‹ P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 25 sur 169 · V. nolammcnl t. I, p. 260, et t. II, p · texte numérisé non relu

V. nolammcnl t. I, p. 260, et t. II, p

DERNIÈRES ANNÉES. ŒUVRES POSTHUMES 4i

« suisdécidé à improviser toute une brochure surce que « nous appelons, nous autres Français, la question po « lonaise. >^ Charles Edmond, qu'il aimait d'amour tendre, lui témoig-na son mécontentement ; ils se brouillèrent. Il « empoig-nait » encore avec un véritnble emportement, le i^r juillet 18Û2, dans une lettre à Chaudey, « les Mazzini, les Garibaldi, les Kossuth, les Klapka, K les Mierolawski, Herzeii lui-même: c'est toujours, di- « sait-il, le vieux style à la Robespierre, il est temps que « nous nous séparions avec éclat de ce parti àeblagueurs, « à peine de nous voir refoulés dans le présent et mau- « dits dans l'avenir ».

Pour le moment, c'est l'Italie qu'il avait mise sur la sellette. Proudhon seul étiit capable de rompre en visière, sur cette q-iestion brûlante, à tout le parti révolutionnaire. Le scandale fut énorme. « Mon article anti- « unitaire a fait vacarme, » écrivait-il à Delhasse le 5 août 1862. Lebèg-ue, éditeur de Y Office, avait dû faire un tirag-e supplémentaire. « Dites au docteur Gre- « tin qu'il n'a pas besoin de se préoccuper des clabaude- (( ries que soulève mon article sur Mazzini, lit-on encore « dans une lettre du 18 août; Mazzini n'est qu'un sec- « taire, Garibaldi un cerveau vide. » Mais les « clabauderies » persistaient, et la démocratie ne pardonnait pas. Proudiion, loin de battre en retraite, se rua sur ses adversaires et publia, dans VOffice du 7 septembre, une lettre enflammée contre Garibaldi et limité italienne. L'émoi fut à son comble. L'Echo du parlement ^Y Etoile bel(je, la Meuse, la Tribune de Liège, le Journal de Liège, le Précurseur, le Nouvelliste de Gand, la Vérité, r Observateur, interprétant quelques phrases, d'ailleurs on ne plus imprudentes et déplacées *, accu-

I . Celle-ci, par exemple : « L'unité italicone a pour conséquence

sèrent Proudhon de prêcher l'annexion do la Belg-ique à la France. Celui-ci protesta par une lettre adressée à YOfJîce de la publicité, qui contenait l'explication suivante : « Dans le parag-raphe qui m'a attiré les repro- « elles de VÉcho du parlement, à qui parlé-jc ? A des « journalistes inconsidérés, pour qui la reconnaissance « du royaume d'Italie n'est que le premier pas dans une « voie au bout de laquelle la Belgique ne peut manquer « de se heurter contre la France, et qui ne craignent pas « de compromettre la sûreté de leur pays pour la réali- « sation d'une chimère. )) 11 n'en fallait pas tant pour mettre le feu aux poudres.

Les Belg-cs se persuadèrent aisément que l'apolog-iste du droit de la force avait menacé non seulement l'indépendance de l'Italie, mais encore celle |de la Belgique. Le iG septembre, vers neuf heures et idemic, un groupe d'hommes et de gamins, portant un drapeau et chantant la Brabançonne, s'arrêta devant la maison que l'intraitable dissident habitait à Ixelles et se mit à crier d'une façon significative : Vive la Belgique! A bas les annexionnistes /Proudhon jugea qu'il était inutile de tenir tête à l'orage, et partit pour Paris le 17 septembre. Ce jour-là môme une nouvelle manifestation s'était produite : la rue du Conseil avait été barrée aux deux extrémités : il avait fallu mettre toute la police sur pied, adresser une proclamation aux habitants, etc. Lebègue fut obligé d'annoncer qu'il n'emploierait plus ce dangereux collaborateur. Ce n'est pas d'avoir prêché l'annexion de la

« obligée la consommation de l'unité française, « et surtout celte apostrophe à Napoléon III: « Osez, Sire, comme disait Mazzini à « Victor-Emmanuel, osez, et le Rhin, le Luxembourij, la Bel(fi(jiie. « la Hollande, toute cette France teutonique, anliiiue patrimoine de « Charlemac^ne, est à vous. Elle vous est due par litre impérial et « comme indemnité de ce que vous venez de faire, à la re(iu6le de « l'Europe, pour l'Italie. »

Belg-ique, dira-t-il plus tard, que certaines g-ens, dans leur for intérieur, me blâment ; c'est d'avoir combattu, au point de vue belg-e, l'unité italienne, c'est-à-dire, la politique piémontaise appuyée par l'Ang-leterre, étourdiment propag-ée par la presse libérale de Belg'ique et destinée à devenir le noyau d'une coalition contre la France ^.

Cinq mois avant de quitter la Belgique, Proudhon y avait publié la première édition de ses Majorais littéraires. C'était le dernier épisode de la campagne qu'il avait entreprise en i858 contre la propriété littéraire.

