‹ P.-P. PrudhonChapitre 4 sur 6 · LE SÉJOUR A ROME · texte numérisé non relu

LE SÉJOUR A ROME

Prudhon arrivait à Rome à une époque extrêmement favorable aux artistes. Les savants travaux de Winckelmann, qui venaient de ressusciter l’antiquité romaine jusque-là ignorée, ouvraient à l’inspiration des horizons nouveaux. Herculanum, Pompéï, qui commençaient à surgir de leur linceul de cendres, initiaient le chercheur et le peintre à toute une vie inconnue et élargissaient le champ de leur vision.

Dès son arrivée Prudhon visite les églises et les musées de la Ville Eternelle. Il est comme pétrifié d’admiration et il raconte ses impres-

PLANCHE V. — PORTRAIT DE M“* JARRE (Musée du Louvre)

Prudhon avait soixante-trois ans quand il peignit ce superbe portrait. La mort de Constance Mayer l’a frappée au cœur, mais la main reste ferme, l’observation aiguë et il sait imprimer sur le visage de ses modèles cette vie profonde qui lentement s’en va de lui. Le fâcheux emploi qu’il fit du bitume sur ses vieux jours a malheureusement durci les ombres de cette belle toile.

sionsen termes enthousiastes, dans ses lettres à Fauconnier etàDevosges. Il n’est pas moins charmé de l’accueil qu’il reçoit à Rome auprès du cardinal de Bernis, ambassadeur de France. “ Là, écrit-il, il y avait des prélats, de la noblesse et beaucoup d’artistes peintres, sculpteurs, architectes et musiciens. Quel aimable homme que ce cardinal de Bernis ! Il est affable, familier, mettant tout le monde à son aise, bref on est chez lui comme chez soi ”.

Mais bientôt cet enthousiasme pour le monde fait place à une sorte d’hypocondrie. Il retombe dans ses mélancolies, se plaint dans ses lettres d’être “partout seul et isolé”. Il n’apas d’amis parmi les peintres et n’en veut pas avoir. Ceux qu’il a fréquentés au début le révoltent par leur vulgarité ou leur prétentieuse sottise. En revanche il vit dans la communion constante des maîtres du passé qu’il ne se lasse pas de contempler. A ce contact, il sent renaître

son amour du travail. Toute la journée il dessine d’après l’antique et le soir, quand la nuit tombe, il se promène dans les endroits peu fréquentés; il ne paraît que rarement à l’Académie, encombrée des vaniteux camarades qu’il déteste. L’antiquité fut son objet favori d’étude et il s’en assimila si bien la grâce et la perfection qu’il est devenu le plus glorieux restaurateur de l’art merveilleux des Grecs. Il s’était notamment épris d’une statue représentant un petit faune, dit le Faune du Capitole, et si profonde fut l’impression que lui causa cette tête qu’il l’a introduite dans la plupart des figures d’amours ou d’adolescents qu’il peignit plus tard.

Mais sa passion de l’antique ne le rend pas injuste pour les modernes. Il proclame Léonard de Vinci son “maître et héros ”. Mais c’est surtout vers la grâce souriante et légèrement païenne du Corrège qu’il se sent attiré. Il

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admire Léonard et Raphaël sans restrictions, mais c’est Corrège qu’il préfère parce qu’il éprouve qu’entre lui et le génial Allegri une confuse mais certaine parenté s’aifirme. Il adore ses lignes souples et parfaites, il s’extasie devant sa couleur qui semble de la lumière.

Au commerce de ces puissants génies son talent se précise ; il acquiert une maîtrise qu’il constate lui-même dans ses lettres à Devosges. Il doit aux Etats de Bourgogne, comme prix de son séjour à Rome, un grand plafond qu’il peint, sans grand enthousiasme, d’après une œuvre de Pierre de Cortone dont on lui a imposé le sujet.

Mais les années s’écoulent, le moment du retour approche. Prudhon tente en vain d’obtenir des Etats une prolongation de séjour de trois ans. D’autre part, sa femme demeurée à

Cluny, livrée à ses instincts de dépense et de

désordre, accumule les emprunts, et les ennuis domestiques viennent jusqu’à Rôme assaillir le pauvre peintre. Il faut donc partir. Chargé d’esquisses, de dessins, les cartons bourrés d’études et de souvenirs, il reprend le chemin de la France et il arrive à Paris en 1789. L’ère glorieuse des grands succès, mêlés à beaucoup de tristesses, va s’ouvrir devant lui.

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