I. Premier inènioiri: sur la propriété, éd. Garnier, p. fi
de constitution des sociétés est conforme à l'essence de l'homme; c'est déjà (|uclque chose.
11 fallait se demander quels mobiles avaient déterminé ce consentement à peu près universel.
Le genre humain s'est aperçu qu'il dispersait l'effort individuelsur une étendue sans limites et par conséquent supprimait l'individu lui-même en anéantissant la propriété privée. M. Fouillée cite ce mot d'un socialiste catalan, M. Ruban Donaden, de Fig-ueras : « Je voudrais (( être appelé non plus Ruban Donaden, mais le nu- « méro 2.3oo de Fiyueras, ma ville natale. » Il est impossible de caractériser par un mot plus piquant et plus précis la torpeur dans laquelle l'utopie socialiste va plong-er l'individu. Dans notre org-anisation sociale, telle que l'a faite la lente action des siècles, un homme pauvre mais frug-al, économe, ardent au travail est stimulé par le désir naturel et lég-itime d'assurer la subsistance, peut-être même le bien-être de sa femme et de ses enfants : ce désir va décupler son énerg-ie intellectuelle et physique : laboureur, il aura la force de défricher ce champ stérile, de convertir une lande en terre arable ou en vig-noble, d'arroser, d'assainir, d'améliorer ou de tiansformer les procédés de culture; négociant, il trouvera des débouchés, établira des comptoirs, fondera des industries nouvelles, écoutera les inventeurs, profitera de leurs lumières et stimulera leurs travaux : Gutemberg-, Papin, Watt, Ackwright, Jacquart, Ressemer sortiront de la poussière et renouvelleront la face du monde. Allez maintenant, destructeurs de la propriété personnelle, prêcher votre évang-ile! Demandez seulement à votre quarante millionième coopérateurque vous salariez à la journée de lutter contre le phylloxéra par l'usag-c du sulfure de carbone, par la submersion, par les plants
américains ! Essayez de soulever par la « concurrence « ulopique des vertus » rAustralien ou le Fuég-ien que vous opposez avec tant de complaisance à nos « bourg-eois étriqués ». En anéantissant la propriété privée, vous avez cassé le grand ressort de l'activité humaine.
Proudhon lui-môme ne s'est pas dissimulé, dans un ouvrage postérieur, que les inventeurs de la propriété individuelle avaient réussi à convertir les facultés inertes de l'homme en facultés « positives et agissantes » qui fussent pour lui « autant d'instruments de bonheur ». 11 s'est un jour vanté d'avoir défendu la propriété, dans le chapitre Xlde ses Contradictions économiques, plus efficacement que ne l'avait fait jusqu'alors aucun partisan de la propriété. J'accorde qu'aucun écrivain français n'a mis en relief, avec un pareil éclat de style, les avantages que « l'individu » retire de la propriété personnelle. Par la propriété, comme il Ta dit en termes magnifiques, l'homme prend définitivement possession de son domaine et se déclare maître de la terre. Des profondeurs de la conscience le moi s'élance et embrasse le monde; et, dans cette communion de l'homme et de la nature, dans cette espèce d'aliénation de lui-même, sa personnalité, loin de faiblir, double d'énergie. Nul n'est plus fort do caractère, plus prévoyant, plus persévérant que le propriétaire. Comme l'amour, qu'on peut définir une émission de l'âme, qui s'accroît par la possession et qui, plus il s'épanche, plus il abonde ; ainsi la propriété ajoute à l'être humain, l'élève en force et en dignité. Dans la propriété comme dans l'amour, /)0S5^ûfer et être possédé, l'actif et passif, n'expriment toujours que la même chose; l'un n'est possible que par l'autre, et c'est seulement par cette réciprocité que l'homme, jusqu'alors tenu par une obligation unilatérale, maintenant enchaîné par
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le contrat sj'nallagrnatlque qu'il vient de passer avec la nature, sent tout ce qu'il est et ce qu'il vaut et jouit de la plénitude de l'existence. Voilà, ce semble (car Proudhon, au demeurant, n'a pas pu parvenir à se donner, sur ce point, un démenti), une première raison d'absoudre le consentement universel.
« Mais c'est surtout dans la famille, poursuit l'auteur « des Contradictions, que se découvre le sens profond « de la propriété. La famille et la propriété marchent (( de front, appuyées l'une sur l'autre. » En effet, le témoig-nag-e de l'histoire est irrécusable et ce n'est pas sans raison que Platon avait envisagé, dans sa République, la communauté des femmes comme le complément de la communauté des biens. A Sparte, où la république était fondée sur ce dernier principe, l'autorité paternelle était absorbée dans la toute-puissance de l'Etat, on pouvait soit prêter sa femme, soit emprunter celle d'autrui quand on la jugeait propre à donner à la nation de vig-oureux défenseurs ou des citoyens utiles. Les anabaptistes, après avoir cnseig-né que les biens de la terre sont faits pour être partagés sans distinction entre tous les hommes, prêchèrent immédiatement la communauté des femmes. De nos jours, Eng-els et K. Marx cnseig-nent que la propriété privée, l'héritag-e, la famille s'enchaînent, s'enchevêtrent et qu'on ne saurait toucher à l'une de ces institutioris sans toucher à l'autre. Liebknecht, au congrès de Halle (octobre 1890), a réclamé la complète émancipation de la femme. Bebel a violemment attaqué le mariage chrétien et l'organisation actuelle de la famille dans le plus populaire de ses ouvrages *, demandant avec passion que ni l'Eglise ni
I Die Frau und der sozialismus, von Aug. Bebel, 10'' édit., StuUgart, 1891.
PROUDHOiN ET LA PROPRIETE Hl
l'Etat n'interviennent à l'avenir dans l'union de l'homme et de la femme, simple contrat privé, révocable au g-ré des parties. C'est par une contradiction singulière que Prùudhon fut et resta jusqu'à sa mort, en ce point, l'adversaire de tous les collectivistes.
Ce n'est donc pas seulement pour le plaisir de développer tour à tour la thèse et l'antithèse qu'il lie indissolublement à la propriété le ménag-e, cette chose idéale et qu'on s'efforce en vain de rendre ridicule, le ménage, royaume de la femme et centre du foyer. C'est par l'inanité du ménage ou, si l'on veut, par l'instabilité du domicile et le manque de propriété que les classes ouvrières, Proudhon en est convaincu, «tombent peu à peu (( dans le concubinage et la crapule ». Des êtres qui ne possèdent rien, poursuit-il *, qui ne tiennent à rien et vivent au jour le jour, ne se pouvant rien g-arantir, n'ont que faire de s'épouser encore. S'il n'existait que des femmes, elles vivraient ensemble comme une compag-nie de tourterelles; s'il n'y avait que des hommes, ils n'auraient aucune raison de s'élever au-dessus du monopole et de renoncer à l'ag-iotage : on les verrait tous, maîtres ou valets, attablés au jeu ou courbés sous le joug. Mais l'homme a été créé mâle et femelle : de là la nécessité du ménag-e et de la propriété. Que les deux sexes s'unissent : aussitôt de cette union mystique, de toutes les institutions humaines la plus étonnante, naît, par un inconcevable prodig-e, la propriété, la division du patrimoine commun en souverainetés individuelles. Une fois lancé, Proudhon ne s'arrête plus : emporté par son inexorable dialectique, il va défendre avec une vig-ueur extraordinaire contre le socialisme pur et contre