Il n'y a pas, disait-il, il ne peut pas y avoir de propriété littéraire analog-ue à la propriété foncière. Cette propriété serait contraire à tous les principes de l'économie politique; elle n'est donnée ni par la notion du produit ni par celles d'échange, de crédit, de capital ou à' intérêt, et ne saurait résulter de leur application. Le service de l'écrivain, considéré au point de vue économique et utilitaire, se résout en un contrat, exprimé ou tacite, d'échange de service ou produit, lequel échange implique que l'œuvre de génie, rémunérée par un privilège de vente temporaire, devient propriété publique du jour de la publication. Qu'est-ce que l'homme produit, en effet, puisqu'il ne crée point la matière et la vie, qu'il ne fait pas ses idées, qu'il ne peut s'attribuer à lui-même la révélation du juste et du beau ? Des mouvements et des formules, les premiers a^ant pour but de donner, par une façon particulière, une utilité plus grande aux corps; les secondes servant d'approximation à la vérité et à l'idéal entrevus : tout cela essentiel-

I. Les loges maçonniques, avait-il écrit de Paris à Dclhasse dès le 21 septembre i8G;>, sont aussi dans le complot; leur prétexte est la démolition du pouvoir temporel.

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le ment personnel, circonstanciel, par conséquent transitoire, sujet à perpétuelle révision et de peu de durée. Ce qui est éternel, c'est la matière, ce sont les idées. Pour que les idées devinssent des propriétés, pour qu'elles donnassent lieu à des mnjorats, il i'audiait que le monde inlidlectuel fût, à l'instar du monde terrestre, partagé ; il faudrait que ce partag^e fût possible, de plus justifié par des considérations qu'aucune jurisprudence ne saurait découvrir. Le domaine intellectuel estessentiellement, par nature et par destination, inappropriable, placé hors de la sphère de l'ég-oïsme et de la vénalité. De môme que la relig-ion et la justice, la science, la poésie et l'art se corrompent en entrant dans le trafic et en se soumettant à la loi des intérêts. Pour mieu.v dire, leur distribution et leur rémunération suivent une loi contraire à celle qui rég'it la distribution et la rémunération de l'industrie. Quant à l'ordre politique el économique, les conséquences d'une pareille appropriation seraient incalculables. La création d'une propriété littéraire analog^ue à la propriété foncière a pour conséquence forcée la reconstitution des privilèg'es industriels, ce qui implique, dans un laps de temps fort court, le rétablissement de tout le système féodal. Elle aboutirait donc à restaurer un sj^stème tombé sous la malédiction des peuples et qui serait cent fois pire aujourd'hui que par le passé. Comme la forme donnée à la pensée par l'écrivain n'a rien de plus personnel et de plus sacré que la formule du savant ou l'invention de l'indusliieux, la masse de la p(»[)ulation se trouverait dans la dépendance de quelques centaines (l'entirprcneurs et maîtres brevetés, formant l'aristocratie de la production, du crédit et de l'échang-e. Ce serait comme si l'on avait établi une prescription contre l'intelligence au profit du monopole.

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On épluchait avec un soin minutieux au ministère de l'intérieur, niciiie depuis le 12 décembre 1860, toutes les œuvres de Proudiion. Une commission vig-ilante découvrit, dans celte brochure, inofîensive par son objet, quelfjues passag-cs dangereux et lui ferma l'entrée du territoire français. Proudhon, qui voulait la faire réimprimer en France, essuya tout d'abord un refus catég-orique de M. Raçon, l'imprimeur des frères Garnier *. C'est seulement cinq mois après son retour que Dentuconsent à rééditer les Majorais, revus et corrig-és.

Proudhon et sa famille étaient installés à Passy, Grande-Rue, n'^ 10, depuis le 28 octobre 1862. Nous entrons dans la dernière et la plus douloureuse phase de sa vie. D'abord ses forces déclinent. Il est « afFreuse- « ment fatig-ué » ; sa tète lui semble g-rosse comme un tonneau; il en vient à ce deg-ré d'énervcment que la marche à pied, eu promenade, lui donne le mal de mer; il ne dig-ère plus (i4 janvier i863). Il est sans cesse contraint d interrompre son travail, étant condamné par la maladie à l'abstention absolue (24 mai). Si, au dire des amis, l'esprit ne baisse point encore, 1 âge arrive : sa cervelle est malade; il a « le plus extrême » besoin de repos; l'ag-itation lui est mortelle (juillet i863). Les courses à Paris lui sont pénibles; il voudrait reculer son domicile jusqu'à Sèvres ou à Versailles. Des nuag-es courent dans sa tète, sous la racine de ses cheveux, « lui « descendant le long du dos » ; il lui semble qu'une main amie, très douce, se pose sur son épaule et lui dise : assez 27 octobre et 3o décembre)! Je me sens vieillir, écrit-il encore, je vois s'cftondrer ma sauté et diminuer mes forces : j'ai force bcsog^ne sur les bras, de nom-

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