V. les lettres du 12 et du 29 juillet i8!i
rains. Ce ne fut pas le moindre trait de son génie que d'entrer en lutte ouverte, sur la plus grave question qui fut jamais, avec la démocratie européenne. Les jeunes g-ens qui voudront bien me lire le féliciteront sans doute de sa clairvoyance politique ; car il avait prévu les dang-ers auxquels l'avènement d'une sixième grande puissance exposait son pays. Mais aucun d'eux ne saurait aujourd'hui comprendre ce qu'il fallut à ce révolutionnaire d'imperturbable courag-e pour désavouer et souffleter la révolution frémissante. Tandis que les cohortes de cette innombrable armée combattaient à outrance pour l'unité de l'Italie en haine de l'Eg-lise et de la papauté, il osa, lui, l'implacable adversaire du catholicisme, barrer la route à ses amis, et livrer leurs projets aux sarcasmes de la postérité. Proudhon était né pour étonner le monde. Mazzini avait .accusé le g-ouvernement piémontais de suivre une politique contre-révolutionnaire et de trahir lltalie en ne s'emparant pas sur-le-champ de Rome et de Venise. Proudhon raille, au début de sa première étude, le X grand unitaire » en lui prouvant qu'il n'a pas le droit de se plaindre, encore moins de conspirer, car les ministres de Victor-Emmanuel ont trempé dans toutes les entreprises de Garibaldi... Mais en outre le célèbre ag'itateur avait sommé ce prince de forcer la main à l'Empereur des Français pour obtenir la formation immédiate de l'unité. Le publiciste français lui fait cette vig-oureuse réponse : « Au point de vue de l'unité ita- « lienne, il fallait être plus que naïf pour imag-iner que « Napoléon III victorieux, après avoir fait à son ami et « allié Victor-Emmanuel cadeau de la Lombardie, « consentît, en lui donnant le reste de la péninsule, à « l'érig-er en potentat. Il eût manqué àsesdevoirs envers « la France et envers lui-même en donnant la main à une II 4
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« transformation pareille. Chef d'un État militaire, Na- « poléon ne peut permettre qu'il se cr6c, aux portes de « la France, une puissance de premier ordre : roi cons- « titutionnel, il ne le pourrait pas davantag-e ; simple « président d'une république démocratique, pacifique, « socialiste, il le pourrait encore moins. La France donce nera quelque jour au monde le sig-nal du désarmement; « c'est un honneur qui paraît lui être réservé ; c'était (( le rêve secret de la république. Mais ce sera à la con- (( dition, bien entendu, que, tandis qu'elle désarmera, « les autres n'armeront point... Dans aucun cas la « France ne pouvait admettre que ses protég-és de la (c veille devinssent ses rivaux du lendemain. C'est là « une chose si simple que je ne comprends pas com- (( ment la presse française, soi-disant démocratique, se (( refuse obstinément à la comprendre, et que, malg-ré « moi, j'en conçois l'idée la plus fâcheuse de son « patriotisme et de l'indépendance de son jug-e- (( ment. On nous chante sur tous les tons que les « Italiens sont pour nous des frères; que leurs intéu rets, leurs idées sont les nôtres, et cent autres niaise- « ries qui prouvent à quel degré d'imbécillité est tombée « la démocratie française, si tant est qu'il ne faille pas « plutôt y voir la preuve de la défection de ses représen- « tants. Des faiseurs d'amplifications croient avoir tout « dit quand ils ont parlé des faces latines! Ignorent- « ils ou feig-nent-ils d'ig-norer que les États les plus ance tag-oniques sont justement les États limitrophes, et les « nations les moins faites pour s'unir celles qui se res- « semblent le plus?... Non, encore une fois, Napo- « léon III ne peut consentir à la formation d'une Italie « unitaire... Il en a déjà trop fait et pour sa propre (( gloire et pour le repos de l'Italie elle-même... s
Quoi donc! l'auteurdela/tts/Zce dans laRévolution et dans l'Église pouvait-il aller jusqu'à prendre en main la défense de la papauté? Il ira jusque-là tout en faisant, bien entendu, certaines réserves sur l'avènement final et définitif de la morale humaine : « Il y a des g"ens pour « qui les traditions ne sont rien, qui croient qu'on chang"e « d'Église comme de caleçon, qui remanient les mœurs « et les croyances des'peuples comme ils font, dans leur « cabinet, la carte de l'Europe. Quelle que soit l'opinion (( d'un homme d'état en matière de foi, à moins qu'il ne « serve un g-ouvernement de révolution, armé pour la « propagande révolutionnaire^ il lui est défendu d'ag-ir i( sur la pensée et les institutions relig-ieuses, etnommé- « ment de trancher, au détriment du saint sièg"e, comme « on ne cesse d'y exciter le gouvernement impérial, la « question du temporel. .. Des brouillons menacent la « papauté de schisme, voire môme de protestantisme. Le « schisme, s'il était sérieux, je veux dire s'il avait réelle- « ment pour cause le sentiment religieux, serait le triom- <( phe de la papauté en montrant combien est solide encore (( la pierre sur laquelle a été édifiée l'Eglise. Le protes- •(( tantisme est mort : il n'y a que des fagoteursgermani- « ques qui puissent se dire chrétiens en niant l'autorité « de l'Eglise et la divinité du Christ... L'idée que repré- <( sentele Pape, dit Mazzini, est épuisée; il faut la sacrifier (( avec le reste. A merveille : mais il faut en même temps (( la remplacer, cette idée; et pour cela il faut autre chose « que la profession de foi du vicaire savoyard, autre « chose que ladevise Z)/o e popo la, ndoptèe par Mazzini.»
