‹ P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 44 sur 169 · Lettre du 21 mai iS · texte numérisé non relu

Lettre du 21 mai iS

7f. PROUDIION

que, depuis les décrets du 24 novembre 18G0, la Franco est entrain de se déjuger et recomincnceà prendre pour objectil' politique le système de i8i4 amendé en i83o, l'auteur esquisse une critique g-énéralc des constitutions. Toutes les formes de g-ouvernemeut, essentiellement empiriques, dont l'humanité fit l'essai jusqu'à ce jour, peuvent être considérées comme des illusions illogiques et violentes, des mutilations du système vrai. Toutes les constitutions qui se sont succédé depuis 1789 dans notre pays sont également mauvaises, car l'unitarisme politique est une pure fiction, pleine de contradictions en théorie, irréalisable en fait. Là est la vraie cause de ces immolations dynastiques incessantes qui ont épouvanté notre société depuis soixante-quinze ans, car telle est, pour les sociétés modernes, la vraie tyrannie, qu'il faut ainsi définir : « absorption des souverainetés locales en « une autorité centrale dans un but soit de glorification « dynastique, soit d'exploitation nobiliaire bourgeoise ou « sans-culotte. » Proudhon prêche donc une fois de plus la formation des groupes naturels et la constitution de la commune souveraine. Il recommence à traiter de mystification le mode de suffrage en vertu duquel un député, porteur d'un mandat en blanc, représente non seulement ses propres électeurs, mais aussi tous ceux ({ui ont voté contre lui ou qui n'ont pas voté, toutes les forces, toutes les facultés, toutes les fonctions, tous lesintérèls du corps social, et redemande une représentation juridique qui embrasse la totalité de la nation dans toutes ses catégories de personnes, de territoires, de fortunes, de facultés, de capacités « et même de misères ».

Le chapitre IX de cet ouvrage en contient la proposition la plus originale. Proudhon , après avoir énoncé qu'on peut économiser deux cent cinquante millions sur

la liste civile , les dotations, subventions et autres dépenses du même genre, iinaçine de créer une « liste civile du peuple », et de l'afiFecter à des hommes âg-és de trente-six ans au moins, mariés, pères de famille, comptant quinze ans de services effectifs dans les diverses caté,gories du travail, dont le revenu n'atteindrait pas 1.200 francs. Trois classes de brevetés recevraient annuellement 600, 5oo ou 4oo francs. La Finance posséderait donc une démocratie « dotée, encourag"ée, élevée » en die;"nité, formant pour la défense de la République (( une armée de plus d'un million d'hommes ». Bien plus, l'auteur tente de persuader à la bourg-eoisie que, prenant ainsi « le peuple lui-même pour g^ardien, elle (( n'aurait plus d'émeutes à craindre ». Prodig'ieuse contradiction ! Voilà donc l'Etat qui redevient le grand juge des besoins sociaux, l'Etat qui opère lui-même un triag-e dans la démocratie ouvrière pour constituer et doter la g-arde prétorienne de la république! C'est ce dont Proudhon, au surplus, finit par s'apercevoir luimôme 1. Mais alors il devenait inutile, il pouvait être coupable d'allécher la multitude par cet appât grossier. Chaudey publia, en octobre 18G7, ^^ autre livre posthume, intitulé France et Rhin. Ce devait être, paraît-il, une série de quatorze ou quinze chapitres, divisés en trois parties; mais Proudhon n'en avait mis au net que la première, composée de trois chapitres. Le reste du manuscrit comprenait une suite de fouilles volantes, sur lesqutlles il rassemblait à sa manière les matériaux de ses ouvrag-es et développait certaines idées en vue de son sujet. En outre, l'exécuteur testamentaire éparpilla,

1. 11 finit ]ias reconnartrc qu'on emploierait là un procédé empiri- (l'ie, en vue d'intéresser la classe travailleuse au maintien de l'État, mais que l'idéal est de n'avoir aucune liste civile, pas même celle du peuple.

dans un appendice , quelques morceaux tires de notes diverses, qui n'étaient pas sans rapport avec ce livre et qui ne méritaient pas l'honneur d'une publication séparée.

Le principe des fiontières naturelles est, aux jeux de Proudhon, en contradiction avec son objet, qui est la nationalité, et avec sa fin, qui est la paix. Les nations apparaissent en premier lieu sur les hauteurs, dont elles occupent les deux versants et d'où elles se répandent ensuite dans les vallées en suivant, sur les deux rives, le cours des rivières. Toutes les traditions le racontent ; la g-éolog-ie et l'ethnolog-ie y joig-nent leur témoig-nage. .Chose à laquelle on était loin de s'attendre lorsque, après la dissémination des peuples, les Etats ont commencé à se former, les nationalités furent coupées partout en deux, dans le sens de leur long-ueur territoriale, par ce qui devait précisément les grouper, les frontières naturelles. Devant ce fait universel, fatal, que devient le prétendu principe ? pour assurer l'Etat, la nationalité sera-t-elle sacrifiée ? Un autre inconvénient du môme principe serait de créer, entre les Etats qu'il s'ag-it de mettre d'accord, une inégalité de force telle que leur indépendance ne serait pas de long-ue durée. Les frontières naturelles de la France sont, comme chacun sait, la Méditerranée, les Pyrénées, l'Océan, la Manche, le Rhin, les Alpes. Cette mag-nifîque enceinte, de cinquante mille lieues carrées, constitue la position la plus formidable et donnerait à la France un g"age assuré de domination sur l'Europe. Aussi, pendant plus de deux mille ans, la raison stratég'ique de l'Europe a-t- elle lutté contre cette application du principe des frontières naturelles : la possession de la lig'ne du Rhin par les Français. Venant à l'historiquedela frontière rhénane, Proudhoa

