II
Un être plus puissant que nous a créé les hommes inég-aux entre eux, et nous ne pouvons pas prévaloir contre ses décrets. C'est abuser de la crédulité publique que de placer sous les yeux de nos semblables le miroir d'une or£»-anisation sociale où cette inég-alité disparaîtrait. Par quel prodig-e d'org-anisation ég-aliseriez-vous la durée des existences ou la taille des êtres humains? Envoyez tous les enfants dans un même g-ymnase ou dans une même école, placez-les sous la direction des mêmes professeurs : il est absurde de croire qu'ils en sortiront aussi robustes, aussi prévoyants, aussi laborieux, aussi capables de livrer le combat de la vie. Laissons donc cette chimère et revenons à la thèse du premier mémoire, qui fonde l'égalité de la possession ou, d'une façon plus g-énérale, Tég-alité des conditions sur l'inégalité des facultés.
Peut-on, comme l'a fait Proudhon, justifier cette étrang-e déduction par l'équivalence des produits échangés, ou des services rendus? Le réformateur dénonçait avec indig-nation le chiffre des appointements que la Comédie française et l'Opéra payaient alors à M"* Rachel et au ténor Duprez. C'était, à ses yeux, une contribution forcée, arrachée par la violence, pour récompenser l'orgueil. La société ne pouvait-elle pas d'ailleurs se passer de prose et de vers, de musique et de peinture? Mais ne déplaçons point la' question et, pour ne pas la déplacer, fixons un moment nos yeux sur la même industrie. Deux morceaux de terre ont été livrés à deux paysans qui les possèdent, chacun pour son compte. L'égalité des possessions ne se maintiendra pas, quoi qu'on ait décrété d'abord, parce qu'il est impossible de mettre une camisole de force au plus vigoureux, au plus intellig-ent de ces deux hommes. Ircz-vous dresser
un procès-verbal contre celui qui se lèvera plus tôt ou se couchera plus tard? contre celui qui saura mieux ensemencer, mieux labourer, mieux récolter, mieux vendre ou même qui, s'acquittantplus exactement de son devoir conjug-al, aura deux ou trois enfants de plus, partant plus de bras à son service ?ÉIarg-issons le cadre. Quelques médecins exercent leur profession dans la ville voisine et l'un d'eux guérit souvent ses malades. Empécherez-vous qu'on s'en aperçoive ? que la foule encombre son cabinet ? que, même sans élever le prix de ses consultations ou de ses visites, il trouve un o-aia supérieur dans l'accroissement de sa clientèle? Contraint, à un moment donné, de faire un choix entre ces trop nombreux clients, il sera bientôt sollicité, tout au moins dans certaines occasions, par l'appât d'une rémunération plus forte. Allez donc démontrer à ces clients pressés que toutes les productions se servent réciproquement de fin et de moyen; que, par conséquent, cette valeur d'opinion est un mensong-e ou un vol, et l'on peut prédire que votre démonstration sera froidement accueillie. Si, voulant à toute force établir une commune mesure entre la rémunération de cet homme habile et celle du pâtre qui conduit son troupeau sur la cîme des Alpes, vous découvrez que le talent du médecin est une propriété collective, qu'il ne l'a point payée, qu'il en reste perpétuellement débiteur i, nous retombons dans l'utopie communiste et je cesse de vous réfuter. L'opinion s'enyoue à tort de certains artistes, comme, à d'autres moments, de quelques tribuns et de quelques rhéteurs? En la redressant par de sag^es conseils, vous aurez bien mérité de la patrie et de la société.' Mais