Du 15 octobre IGOl
ment celui de Concini, son favori. Les travaux, commencés en 1613, avaient été dirigés par Jacques de Brosses qui, sur l'ordre de la reine mère, chercha dans son plan à se rapprocher le plus possible du style du palais Pitti où elle avait été élevée. La magnificence des jardins répondait à celle des constructions et l'architecte y avait amené de quatre lieues, par l'aqueduc d'Arcueil, l'eau des fontaines de Rongy dans des réservoirs voisins de la Grotte de Polijphème, restaurée de nos jours. Cependant Marie de Médicis était à peine établie dans son palais qu'elle le quittait en 1617, à la suite du meurtre du maréchal d'Ancre et du pillage de son hôtel. Son exil et sa captivité à Blois l'ayant pour quelque temps éloignée de Paris, elle venait d'y rentrer après l'accord de Brissac conclu entre elle et son fils, par l'intermédiaire de Richelieu, le 12 août 1620. Installée de nouveau au Luxembourg, elle avait résolu d'orner de peintures la grande galerie disposée à côté de ses appartements de réception. Les parois de cette galerie qui devaient être décorées présentaient une surface considérable, et, vers la fin de 1621, le trésorier de Marie de Médicis, Claude de Maugis, abbé de Saint-Ambroise, avait été averti par le baron de Vicq, ministre des Flandres espagnoles auprès du roi de France, de la convenance qu'il y aurait à confier ce travail à Rubens, comnle étant le seul artiste de cette époque capable de mener à bien une entreprise aussi importante. L'abbé de Saint-Ambroise passait pour se connaître en peinture et il s'entremit auprès de la reine pour lui faire approuver le choix de Rubens. Celui-ci, prévenu de cet honneur, alla prendre congé de l'infante Isabelle, qui non seulement lui donnait son agrément, mais le chargeait de remettre de sa part à Marie de Médicis une petite chienne portant un collier garni de plaques émaillées. Nul doute que, dès lors, la princesse, devenue par la mort récente de son mari gouvernante des Flandres, n'ait en même temps prié Rubens, en qui elle avait une extrême confiance, de ne rien négliger pour se rendre compte des dispositions de la cour de France et pour nouer toutes les relations qui lui
sembleraient utiles afin d'être exactement informé de ce qui s'y passait.
Dès le 11 janvier 1622, une lettre de Fabri de Peiresc à son ami le jurisconsulte J. Aleander nous apprend que Rubens était déjà à Paris. Il s'y trouvait encore le 11 février suivant, car, à cette date, Jean Brueghel, écrivant d'Anvers à son protecteur le cardinal Borromée à Milan, l'avertit que Rubens, « son secrétaire' », est pour le moment en France oîi il a été mandé par la reine mère. On peut penser que, dès son arrivée, il s'était fait présentera Marie de Médicis, et qu'avec son usage du monde et sa distinction naturelle, il avait bien vite gagné ses bonnes grâces. Prudent et avisé comme il l'était, il avait pu aussi se renseigner promptement sur la situation assez compliquée au milieu de laquelle il lui fallait se mouvoir. La détermination des sujets qu'il aurait à traiter était particulièrement difficile. Suivant les habitudes de ce temps, la reine, sans fausse honte, avait donné elle-même, comme programme des compositions destinées à sa galerie, l'histoire ou pour mieux dire l'apologie de sa propre vie. Une galerie parallèle, disposée symétriquement dans l'autre aile du palais, était réservée pour recevoir ultérieurement des peintures consacrées à la vie d'Henri IV.
Si accidentée qu'eût été l'existence de Marie de Médicis, il n'était pas aisé d'en tirer, à ce moment, des images pittoresques. A distance, libre de ses allures et pouvant choisir à son gré les épisodes qui lui sembleraient le mieux se prêter à une pareille destination, Rubens n'aurait pas été embarrassé. Il ne manquait pas de témoins pour l'aider à reconstituer la représentation d'événements qui s'étaient passés publiquement et dont le souvenir récent restait gravé dans la mémoire de tous. Mais les épisodes les plus saillants de cette histoire étaient ceux-là mêmes qu'il fallait taire ou tout au moins travestir. Sous peine de froisser des passions toujours vives ou de réveiller des animo-
1. A raison de la difficulté que son confrère Brueghel éprouvait à écrire en italien, Rubens voulait bien, en efTet, lui servir souvent de secrétaire.
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sites mal éteintes, l'artiste, pour ne pas se hasarder sur un terrain dangereux, devait louvoyer entre des écueils ou s'en tenir à des banalités. Henri IV n'avait pas été, tant s'en faut, un mari modèle. Dans ses rapports avec lui, la reine, au lieu de la douceur et de la patience qu'eussent commandées une dignité ou une vertu plus hautes, avait toujours montré cet esprit d'intrigue et cette soif de pouvoir qui, après la mort du roi, devaient amener avec son fds des démêlés si nombreux et agiter si profondément la France.
