Cil. III {De l'idéal : Inil et définition de l'art
avec une grande véhémence « la théorie dégradante de « l'art pour l'art )^. C'est contre une si dangereuse erreur,, paraît-il, que Courbet et les « réalistes » s'élèvent et protestent avec énergie. Non, dit Courbet *, il n'est pas vrai que la seule fin de l'art soit le plaisir, car le plaisir n'est pas une fin; il n'est pas vrai qu'il n'ait d'autre fin que lui-même, car tout se tient, tout s'enchaîne, tout est solidaire, tout a une fin dans l'humanité et dans la nature: l'idée d'une faculté sans but, d'un principe sans conséquence, est aussi absurde que celle d'un effet sans cause. L'art a pour objet de nous conduire à la connaissance de nous-mêmes, par la révélation de toutes nos pensées, môme les plus secrètes, de toutes nos tendances, de nos vertus, de nos vices, de nos ridicules, et par là de contribuer au développement de notre dignité, au perfectionnement de notre être.
Cette conception est fausse. Si la contemplation du beau peut, en élevant l'âme humaine, provoquer un élan vers le bien, l'art ne se propose pas directement de développer dans l'homme la notion du devoir et la pratique de la vertu. Si tel était son objet, il se confondrait avec la morale. Il est à peine utile d'ajouter qu'une pareille théorie ne se dég-ag-e pas des œuvres laissées par Courbet, surtout de celle qui, déterminant chez notre franc-comtois un transport d'admiration singulière, en avait fait subitement un autre Winckelmann 2.
Proudhon, dans l'excès de sa logique, ira jusqu'à dire : « Dans toute œuvre d'art, on doit considérer en « premier lieu l'idée même de l'œuvre, son but pratique,
I. Proudhon ne le cite point d'après ses discours, mais croit le faire parler d'après ses ouvraçes.
a. C'était, on le sait, un tableau généralement désii^né sous ce titre : les Curés, et qu'on avait exclu de l'Exposition (lettre du 9 août i8G3).
« et en second lieu l'exécution; les effets avant les « moyens; le contenu avant le contenant; la pensée « avant sa réalisation... » Un bon curé de campag^ne, barbouillant avec amour une sainte famille; un sculpteur maladroit, modelant, avec une patriotique ardeur, l'imag-e de la tyrannie domptée par la révolution, laisseront bien loin derrière eux, dans ce système, Raphaël et Michel-Ang-e.
On lit avec étonnement dans la conclusion ^ : « Quanta nous, socialistes révolutionnaires, nous disons « aux artistes comme aux littérateurs : Notre idéal, (( c'est le droit et la vérité. Si vous ne savez pas avec cela « faire de l'art et du style, arrière ! nous n'avons pas « besoin de vous. Si vous êtes au service des corrompus, « des luxueux, des fainéants, arrière ! nous ne voulons « pas de vos arts. Si l'aristocratie, le pontificat et la « majesté royale vous sont indispensables, arrière tou- « jours ! nous proscrivons voti'e art ainsi que vos « personnes. » Telle est la log-ique du loup devenu berg-er. « Nous avons à construire 3ô.ooo maisons « communes, autant d'écoles, de salles de réunion, des « ateliers..., à créer 4o.ooo bibliothèques, de six mille « volumes chacune... L'artiste doit se pénétrer de cette « pensée qu'il n'y a pas de différence entre la création « artistique et la création industrielle. » C'est pourquoi, sans doute, l'Iliade peut s'échauger contre une poignée de fèves et une paire de fromag-es sans qu'Homère ait à se plaindre 2; c'est aussi pourquoi, dans la société de l'avenir, « purg-ée de toute fascination aristocratique et « spiritualiste. » tout le monde doit être de l'Académie 3.
1 . Açencée et mise en ordre d'après les indications laissées par Proudhon.