LE SÉJOUR A PARIS
Dans la lettre, déjà citée, au graveur Wille, M. de Joursanvault le conjurait de veiller sur Prudhon : “ Par amour pour le bien, insistait-il, par amitié pour moi, par pitié pour cet enfant déjà marié depuis trois ans, vous daignerez vous
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l’attacher... C’est moins ici l’artiste célèbre que j’invoque que le très parfait honnête homme, que l’homme humain et voulant le bien. ”
Le graveur, à qui Prudhon remit lui-même cette touchante missive, accueillit cordialement le jeune provincial, lui prodigua sans doute les bons conseils, mais il ne semble pas qu’il ait apporté beaucoup de chaleur à le servir. Au surplus, Prudhon n’en demandait pas tant. 11 était à Paris et loin de satriste famille. Pouvaitil souhaiter un bonheur plus complet? Sans s’attarder davantage aux visites, il s’installe dans un logis modeste de la rue du Bac, achète une toile et des pinceaux, avec le ferme dessein de travailler. Mais M. Joursanvault ne s’est pas trompé. La nature indolente de Prudhon a besoin d’être aiguillonnée et cet aiguillon lui manque. Il s’abandonne à ses penchants qui le portent à la rêverie et ses pinceaux, bien souvent, demeurent inactifs. S’il travaille, c’est
par accès, avec conviction mais sans méthode. Le plus souvent il flâne par les rues de la ville, aspirant l’air, jouissant de cette liberté qu’il vient de conquérir.
Tout près de son logement habite la famille Fauconnier. Mme Fauconnier était dentellière de la Cour, c’est-à-dire qu’elle maniait et ajustait tous ces jolis colifichets, délicats et précieux, dont s’ornait la toilette des pimpantes marquises de Versailles; le mari, bon homme, était un grand admirateur des encyclopédistes et professait les idées nouvelles qui commençaient à se répandre. Le ménage menait une existence très familiale, embellie par la présence de deux jeunes filles, Nanette et Marie, sœurs de M. Fauconnier. Prudhon se lia avec cette famille et se plut dans la douceur de son intimité. Il se prit d’une vive affection pour ces hôtes charmants, affection qui ne tarda pas à se changer en amour pour Marie Fauconnier. Amour pas-
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sionné, mais timide, respectueux, trop timide même au gré de la jeune fille qui, ignorant le mariage de Prudhon, le considérait déjà comme son fiancé. Pourquoi celui-ci cacha-t-il à ses amis le secret de sa vie? Faut-il y voir de l’hypocrisie ou l’obscur dessein de nouer une intrigue en toute sécurité? Le silence même de Prudhon, qui ne hasarde pas l’aveu de son amour, démontre la pureté de ses intentions. Il est plus vraisemblable que le peintre, heureux de sa vie nouvelle, avait fini par oublier Cluny et sa femme et par considérer tout ce passé comme un cauchemar à jamais disparu. Un jour, pourtant, la vérité fut connue ; la famille Fauconnier ne lui fit aucun reproche ; Marie elle-même, cruellement blessée dans son cœur, ne prononça aucune parole amère.
Noblement, elle se résigna, renonça à tout espoir, mais resta fidèle à son amour. Elle ne se mariajamais.
Cette existence à Paris dura trois ans, divisée en parts inégales par la rêverie et le travail. Travail intermittent, mais que la grande facilité de Prudhon et son exceptionnel tempérament d’artiste faisaient quand même fructueux. En 1780, ildonne une planche gravée pour une édition d 'Héloïse et Abélard ; il exécute une aquarelle symbolique dédiée à Mlle Fauconnier, le portrait au crayon noir de son amie, celui d’une autre jeune fille liée à la famille Fauconnier et plusieurs autres dessins.
A cette époque également, il réalise une composition à la plume, très réussie, intitulée la Famille heureuse dont la famille Fauconnier lui fournit le sujet, sinon le modèle. Plus tard, sur la fin de sa vie, il donnera à cette œuvre un pendant autrement remarquable dans son éloquent tableau de la Famille malheureuse.
Entre temps, Prudhon s’occupe de politique. Non pas de politique agissante et tapageuse,
que sa nature mélancolique et douce lui interdit, mais de ces rêveries philanthropiques éveillées par les écrits des philosophes. Au contact de M. Fauconnier, il s’est engoué des idées nouvelles ; ce malheureux soupire après l’avènement du bonheur universel.
Soudain, en 1783, sans motifs bien sérieux semble-t-il, Prudhon quitte Paris et reprend le chemin de la Bourgogne. Il va, dit-il, concourir pour le prix des États de Bourgogne, qui doit avoir lieu prochainement. D’autre part, on lui signale comme vacant un poste de professeur de dessin â l’évêché de Dijon et il espère l’obtenir. Il fait ses adieux à la famille Fauconnier et part. Son voyage de retour fut assez long et marqué d’incidents. Quand il arrive à Dijon, la place convoitée est déjà prise et la date du concours n’est pas encore déterminée. Prudhon retombe aussitôt dans ses abattements coutumiers : “ Eh ! mon ami, écrit-il à
Fauconnier, faut-il avoir une âme sensible pour n’éprouver que des sensations douloureuses ? Si je fouille en dedans de moi, je n’y trouve qu’un vide affreux”.
Il n’est pas seul toutefois: il retrouve à Dijon son vieux professeur Devosges, toujours dévoué, qui le remonte, l’encourage et l’oblige à travailler. Sous cette vigoureuse impulsion, Prudhon se ressaisit, reprend ses pinceaux, gagne un peu d’argent et quand, enfin, s’ouvre le concours des Etats, il a confiance en son talent. Un seul concurrent se présente contre lui. Ici se place l’anecdote demeurée célèbre : occupé dans sa loge à peindre son sujet de concours, Prudhon entend soudain des sanglots dans la loge voisine occupée par son concurrent. D’un coup d’épaule, il enfonce la cloison et aperçoit son compétiteur qui se désole devant sa toile, appelant une inspiration qui ne vient pas. N’écoutant que son cœur, Prudhon
prend les pinceaux, et transforme le tableau de son concurrent qui obtient le prix. Mais le lauréat ne veut pas profiter d’une victoire ainsi acquise, il avoue l’aventure et c’est Prudhon qui finalement est proclamé vainqueur.
Ce succès entraîne pour le lauréat un séjour à Rome aux frais des Etats de Bourgogne. Prudhon est dans la joie. Dès le mois d’octobre 1783, il se met en route pour Lyon, mais son voyagesubit desretards qui l’exaspèrent. Tout d’abord, Petitot, lauréat du prix de sculpture, qui doit l’accompagner, le fait attendre six jours àMacon. A Marseille, le batelier quidoitles embarquer, refusedeprendrelamer pendant trois semaines. A peine sont-ils au large, les vents contraires assaillent le bateau qui doit relâcher dix j ours à T oulon ; puis, la tempête continuant, ou s’arrête trois semaines à l’île d’Elbe. Enfin, après trente-six jours de traversée, Prudhon aborde à Civita-Vecchia et il lui arrive encore la
mésaventure de tomber du haut de la diligence. Cependant il finit par arriver à Rome dans les derniers jours de l’année 1784. Là, dit M. Pierre Gauthiez, commence pour Prudhon l’initiation féconde qui lui révèle les plus précieux modèles et le met en possession de sa forme.