Tant bien que mal, on était cependant parvenu à fixer le choix d'un certain nombre de sujets. Pour les premiers tableaux de la série consacrés au début de la vie de Marie de Médicis, à sa naissance et à son éducation, tout s'arrangeait à souhait, et l'adulation, qui était de règle à ce propos, trouvait amplement matière à s'exercer. La jeune princesse ne manquait pas de beauté; élevée à la cour des Médicis, où depuis longtemps les arts et les lettres étaient en honneur, elle avait reçu une instruction en rapport avec son rang. Déjà, avec la Présentation du Portrait de Marie de Médicis à Henri IV, les entorses à la vérité s'accusaient ])lus marquées et plus vives. L'amour, on le savait assez, était complètement étranger au choix que le roi de France avait fait de sa future épouse. Quand, à la suite de son divorce avec la reine Marguerite, il s'était résolu à un second mariage, il avait un moment songé à l'infante Claire-Isabelle-Eugénie, gouvernante des Flandres, etcc il se serait accommodé d'elle, bien que vieille et laide, si avec elle il avait épousé les Pays-Bas' ». 11 eût bien voulu aussi que Sully pensât à Gabrielle d'Estrées; mais ce qu'il appréhendait par-dessus tout c'était une alliance avec la maison de Médicis, avec cette race d'où sortait « la reine mère Catherine qui avait fait tant de maux à la France ». Cependant les obligations de toute sorte qu'il avait au grand-duc de Toscane et les sommes considérables qu'il lui devait l'avaient
1. Voir, à ce sujet, Henri IV et Marie de Médicis, par ISL Berthold Zeller, 1877.
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décidé à passer outre, et les longues négociations auxquelles donna lieu ce mariage eurent surtout pour objet une augmentation de la dot de la princesse, suffisante pour remettre à flot le trésor royal. Une fois les accords faits, la fiancée toute à la joie des grandeurs auxquelles elle était destinée avait eu un moment l'espoir de toucher le cœur de ce barbon qui approchait de la cinquantaine. 11 se montrait, de loin, plein d'attentions. Voulant que sa fiancée fût habillée à la mode de France, il lui envoyait des poupines pour lui sei'vir de modèles, et, toujours gaillard, il la priait de prendre grand soin de sa santé pour que, dès son arrivée, « ils pussent faire un bel enfant qui fît rire ses amis et pleurer ses ennemis ». Mais l'illusion ne fut pas de longue durée. Quand, mariée par procuration à Florence, la princesse, après une traversée fort pénible, abordait avec sa riche galère à Marseille, sa déception avait été très vive de trouver pour la recevoir, non pas son mari, mais le chancelier, qu'il avait envoyé à sa place. A Lyon, où la cérémonie officielle avait enfin eu lieu, l'époux volage était déjà retombé sous la domination de ses maîtresses, et il allait bientôt infliger à sa nouvelle compagne la honte d'admettre à sa table, à côté d'elle, Henriette d'Entraigues. Ainsi commencée, la vie conjugale n'avait été qu'une suite de brouilles et de tiraillements continuels.
On ne pouvait oublier, non plus, que le Couronnement de la Reine à Saint- Denis, que Marie de Médicis avait tenu à introduire dans le programme des peintures de sa galerie parce qu'il lui rappelait tous les enivrements d'un pouvoir qu'elle avait ardemment convoité, n'avait précédé cjue d'un jour seulement l'assassinat de son mari. Sa douleur avait été à peine décente et, sans ajouter foi aux terribles accusations qui furent à ce moment portées contre elle, il ne fallait pas, en réalité, s'attendre à la voir beaucoup pleurer celui qui lui avait imposé de si nombreuses humiliations. Avec la régence, qui marquait le point culminant de sa prospérité, des difficultés de toute sorte allaient surgir, comme pour justifier les paroles prophétiques attribuées par Richelieu à
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Benri IV : « La fin de ma vie, aurait dit le prince, sera le commencement de vos peines... D'une chose, en tout cas, puis-je vous assurer, c'est qu'étant de l'humeur dont je vous connais et prévoyant celle dont votre fils sera, vous entière, pour ne pas dire têtue, et lui opiniâtre, vous aurez sûrement maille à partir ensemble. » La suite ne l'avait que trop prouvé. Mais jusque-là, du moins, à la distance où l'on était de ces événements, il n'y avait aucun danger à n'en présenter que les beaux côtés, fût-ce au prix de quelque mensonge. La chose devenait plus difficile avec des faits plus récents. Après tant de paix boiteuses ou de raccommodements peu sincères entre la mère et le fils, la dernière réconciliation serait-elle plus durable ? De part et d'autre, chacun gardait ses ressentiments comme ses espérances, et il était assez évident qu'avec une situation aussi tendue, lout ce (pii, dans le choix des épisodes et dans la façon de les traiter, tendrait à la glorification de la conduite de la reine, pourrait du même coup prendre un air de blâme vis-à-vis du jeune roi.