affirme que « le Rhin est allemand comme la Seine est « parisienne » : il faut bon gré mal g^ré, poursuit-il, que nous en passions par là. Quelle sera donc, me demanderez-vous, la limite des États ? Elle résultera du groupement spontané des populations, abstraction faite de toute configuration géographique et môme de toute nationalité. En deux mots, les limites desEtatssont une création de la politique, non une prévision de la nature; elles sont, par conséquent ce quelles peuvent: ici la Manche, là le Rhin ou les Pyrénées, hier le Tessin, aujourd'hui le Mincio, ailleurs rien. La ligne de démarcation d'un État est partout et nulle part. Dans tous les cas, la délimitation entre deux États implique de part et d'autre le consentement des populations limitrophes, à moins qu'un intérêt supérieur à celui des deux États eux-mêmes n'en décide autrement. Or il est telle limite qu'un État ne peut jamais atteindre, étant arrêté par la politique internationale et par le vœu des populations : « relativece ment à la France, le Rhin est dans ce cas ».

Il y avait là de quoi calmer l'eflervescence des patriotes belsres ^ .

1. Parmi les morceaux placés à la suite des trois chapitres, on peut citer trois passaijes.

p. io3. Sur la nationalité. La nationalité rétrécit les sentiments et le génie; l'agglomération les élargit... La nation française se compose d'au moins vingt nations distinctes et dont le caractère, observe dans le peuple et clicz les paysans, est encore fortement tranché... Une nation si grande ne lient qu'à l'aide delà force. L'armée permanente sert surtout à cela. Olez cet appui à l'administration et à la police centrale, la France tombe en fédéralisme. Les attractions locales l'emporteront.

p. 25 1. Sur l'aptitude des Français à la liberté. Le Français n'a pas réellement besoin d'être libre. (Jueliju'un a dit que nous n'étions pas mûrs pour la liberté : c'est ine.xact. Nous ne serons jamais mûrs, cette libertc' nous est inutile... Le l'rançais n'a pas des besoins d'orgueil et d'ambition... Du vin, de l'amour, des petits vers, des dîners fins, des spectacles, des feux d'artiQce, du tam-tam, il est

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Proudhon, qui dédaignait les arts et reg-ardait les artistes de travers, avait conçu, au printemps de i8G3, le plaisant projet de disserter sur l'art. Richelieu ne fît-il pas des tràg-édios? Ingres ne voulait-il pas marcher sur les traces de Paganani? Ce genre de traversest si commun qu'il n'en faut pas trop médire. Notre franc-comtois avait fait connaître à son ami Maurice, dans les ternies suivants, cette lubie nouvelle : (f Je viens d'écrire une bro- « chure, à propros du tableau de Courbet, sur la critique '( des arts; elle aura près de 80 pag-es et paraîtra d'abord « enAng-leterre, en guise de notice sur la nouvelle école. « J'attends quelque utilité de ce travail pour la propa- , « g-ation de mes idées g-éuérales. » « On sera quelque peu « étonné, écrivait-il à Buzon le 9 août i8G3, moi qui « passe pour ennemi des arts comme des femmes, de « me voir poser des principes, assig-ner la destinée soft ciale de l'art, jug-or les écoles, etc. C'est au-dessus de « mes forces; mais la chose est lancée et je ne puis m'en « dédire 1.» Un peu plus tard, il semblait hésiter à mettre cette œuvre au net ; il craig-nait d'ennuyer ses lecteurs et se demandait avec une certaine appréhension ce qu'allaient penser lesartistes. Au demeurant il laissa dix chapitres, sur ving-t-cinq, inachevés -. Le livre, intitulé

content. Apres moi, le délujçe I... Comme les .Vlhcniens, beaux parleurs, les Français sont un peuple-femme .

p. 206. Sur l'esprit français. C'est, la plupart du temps, une calembredaine, un calembour, une baliverne, une impertinence, une bêtise même... J'augure mal de ce ^ctùe hâbleur. Qu'est-ce que Rivarol, Cliamfort, Duclos et tant d'autres cités pour leur esprit? Des médiocrités. Qu'est-ce que M. About avec toutes ses gentillesses ? Un farceur. Le Français hait le sérieux, la profondeur, le vrai en soi : il tend à rabaisser, à diminuer, à amoindrir tout. C'est parce ([uc nous sommes des gàtcu.x, en fait d'idées, qu'il nous faut toujours du nouveau.

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