Expressions d'une lettre à Ber-mann, 9 février i84o
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1/4. — Du travail comme fondement de la propriété.
Le travail n'a par lui-même, aux yeux de Proudhon, sur les choses de la nature aucune puissance d'appropriation. La propriété des produits n'emporle pas celle de la matière. Le pêcheur qui, sur la môme côte, sait prendre plus de poisson que ses camarades, devient-il, par cette habileté, propriétaire des parages où il pêche? L'adresse d'un chasseur fut-elle jamais reg'ardée comme un titre de propriété sur le gibier d'un canton? Pour transformer la possession en propriété, il faut autre chose que le travail, sans quoi l'homme cesserait d'être propriétaire dès qu'il cesserait d'être travailleur. Si donc le cultivateur reste propriétaire après qu'il a cessé de travailler et de produire; si sa possession d'abord concédée, puis tolérée, devient à la fin inaliénable, c'est par le bénéfice de la loi civile et en vertu du principe d'occupation.
Mais j'ai déjà montré qu'il ne fallait pas, comme Proudhon s'est plu à le faire, isoler le travail de l'occupation cl que l'occupation était elle-même une forme du travail 1.
Les comparaisons sont dérisoires. Est-ce que le chasseur opère une mainmise quelconque sur le g"ibier qu'il ne poursuit pas? Est-ce que le pêcheur ne borne pas tout son effort à s'approprier le poisson que son filet peut envelopper? Se figure-t-il, peut-il se fig-urer avoir un droit d'appréhension sur celui qui n'est pas encore à sa portée et qu'il ne péchera jamais?
1. Aussi renvoyons-nous le lecteur aux développements dans lesquels nous sommes entre plus haut, examinant la thèse de Proudhon sur roceii[)ation ([»p. iiO et s.)
Nous avons à peine besoin de faire observer que Proudhon ne varie pas dans les procédés et dans la forme de son arg-umentation. Laissant de côté, pour la seconde fois, le principe même de la propriété personnelle, il s'attache à la propriété du sol. S'il est des cas, en eÉFet, où la puissance productive et la fécondité créatrice de l'homme absorbent la matière première, il peut soutenir plus commodément que, dans celui-ci, la nature fait une gTande partie de la besog-ne.
]\Iais d'abord la nature fait toujours une grande partie de la besogne. On n"a rien dit ou peu s'en faut quand on répète, après Proudhon : « La substance du sol reste « la même; il n'y a que ses qualités et modifications qui « soient chang-ées. » Ce raisonnement, cette phrase même s'adaptent à l'arc formé d'une branche coupée dans la forêt : le corps lig-neux reste le même; il n'y a que ses qualités et modifications qui soient chang-ées.
L'homme n'a pas seulement tiré le produit du sol, il en a créé la capacité productive, autant qu'il est en lui de créer quelque chose. En effet, si celui-là seul est propriétaire qui peut tirer du néant une force, un objet quelconque, Dieu seul est propriétaire. Mais nous touchons à l'absurde, car il ne s'agit pas de contester à Dieu la souveraineté du monde. La race humaine est maîtresse du monde, après Dieu. Replète ierram et subjiciteeam. Il s'agit de déduire les conséquences du plan divin, c'est-à-dire de chercher et d'expliquer comment la domination de l'homme devra s'exercer sur la nature.
Or, en expropriant les individus au profit de la masse sous prétexte que la nature et le travail social coopèrent à l'augmentation de la capacité productive, on commet une injustice au préjudice des individus. Ils sont, en effet,
1l\s premiers agents de cette g-rande transformation ; la nature et la société ne sont que leurs auxiliaires dans l'œuvre rénovatrice. D'ailleurs le corps social a lui-même besoin, pour son propre développement, de la propriété personnelle. Donc tout est concilié s'il en reconnaît le [)rincipect s'il en limite, en môme temps, l'application à sonj)ro(it, par exemple en g-revantla piopriétéfoncièrede certaines charges, en la soumettant à certaines servitudes légales et à certains règlements d'hygiène, en réservant son droit d'expropriation pour cause d'utIHté publique. il j a peut-être pour la société d'autres moyens, que nous ne pouvons examiner en ce moment, d'utiliser la plusvalue progressive des propriétés. Mais, si l'on ne se propose que d'entraver l'homme dans son œuvre de domination personnelle sur le globe, on marche contre la nature, on entame l'humanité même.
