Lettre du 'j décembre i
i858, il achète des meubles et mande à sa famille de se mettre en route. Les trois femmes arrivent le i^" décembre et reçoivent Ihospitalité de M. Delhasse, ami dévoué de Proudhon. Celui-ci raconte avec une certaine dose de bonne humeur comment Euphrasie (c'est M"* Proudhon) se moque de ses acquisitions : « Un (( homme peut-il rien faire au gré d'une femme en ma- (( tière de ménage? » Elle achète des meubles à son tour, non sans regretter amèrement son lit nuptial, qu'elle a laissé sur le sol français : emménag-ement à la rue du Conseil, ouverture des sacs et des caisses; tous les bouquins en tas, les paperasses pêle-mêle; anarchie complète. Les voici logés dans un quartier sain, pour 872 fr. par an. J'ai de quoi, dit plaisamment le philosophe, être content. M""*^ Proudhon est prise, par malheur, d'un torticolis accompagné d'un rhume. Mais, dès le 9 décembre, le père de famille conduit ses enfants dans une école complètement dégagée de toute influence cléricale. C'est ce qui m'importe le plus, écrit-il à plusieurs de ses correspondants. Il a donc, pour deux ou trois semaines, l'âme en repos.
Cependant l'année i85q commence à peine, et les illusions se dissipent ^, les difficultés apparaissent. Proudhon veut entreprendre, sous le titre de « philosophie (( populaire », une sérje indéfinie de publications sur toutes sortes de sujets : histoire, littérature^ économie politique, morale, biographie, etc. Chacune d'elles aurait de 5 à 7 feuilles qrand in-S". Il a déjà noté soixante sujets dont le premier serait intitulé : Comment vont les affaires en France -. Il écrit même à Londres pour
I. « Impossible de rien obtenir de ces Belles, ils ne savent faire « (jue la besogne courante, les choses faciles; dès qu'ilfauts'inçénier, « lutter, vaincre, ils n'en sont plus « (lettre du 5 janvier iSôgj.
a. Lettre du i') janvier.
IG PROUDIION
avoir un traducteur. Presque aussitôt il est saisi par un monstrueux catarrhe. Il veut poursuivre, malgré la toux et la fièvre, mais ne fait, de son aveu, rien qui vaille et doit supprimer son travail, à moitié imprimé : a Je suis « e/iffuiffiionné, écrit-il à Boutteville (ii mars iSôq), « et le pis est que je m'endette. » En effet, les projets tourbillonnent et meurent dans son cerveau : une nouvelle brochure sur les chemins de fer, un livre sur Voltaire, etc. 1. II constate avec tristesse, dans les derniers jpurs d'avril, qu'il n'a rien produit depuis un au, si ce n'est son fameux mémoire, lequel n'a pas produit un centime; il n'a plus de rentrées à faire, il s'endette et vit sur l'avenir. Il se remet donc à la besog-ne, mais avec une ardeur désordonnée 2, reprenant sur tous les sujets imaginables une série de brochures qui devront « pa- « raîlre à la manière des revues », en commençant treize à la fois sans savoir quand il pourra lancer la première. Sa femme et sa fille Stéphanie sont tour à tour malades, ^jme Proudhon prend un auxiliaire qu'elle ne garde pas plus de deux heures par jour; il fait lui-même un certain nombre de corvées, allume le feu, prépare le café, etc. , devient, pendant six semaines, infirmier, cuisinier, femme de ménag-e, et secourt néanmoins son frère, encore plus misérable que lui. Dans cet état précaire, il ne sait pas toujours où se procui-er l'arg-ent nécessaire pour acheter du vin, du ling-e et pour payer les médecins; il suppliera, le ii décembre iSôg, les frères Garnier, qui lui font déjà sur ses travaux à venir une remise mensuelle, de lui prêter une somme de mille francs.
Tout à coup il renaît à l'espérance. Alors môme que,