I. Premier mémoire, etc., cli. II el IH
cherait d'avoir faim et froid ; il mangerait sans mesure et marcherait dans les flammes ; il soulèverait des montag-nes, ferait cent lieues en une minute, guérirait sans remède, par la seule force de sa volonté, et se ferait immortel. Quoi donc ! l'homme n'est point maître de luimême, et il le serait de ce qui n'est pas à lui ! Qu'il use des choses de la nature puisqu'il ne vit qu'à la condition d'en user ; mais qu'il perde ses prétentions de proprié taire et se souvienne que ce nom ne lui est donné que par métaphore. Gomment les biens de la nature, les richesses créées par la Providence peuvent-ils devenir des propriétés privées ? Sans doute, une chose circonscrite et non fugitive, comme est la terre, off"re plus de prise à l'appropriation que l'eau et la lumière; il est plus aisé d'exercer un droit de domaine sur le sol que sur l'atmosphère; mais il ne s'agit pas de savoir ce qui est plus ou moins facile, et les économistes prennent la possibilité pour le droit. Qui a fait la terre? Dieu. En ce cas, propriétaire, retire- toi.
La première partie de ce raisonnement ne soutient pas l'examen. Quoi! l'homme ne serait pas môme propriétaire de ses facultés, parce que leur champ d'action n'est pasillimité. C'est absurde.Il n'aurait pas la pleine possession de sa force physique parce qu'il n'a pas des bottes de cent lieues et qu'il ne soulève pas des montagnes avec son petit doigt! Il n'aurait pas la pleine souveraineté de son intelligence parce que celle-ci n'est pas à môme de tout embrasser, parce que l'homme n'est pas l'être nécessaire, infini, tout -puissant, en un mot, parce que l'homme n'est pas Dieu! Singulier point de départ!
Cependant, l'iiomme entre en contact avec le monde extérieur. II a taillé, poli la pierre et s'en est fait une arme ; il a façonné l'argile et la change en statue. On
liO PROUDHON
viendi-a lui dire : il ne te suffit pas d'avoir opéré la transformation nouvelle; le silex et l'arg-ilc, créés par la Providence, ne peuvent pas devenir la matière d'une pi-opriété privée ! Je réponds d'abord: on n'avait qu'à se baisser pour les prendre; mais, en les appréhendant, on n'avait rien acquis. Ils ont puisé toute leur valeur dans leur nouvelle forme et cette valeur, que j'ai faite, est bien à moi. Le chasseur n'a pas produit non plus le g-ibior ni le pêcheur le poissonqu'il a pris; cependant on n'ose pas, sous ce prétexte, leur en contester la propriété. L'homme ne jouit, dans ce premier ordre d'idées, de l'utilité, de la valeur, par lui créées, que s'il reste maître de la matière à laquelle cette utilité, cette valeur sont incorporées. Pour diviser la matière et l'utilité qu'il lui a données, il faudrait faire une œuvre de destruction permanente qui répugne à la nature des choses; il faudrait ensevelir l'humanité sous un monceau de ruines.
Cependant Proudhon, pour anéantir plus commodément le droit d'occupation, laissede côté les innombrables variétés de la propriété mobilière. Alors qu'il existe, aujourd'hui surtout, mille instruments de travail à côté de la terre, il raisonne comme si la terre était l'instrument unique du travail. Or l'homme ne fait point la terre. En l'occupant, il ne lui donne pas sa fécondité. Puisque la terre est elle-même un instrument naturel de production, Proudhon nela croit pas susceptible d'appropriation privée.
Encore une fois, il n'est pas un atome de matière qui soit créé par l'homme; aucun instrument de production n'est donc, à l'origine des choses, sorti de ses mains. Si cet argument emporte tout, les aliments mêmes sans lesquels nous ne pouvons pas vivre échappent à l'appropriation humaine. Mais s'il est établi que l'utilité, la
valeur créées par l'homme deviennent inséparables d'une infinité d'objets mobiliers auxquels elles se sont incorporées, roccupation du sol peut aussi lég-itimer l'appropriation du sol. Premier exemple. Des terres ont été conquises, en Hollande, sur la mer et sur les fleuves : elles sont bien, au point de vue économique, produites par un effort des volontés humaines, quoique les molécules dont la réunion constitue la croûte terrestre ne soient pas de création humaine. Deuxième exemple. Dans l'antique Germanie, s'il était sévèrement défendu d'enclore une partie des champs communs *, celui qui clôturait un terrain vague pour le cultiver en devenait propriétaire héréditaire, et ces terres ainsi défrichées échappaient au partage -. Même dans la marke germanique il semblait conforme à la nature des choses que des hommes énergiques enlevassent au désert certaines parcelles pour les enclore etles mettre en culture L'occupation dans le désert ou sur un sol vacant, regardé comme improductif, créait, en effet, une valeur dont la communauté même profitait indirectement, et légitimait, par conséquent l'appropriation personnelle.
On réplique alors en opposant les terres fécondes aux terres stériles. Les premières ont une valeur intrinsèque qui ne procède pas de l'occupation ni même de l'effort humain, puisque, sans être autrement occupées que les secondes, elles deviendront nécessairement plus productives. Cependant l'Américain Carey, bien placé pour observer le mécanisme de l'appropriation dans un pays neuf, constate qu'elle commence par les terres les moins fertiles. Les autres étouffent, en^-énéral, sous une végé-
1. Nul lus novurn terminnm sine consortis prœsentia aut sine inspertore constituai ^loi des BiiPi^oiides).
2. Comp. E. de Laveleye, De la propriété et de ses formes primitives, p. 110.
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tation luxuriante, arbres et vég-étaux; elles sont souvent inondées, marécagouses, infestées de miasmes, peuplées danimaux féroces. Il faut d'abord que l'homme les débarrasse de leurs produits naturels, et ce premier travail préparatoire exige une grande dépense de force, du temps, des outils, souvent de vastes et ruineux travaux. M. Yves Guyot * explique ainsi que l'homme isolé, faible, obligé de mesurer son effort à sa puissance, dé- IViclie d'abord les terrains élevés, maigres, friables, que celte marche ait été suivie du Massachussetts, dans l'État de New- York, dans le New-Jersey, sur les bords de la Delaware, dans la Géorgie, dans l'Alabama, dans la Floride, le long des rives du Mississipi. Les pauvres terrains de la Nouvelle Ang-leterre ont fait la fortune de leurs possesseurs^tandis qu'on recule encore, devantles terrains fertiles de la Basse Virg-inie et de la Caroline du Nord. On a constaté le même phénomène au Mexique, à Gosta- Rica, au Nicarag'ua, etc. La fécondité présente de certaines régions éblouit des observateurs superficiels qui croient infirmer le titre des premiers occupants tantôt en exagérant la productivité nette du sol encore vierge, tantôt en s'obstlnant à faire le décompte de l'occupation individuelle et du « travail social environnant ».
Dix ans, vingt ans se passent et l'action de ce « travail social » a ti-és heureusement secondé, nous le supposons, Teffort primitif. Ou'importe? Les circonstances extrinsèques pouvaient amener une moins-value; la plusvalue qu'elles enfantent va-t-elle réag-ir sur l'acte initial du détenteur originaire et l'invalider après coup? Non, la légitimité de cet acte et de ses conséquences ne peut pas être remise en question. Ce premier détenteur