Cependant, pour ébranler ce fondement de la propriété personnelle, Proudhon s'efforce d'établir que « le travail conduit à l'égalité des propriétés ». D'abord le fermier, toutes les fois qu'il améliore le fonds, crée une valeur nouvelle dans la propriété ; donc il a droit à une portion de cette propriété. Celui qui entretient cette valeur acquiert le même droit. Car qu'est-ce qu'entretenir? C'est ajouter sans cesse, c'est créer d'une manière continue. Qu'est-ce que cultiver? C'est donne'r au sol sa valeur de chaque année ; c'est par une création, tous les ans renouvelée, empêcher que la valeur d'une terre ne diminue ou ne se détruise. La valeur que les ouvri Ts ajoutent au sol leur est payée, dit-on, par les aliments qui leur sont donnés et par le prix de leurs journées? Le prix ne suffit pas ; le travail des ouvriers a créé une valeur; or cette valeur est leur propriété.
Proudhon élève par là môme un conflit permanent
non seulement entre le propriétaire et le fermier, mais encore entre le fermier lui-même et les ouvriers de l'agriculture. Nous avons, diront les uns, enclos et défriché ce champ de nos propres mains^ nous l'avons engraissé; nous y avons enfoui notre sueur. L'autre répondra : le véritable auteur de la plus-value, le second « créateur » est le chef de l'entreprise, qui fournit les capitaux, donne l'impulsion g-énérale, trouve les débouchés, conclut les marchés, etc. ; c'est bien à son expérience, à son initiative, à sa vigilance qu'il faut attribuer le résultat final : autrement conduite, l'affaire eût périclité quoique les mômes subalternes se fussent acquittés d'une tâche équivalente. En bonne logique, les uns et les autres, dans le système de Proudhon, marchent à l'appropriation, quoique d'un pas peut-être inégal. L'exploitant ferait observer inutilement que l'ouvrier a vendu d'avance, en connaissance de cause, son travail à forfait, renonçant par là môme à tout droit sur le fonds entretenu ou amélioré. L'ouvrier, répond Proudhon luimême, en vendant à forfait son travail, aliène ce qu'il ne peut pas aliéner; il doit trouver dans sa production, outre sa subsistance actuelle, une garantie de sa subsistance future.
Mais, d'une part, en transportant insensiblement à la généralité des ouvriers la propriété primitive de l'entreprise -soit agricole, soit industrielle, il est douteux qu'on ait trouvé le moyen de garantir cette subsistance: quand on aura définitivement remplacé le salariat par la possession fractionnée en une quantité de parcelles improductives, leur situation aura probablement empiré. D'autre part la première répartition, faite entre le preneur et le propriétaire originaire *, sera compliquée par
I. En étudiant dans le cliapitre suivant la deuxicnii- tluorie de
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une sous-répartition plus difficile encore, puisqu'une désagrégation partielle et continue de la propriété doit correspondre à chaque effort du travailleur sur cette propriété môme, sans cesse transformée, sans cesse « créée ». Nous tombons dans un abîme d'extravag-ance. Proudhon, loin de s'en effrayer, s'en réjouit; car c'est une nouvelle façon d'établir que la propriété est « impossible ». Il en est ainsi chaque fois que, bâtissant un système impraticable, il se heurte aux « impossibilités » dont il est l'unique auteur.
Un système nég"atif et de destruction pure ne suffit pas à la société. Proudhon reconnaît lui-même que (( l'erreur détruite suppose une vérité contraire ^ ». Qu'il nous conduise donc à cette vérité contraire, et qu'il nous expose la partie dog-matique de sa première conception. C'est ce que lui demandèrent, de i84o à 1842, ses meilleurs amis, Tissot, par exemple, auquel il répondait humblement : «J'avoue que la propriété, malg-ré tous ses « vices, est un de ces principes qu'on ne doit, qu'on ne (( peut même abandonner que lorsqu'on a pu y substi- (( tuer un autre principe qui, sans avoir les défauts qu'on « reproche à celui-là, en produise tous les bons effets - ». Mais il est plus aisé de tailler que de coudre.
Aussi Proudhon, arrivant au bout de son premier mémoire, commence-t-il parle prendre de très haut avec les g'ens trop curieux qui réclament une solution :
Proudhon sur la propriété, nous nous expliquons sur l'attribution progressive du sol au fermier.