‹ P.-J. Proudhon, sa vie, ses œuvres, sa doctrineChapitre 69 sur 169 · Proudhoa, Premier mémoire sur la propriété, ch. III · texte numérisé non relu

Proudhoa, Premier mémoire sur la propriété, ch. III

propriées. Dans des conditions moins avantag-euses? Aujourd'hui sans doute ; mais il en doit être ainsi d'abord parce que les premiers occupants ont bien dirig'é leur premier effort, ensuite parce qu'ils ont persévéré. Les occupants de la seconde phase peuvent renouveler le même prodig-e, bâtir d'autres cités, provoquer un nouveau courant d'échang-es.

Il arrivera sans doute un moment où tout le sol disponible de cette contrée particulière aura passé sous le rég-ime de l'appropriation individuelle, et c'est ici que Proudhon croit triompher : « Cent mille hommes, dit- (( il, s'établissent dans une contrée grande comme la « France et vide d'habitants : le droit de chaque homme « au capital territorial est d'un cent millième. Si le (( nombre des habitants s'élève à 34 millions, le droit « de chacun sera d'un trente-quatre millionième. )> Double sophisme. Le premier consiste à dire que chaque habitant possède, dans chaque contrée, une sorte de droit abstrait et inamissible à chaque fraction du sol. Ouoi ? môme s'il s'est abstenu volontairement d'occuper, employant d'une autre manière ses forces et son intelligence? Quoi ! l'abstention des uns peut équivaloir , quant à la constitution de la propriété foncière, au libre et persévérant effort des autres? Ensuite on n'a rien fait en établissant que le sol d'une rég'ion déterminée finit par manquer à l'occupant, et c'est commettre à peu près la même pétition de principe que si l'on reconnaissait à chaque membre de l'espèce humaine le droit de réclamer sa part dans les domaines de Château-Laffitte ou de Ghambertin. Il s'agit de savoir non si le sol de telle commune ou de tel département ou de telle province, étant placé tout entier sous le régime de la propriété privée, se dérobe au premier occupant, mais si la terre

se dérobe à riiornme. Nous prétendons, dira-t-on peutêlre, exercer notre droit d'occupation sur les terrains occupés par d'autres, c'est-à-dire sur la terre déjà défrichée, assainie, cultivée. Mais le titre de la première appropriation, répondons-nous, dérive d'une mainmise toute différente : l'occupation efficace, utile de la terre vacante, qu'il fallait dompter. Allez et faites de même, car toute la terre n'est pas encore domptée ou mise en valeur. Le sol s'offre encore pour rien à qui veut le prendre non seulement dans une partie de l'Amérique et de rOcéanie, mais sur les immenses espaces du continent africain. Sans doute la tâche de ces nouveaux colons sera très dure, mais celle des anciens colons, dans la phase de notre histoire primitive, n'était pas plus facile, quand les instruments mêmes du travail ou de la défense n'étaient pas inventés, quand il fallait organiser tous les g-enres de lutte contre la nature invaincue, quand le plus faible ne pouvait appeler à son aide la police, les lois, une force collective pour résister au plus fort. Nous ne prétendons point d'ailleurs que tous les hommes aient été placés, par la volonté de Dieu, dans des conditions d'ég-alité mathématique et que l'appi'opriatlon s'opère toujours et partout avec la même facilité. Mais qu'importe?

Tel est pourtant le critérium de Proudhon. Si l'appropriation du premier occupant lui paraît illég-itime, c'est qu'elle heurte sa conception d'ég-alité parfaite. A ses yeux, le droit de vivre étant ég-al, le droit de travailler est ég-al et le droit d'occuper encore ég-al. Des insulaires pourraient-ils sans crime, sous prétexte de propriété, repousser avec des crocs de malheureux naufrag-és qui tenteraient d'aborder sur leur côte? L'idée seule d'une telle barbarie révolte l'imag-ination. « Le proprié-

ff taire, comme un Robinson dans son île, ccarteà coups « de pique et de fusil le prolétaire que la vag-ue de la « civilisation submerg-e et qui cherche à se prendre aux « rochers de la propriété *. » L'ég-alité des droits est prouvée par l'ég-alité des besoins ; or l'égalité des droits, si la chose est limitée, ne peut être réalisée que par l'ég-alité de possession 2. Des lig-nes de démarcation permanentes furent établies entre les possesseurs afin de prémunir le faible contre les envahissements du fort; ainsi le sol fut approprié par un besoin d'ég-alité nécessaire à la sécurité publique et à la libre jouissance de chacun 3. Selon les termes du pacte social, la propriété a pour condition l'égalité : du moment où cette ég-alité n'existe plus, le pacte est rompu et toute propriété devient usurpation ^.

Voici notre réponse. Le droit de vivre est ég-al, le droit de travailler est égal, le droit d'occuper est égal. Mais l'égalité réside dans le droit lui-même et non dans l'exercice du droit. J'ai le même droit de travailler que mon voisin; mais s'il travaille beaucoup et si je travaille peu ou si je ne travaille point, si nous faisons un usage inég-al de notre droit, il faut bien aboutir à l'inég-alité dans les conséquences. Parmi les colons qui débarquèrent sur un continent inexploré, les uns occupent, à la sueur de leur front, un coin du sol inoccupé; d'autres, rebutés par un trop rude labeur ou cherchant un autre emploi de leurs facultés, n'ont pas suivi cet exemple. Si les premiers, à un moment donné, ne veulent pas laisser envahir leur domaine par les seconds, ils peuvent le faire

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