Proudhon terminait en proposant à l'Italie de se donner une constitution fédérative.
Il développe la même idée dans sa deuxième étude, publiée pour la première fois le lendemain du comhat
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(d'Aspromonte. Après avoir bafoué V « entreprise insurrectionnelle » de Garibaltli (qu'il traite, dans sa correspondance, de vieille ganache), il reprend son thème du i3 juillet, s'applique à -démontrer que l'Italie, par nature et config-uration, est fédéraliste; que Rome, insifjl-nifiante « comme centre d'affaires, de commerce, d'in- « dustrie, comme point stratég-ique, comme influence (( de population », ne doit pas être sa capitale, etc. Il recommence à blâmer avec une extrême vivacité l'attitude de la presse française. Il répète que la constitution de l'Italie en puissance unitaire, avec une armée de Soo.ooo hommes, amoindrit l'empire français de toutes les façons. « Nous sommes trop voisins de l'Italie, nous (( avons trop de ressemblance avec elle, nous lui avons (( rendu de tiop g-rands services pour qu'elle nous aime : « l'ingratitude, en politique, est le premier des droits et « des devoirs. Stratég-iquement, tandis que l'Espagnol « nous menace à dos ; l'Angleterre, la Belg'ique et la « Hollande de front ; l'AUemag-ne, l'Auti'iche et la «. Russie de flanc, l'Italie va nous tirer aux jambes et « nous pousser la baïonnette dans le ventre, le seul côté « par lequel nous pouvions nous croire à l'abri. La « coalition contre la France compte désormais un mem- « brc de plus. »
Il sait ce dont on l'accusera : Proudhon prend le parti de la papauté, Proudhon passe aux cléricaux; sa réplique est prompte et nette : « Autre chose est de pour- « suivre, comme je le fais tous les jours, par la philoso- « phie, l'économie politique elle droit, parla Révolution (( enfin, la rég"énération sociale, et autre chose de « rechercher quelle peut être, à un moment donné, dans (( un g'ouvernement de conservation, la conduite à tenir « par un homme d'Etat. Oui, je suis, par position,
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« catholique, clérical, si vous voulez, parce que la « France, ma patrie, n'a pas cessé de l'être et que les (( Ang"lais sont ang'licans, les Prussiens protestants, les « Suisses calvinistes , les Américains unitaires , les « Russes g-recs; parce que, tandis que nos missionnaires « se font martyriser en Cochincliine, ceux de TAnarle- « terre vendent des bibles et autres articles de com- « merce. ;)
La troisième étude est la moins intéressante, d'abord parce qu'elle contient d'inévitables redites, ensuite parce que l'auteur y parle trop de lui-môme. Nous en retenons une nouvelle explication des articles de juillet et de septembre, devenue nécessaire et qu'il a présentée d'ailleurs d'une façon plausible. Pourquoi Proudhon ne veut-il pas de l'unité italienne ? A ses yeux, cette unité, obligée de créer, pour contraindre la divergence des populations, une force militaire redoutable, romprait au dehors l'équilibre établi et provoquerait dans les Etats circonvoisins une agitation qui se terminerait par le remaniement de la carte politique de l'Europe. Il n'avait indiqué l'incorporation delà Belg-ique que comme une conséquence probable de ce remaniement. L'atteinte portée en Italie contre le droit public et le droit des g-ens aurait ainsi pour contre-coup une atteinte équivalente, et, pour ainsi dire, compensatoire au système européen établi depuis i8i4, au détriment de la nation belg-e entre autres, et sans profit pour personne. Il examine d'ailleurs, dans un chapitre spécial, « ce que la France (( aurait à g-ag-ner à l'annexion de la Belgique « et condamne formellement tout projet d'incorporation.
Proudhon écrivait le 20 février i8G3 à Lcbèg-ue, son éditeur bolg-e, que celte brochure en trois parties avait été tirée, en France, à douze mille ou quinze mille cxem-
plaires et qu'on en tirait encore. Il avait en outre bâclé, sans désemparer, une seconde brochure de qualre-ving-ts pages sur « le principe fédératif », et fait commencer le tirag-e dès la dernière semaine de janvier. Mais il se ravisa, découvrit qu'il avait g"lissé dans le pamphlet, fit mettre au pilon les premières feuilles et remplaça cette œuvre hâtive par un livre de trois cents pag-es. Il contempla, bien entendu, son œuvre nouvelle avec la satisfaction dont il s'était rarement départi quand il se jug-eait lui-même : « Peu de mes adversaires auront la « volonté de me comprendre, peu seront môme en état « d'embrasser une pareille masse d'idées. Tout ce que « nous avons pensé depuis i848 se retrouve là sous une « nouvelle forme. Nous avons maintenant une politi- « que K » Le 5 mars, le Principe fédératif en était, paraît -il, au sixième mille.
Franchement, il eût mieux valu ne pas le recommencer. L'ouvrag-e ressemble à ces derniers opéras d'un compositeur moderne, d'ailleurs illustre et charmant entre tous, qu'il reprit en sous-œuvre, mais pour les g'âtcr un peu plus chaque fois qu'il les retouchait. Il est à la fois obscur et prolixe. Le plan est on ne peut plus défectueux. La première partie, intitulée « le prin- « cipe de la fédération », se suffit à ellc'-même, et l'ouvrage finit, à proprement parler, avec elle. Nous en parlerons plus loin, en étudiant les idées de Proudhon sur le pouvoir. Au bout d'une centaine de pag-es, il abandonne les sommets de la philosophie politique pour retomber dans la polémique du jour. La deuxième partie ne contient g-uère qu'une collection d'articles sur la question italienne ; ce sont les cahiers d'un journaliste.