avril i8jo
satisfait complètement et commence à démolir de ses propres mains l'édifice qu'il avait construit dans son premier mémoire.
La conception de 18^0 g^arde, quoi qu'on fasse, « un caractère d'autocratie g-ouvernemcntale » qui froisse décidément ce champion du socialisme libéral. Il s'aperçoit, après plus de dix années, qu'il avait mis une barrière à la liberté des transactions et des héritag-es, enlevé la libre disposition du sol au cultivateur du sol. Cette souveraineté précieuse, le domaine éminent de l'homme sur la terre , il l'avait interdite au citoyen et réservée à cet être fictif, sans génie, sans passions, sans moralité, qu'on appelle l'Etat! Or, dans cette condition, le nouvel exploitant a plus perdu qu'il n'a g-ag-né ; il semble que la motte de terre se dresse contre lui et lui dise : tu n'es qu'un esclave du fisc, je ne te connais pas. A cette pensée, Proudhon s'anime et s'indig-ne.
Pourquoi donc le travailleur rural, le plus ancien, le j)lus noble de tous serait-il ainsi découronné? Le paysan aime la terre d'un amour sans bornes, comme dit IMichelet : ce n'est pas un colonat qu'il lui faut, un concubinag-e, c'est un mariag-e. On allègue le droit antérieur, imprescriptible, inaliénable de l'espèce sur le sol. On en déduit non seulement la participation de l'Etat ou de la commune au produit net sous forme d'impôt, mais l'inféodation, l'emphytéose perpétuelle de la terre et, ce qui est plus grave, on conclut à la non-circulation, à l'immobilisme de toute une catégorie de capitaux, la plus considérable par sa masse, la plus précieuse par sa solidité. Cette doctrine, qui l'ut celle de Proudhon, paraît à Proudhon non seulement fausse, mais « con- (( traire à toutes les notions de la science et même « dangereuse » .
Tous les hommes sont faillibles et mieux vaut, à coup sûr, confesser une erreur qu'y persévérer. Nous approuvons Richard \Yag-ner d'avoir reconnu, dans un jour de clairvo3'ance, qu'il avait fait une œuvre médiocre en écrivant le Tannhiiuser. Nous n'en voulons pas aux ligueurs d'avoir fini par crier Vive le Roi ! La conversion même de Proudhon nous donne un témoig"nag-e de sa sincérité. Mais qui l'absoudra d'avoir, sans prendre le temps d'acquérir une conviction solide, bâti sur une maxime absurde tout un arsenal de g-uerre civile et de destruction sociale? Les variations et les atténuations sont d'ailleurs oubliées. La formule meurtrière subsiste aussi sonore qu'au premier jour et, quand les collectivistes contemporains enseig-nent « que la terre ne peut appartenir aux {( uns sans que les autres soient volés », ou « qu'il faut « faire rendre gorge aux voleurs » (c'est-à-dire aux propriétaires), ils écrivent encore sous la première dictée du maître. Proudhon est figé, qu'il le veuille ou non, dans son mémoire de i84o.
Cependant la nouvelle argumentation est solide.
D'une part ^ si la propriété foncière revenait à l'Etat; si, par conséquent, elle s'immobilisait dans ses mains, ne laissant plus hors de lui que des cultivateurs associés ou fermiers, la propriété disparaîtrait non seulement comme droit et principe juridique, mais aussi comme valeur. Proudhon suppose que le gouvernement ordonne un inventaire général de la richesse. On y porte les terres, les immeubles, ce qu'on nomme vulgairement les propriétés, et l'on dit : la propriété foncière vaut 80 milliards qui, ajoutés à 5o milliards de produits, de marchandises, etc., forment un total de i3o milliards.