Lettre du 21 avril
(( Ici devrait finii" ma tâche. J'ai prouvé le droit du « pauvre, j'ai montré l'usurpation du riche; je demande « justice : l'exécution de l'arrêt ne me regarde pas. Si, C( pour proiong-er de quelques années une jouissance il- « lég-itime, on alléguait qu'il ne suffit pas de démontrer « l'ég-alité, qu'il faut encore l'org-aniser, qu'il faut « surtout l'établir sans déchirements, je serais en « droit de répondre : le soin de l'opprimé passe avant « les embarras des ministres .. ; le droit au travail et à « la participation égale des biens ne peut fléchir devant « les anxiétés du pouvoir... Le mal connu doit être con- « damné et détruit ; le législateur ne peut exciper de « son ignorance de l'ordre à établir eu faveur de l'ini- « quité patente. Justice, justice ; reconnaissance du droit, « réhabilitation du prolétaire; après cela, juges et con- « suis, vous aviserez à la police, et vous pourvoirez au « gouvernement de la république ». Non, cela n'est vrai que si le chaos universel est le dernier terme des aspirations humaines. Or c'est un crime ou une folie que de prêcher, comme certains nihilistes russes, v l'anéantisse- « ment de l'univers politique et social » pour le plaisir d'en contempler les ruines. Bakounine écrira bientôt : « L'esprit de négation détruit parce qu'il est l'éternelle « et insondable œuvre créatrice de la vie ; la volupté de « destruction est une volupté de création. » Mais l'humanité ne supporte pas ce cliquetis de paradoxes et Proudhon lui-même eût peut-être désavoué ces paroles de mort.
Il poursuit : « Du reste, je ne pense pas qu'un seul « de mes lecteurs me reproche de savoir détruire, mais (( de ne pas savoir édifier. En démontrant le principe « d'égalité^ j'ai posé la première pierre de l'édifice social ; « j'ai fait plus, j'ai donné l'exemple de la marche à
« suivre dans la solution des problèmes de politique et « de législation. Quanta la science elle-même, je déclare « que je n'en connais rien de plus que le principe, et je (( ne sache pas que personne aujourd'hui puisse se flatter (( d'avoir pénétré plus avant. . La tâche du vrai publi- « ciste, au temps où. nous vivons, est d'imposer silence « aux inventeurs et aux charlatans, et d'accoutumer le « public à ne se payer que de démonstrations, non de « symboles et de programmesfl). Avant de discourir sur la (( science, il faut en déterminer l'objet, en troiiver la « méthode et le principe : il faut débarrasser la place (( des préjugés qui l'encombrent... On peut croire, sans « que j'aie besoin d'en avertir, que, si j'ai osé porter la « main sur l'arche sainte, je ne me contenterai pas d'en « avoir fait tomber le couvercle. Il faut que les mystères (( du sanctuaire d'iniquité soient dévoilés, les tables de (' la vieille alliance brisées et tous les objets de l'ancien « culte jetés en litière aux pourceaux. » Le lecteur sait donc à quoi s'en tenir : s'il trouve la partie dogmatique écourtée, le plan de reconstitution sociale insnffisant, il n'aura pas le droit de se plaindre : on ne lui devait qu'une œuvre de démolition. Il doit s'estimer trop heureux si le démolisseur veut bien laisser flotter dans la pénombre les grandes lignes, à peine esquissées, du futur édifice.
Ce que Proudhon entend substituer à la propriété personnelle, ce n'est pas, on le sait déjà, la communauté des biens, c'est la possession individuelle.
Le droit de possession immobilière fait partie d'un droit universel qui, aux époques les plus désastreuses de l'humanité, n'a jamais péri tout entier *. L'individualité de J'ètre détruit l'hypothèse de la communauté, mais n'en-
j. Premier mémoire, p. 80,
PROUDHOX ET LA PUOPIIIKTE d37
g-endre pas pour cela le domaine; elle prouve, mais prouve seulement la possession individuelle, nommée d'abord proprietas, par opposition à la possession collective (coniniunio). Que celui dont la possession lég-itimenient acquise ne nuit à personne n'en puisse être débouté sans une flagrante injustice, c'est là une vérité de sens intime, laquelle n'a rien à démêler avec la propriété *. « Que le travailleur fasse les fruits siens, je l'accorde, » dit encore le publiciste; s'il n'acquiert aucun droit sur le fonds, il est payé de sa peine et de son industrie par sa récolte'-. Lorsque Proudhon voudra se faire absoudre par l'Académie de Besançon ^, il s'efforcera de lui faire comprendre qu'il a par là même dégagé ce qui, dans l'idée de propriété, était nécessaire, immuable. « Ainsi, dans « la région moyenne et basse de la littérature aussi bien « que dans le vulgaire, écrit-il aux membres de cette (( Académie, on s'imagine que, la propriété abolie, nul « ne jouira du fruit de son travail ; que personne n'aura «• rien en propre ; qu'une communauté tyrannique s'éta- « blira sur les ruines de la famille et de la liberté. « Chimères ! ;)
Mais quoi ! si le travailleur fait les fruits siens, 11 sera donc propriétaire de quelque chose! Mon esprit en est confondu. Ce travailleur a t-il, par hasard, tiré ces produits de sa propre substance ? La terre, douée par elle-même d'une capacité productive, n'a-t-elle pas fait la plus grande partie de la besogne? La plus-value des produits, comme celle du sol lui-même, ne dérive- 1elle pas des circonstances tantôt naturelles, tantôt extrinsèques ? Si le sol utilisable est, à certains égards, un