscience comme elle se produit a dans les hauteurs de mon entendement! Je vois le « bien et je l'approuve ; video meliora proboqae ; pour- (( quoi faut-il que je suive le mal ? détériora sequor. »
Quelle figure de rhétorique! Ainsi donc quand l'oraison dit : « la terre, » il faut lire : « la région inférieure de la conscience >) et « les hauteurs de l'entendement » quand elle dit : « le ciel » ! A qui l'homme va-t-il demander de rétablir l'harmonie entre les deux départements? A lui-même. C'est l'âme, agrandie par la conception de l'idée sociale, qu'il prie de gouverner l'âme ! Ce n'est pas ainsi que les siècles ont entendu l'appel du Christ. Jésus leur fait entrevoir ce monde où d'autres intelligences sont pénétrées par l'intelligence et par la volonté suprêmes ; que l'humanité s'efforce de faire comme elles, avec l'aide du Père, acte de soumission à l'ordre éternel.
Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien.,. Le réformateur se borne à faire observer que la divinité
ne peut pas être occupée de ces soins quotidiens. Dieu a établi, dès l'éternité et pour l'éternité, l'ordre du monde ; il ne le change pas au gré de nos désirs pas plus que selon notre mérite ou notre démérite. Mais ce redoublement, aujourd'hui et quotidien, pour dire «au jour le jour », si choquant en Dieu, l'être absolu, est, poursuitil, d'une haute philosophie, appliqué à l'être qui passe. Il sig-nifie que si l'ordre moral (divin), considéré dans son ensemble, est réglé selon l'éternité, dans l'application il ne se réalise que selon le temps. Donne- moi aujourd'hui mon pain quotidien, c'est-à-dire fais-moi connaître aujourd'hui et dans toutes les circonstances de la vie ce que j'ai à faire pour obéir à l'ordre éternel.
Le trait caractéristique de l'interprétation proudhonienne, c'est qu'elle affaiblit la portée pratique de l'oraison dominicale. Jésus-Christ enseigne que la prière est non seulement un hommage et une action de grâces, mais encore un acte de demande. Proudhon remarque aussitôt qu'on ne peut pas peser sur Dieu pour obtenir de lui la révocation de ses décrets éternels ; il place entre le créateur et la créature la notion scientifique de l'immutabilité divine. On a fait observer depuis longtemps que, si celte objection prévaut contre la prière, elle prévaut aussi contre la liberté. De ce que Dieu prévoit le bon et le mauvais usage de notre libre arbitre on ne conclut pas au fatalisme ; pourquoi Dieu, quand il accorde une grâce, ne peut-il pas prévoir de même la prière qui l'a sollicitée ? Il y a sans doute des prières qui déshonorent le vrai Dieu soit par l'impiété, soit par la frivolité de leur objet. Que pouvons-nous donc lui demander légitimement? D'abord, comme le disait l'hymne du stoïcien Cléanthe, « de trouver la sagesse qui le guide lui-même « et par laquelle il gouverne l'univers avec justice >).
Mais est-ce là tout * ? Dans ce chemin si rude de la vie, celui qui souffre et qui pleure, qui n'a pas de toit pour abriter sa tête et de pain pour apaiser sa faim, celui-là ne pourra-t-il pas encore réclamer l'appui du père céleste ? La réponse du Christ est décisive. C'est ce côté larg-e, humain, lumineux de l'oraison dominicale que Proudhon noie dans l'ombre de son commentaire.
Et remets-nous nos dettes. Le commentateur demande quel bail a été passé entre le fini et l'infini, le nécessaire et le conting-ent, l'absolu et le relatif. Où est écrit ce contrat? qui en a rédigé les articles? qui l'a sig-né pour moi? quelle redevance stipulée entre l'auteur des choses et son fermier? Je ne revendique point, dit-il, le domaine éminent de cette terre que je laboure en la trempant de sueurs; mais je ne connais pas ie propriétaire. Proudhon déclare ce membre de phrase « inintellig-ible ».
Il ne devient inintelligible que si l'on imagine de supprimer, par la pensée, la réalité objective de l'Etre suprême. Mais tel n'est pas le Dieu de la Bible : Ego sum qui sum. C'est de lui que l'homme fini, contingent, relatif, tient l'existence, par conséquent son corps et son âme, toutes ses facultés, tous les biens que l'exercice de ces facultés peut lui procurer. C'est à lui que nous devons tout et c'est pourquoi nous avons des devoirs envers lui. Nous oublions souvent d'acquitter notre dette et nous devons souhaiter que le créancier ne se montre pas inexorable .
Alors le texte évangélique ajoute : « comme nous les « remettons à nos débiteurs. >) Le père commun nous traitera comme nous aurons traité nos frères. Jésus relie par là même nos devoirs envers les hommes à nos