On était arrivé cependant à s'accorder sur quinze des sujets à représenter : la Naissance de la Reine, VEditcation, la Présentation du portrait, la Réception de l'Anneau, V Arrivée à Marseille, V Arrivée à Lyon, la Naissance du Dauphin, le Couronnement, la Mort du Roi et la Régence, la Prise de Juliers, la Paix de la Régence, le Conseil des dieux, le Mariage de Louis XIII, le Mariage de la Reine d'Espagne et enfin la Ihinise du gouvernement entre les mains du roi. Quatre autres sujets qui devaient être compris entre ce dernier tableau et le précédent avaient été réservés pour être déterminés plus tard.
Les débats auxquels donna lieu ce programme auraient suffi pour montrer à Rubens à quel point sa tâche était délicate. Aussi, avec son esprit net et pratique, avait-il tenu à se préserver du contrôle continu auquel il aurait été soumis si, obligé de travailler à Paris, il eût été exposé à tous les commentaires et les commérages de la cour. Il fut donc convenu qu'il aurait toute latitude pour peindre à Anvers ces grands ouvrages; mais il devait se mettre aussitôt à la
besogne et revenir à Paris lorsque huit ou dix de ces peintures seraient terminées, afin de voir l'effet qu'elles produiraient en place. Une somme deSOOOOécus lui était allouée pour la décoration des deux galeries. Rubens n'avait pas négligé d'ailleurs de s'entourer des renseignements qu'il jugeait nécessaires pour son travail, et il avait fait d'après Marie de Médicis deux croquis, légèrement indiqués au crayon et à la sanguine, pris l'un de profil, l'autre de trois quarts, et qui appartiennent au musée du Louvre. Il avait su, sans doute aussi, se concilier la bienveillance du roi Louis XIII, car celui-ci l'avait chargé en même temps d'une autre commande également très importante : celle d'une suite de douze compositions destinées à être reproduites en tapisseries et représentant VHisloire de Constantin. C'était là un travail fait pour lui plaire, et rien ne lui était plus facile que de traiter un sujet auquel la suite des cartons déjà exécutés par lui pour \ Histoire de Decius Mus l'avait préparé, et qu'avec sa connaissance de l'antiquité romaine il pouvait très rapidement mener à bonne fin.
On conçoit que les démarches et les débats nécessités par ces commandes avaient pris bien du temps. Mais Rubens trouvait à se dédommager de ces ennuis dans le commerce des hommes distingués avec lesquels il avait à ce moment noué des relations. Ce n'était pas cependant parmi les peinti'es qu'il pouvait rencontrer des fréquentations à son goût. La France n'en comptait guère alors qui fussent un peu en vue. Martin Fréminet venait de mourir en 1619, et les ai'tistes de la génération nouvelle, que leurs aspirations portaient vers l'Italie, allaient peu à peu s'y fixer. Simon Vouet, parti en 1612, y restait jusqu'en 1627. Poussin, âgé alors de vingt-huit ans, mais employé jusque-là à des travaux secondaires, n'avait encore rien produit qui pût attirer sur lui l'attention, et deux ans après, d'ailleurs, il partait aussi lui-même pour Rome, où Valentin et Claude Lorrain devaient bientôt le suivre pour y demeurer, comme lui, jusqu'à leur mort. Quant à la colonie étrangère établie à Fontai-
nebleau, aux Italiens qu'y avait attirés François I" et aux Flamands, comme Ambroise Dubois et Toussaint Dubreuil, qui les avaient remplacés, le talent, bien plus encore que les occasions de se produire, manquait à leurs successeurs. A Paris, François Pourbus, mandé depuis 1610 à la cour avec le titre de peintre du roi, avait bien pu, dans ses portraits froids et corrects, reproduire les images sèchement exactes des souverains et des grands seigneurs de son temps; il échouait complètement, au contraire, dans ses essais de tableaux allégoriques, notamment dans une Minoritr' et une Majorité de Louis XIII, deux grandes toiles, aujourd'hui disparues, qui lui avaient été commandées pour l'Hôtel de Ville de Paris. Par une étrange coïncidence, après avoir été réunis, lUibcns et lui, au début de leur carrière, à la cour de Mantoue, ils se trouvaient de nouveau rapprochés à la cour de France. Mais tandis que Rubens entrait à ce moment dans sa pleine maturité, Pourbus s'éteignait, à peine âgé de cinquante-deux ans, et, le 19 février 1622, il était enterré à l'église des Petits-Auguslins, peut-être le jour même où son glorieux compatriote quittait Paris pour retourner à Anvers.
On comprend qu'en présence de cette pénurie de talents, Marie de Médicis .se fût adressée à Rubens, et que celui-ci ne trouvât guère avec qui frayer parmi ses confrères. En revanclie, la société parisienne lui offrait alors une élite d'esprits cultivés, alliant à une grande force de bon sens toutes les grâces et tout le charme de l'urbanité. C'est alors, en effet, que Rubens fit la connaissance personnelle de Claude Fabri de Peiresc, un des érudits les plus éminents et les plus aimables de cette époque. Né le 1" décembre 1580 à Belgentier, en Provence, Peiresc était presque du même âge que lui, et bien des affinités de goûts devaient les rapprocher l'un de l'autre. Tous deux avaient séjourné en Italie pendant leur jeunesse et, en y prenant une pareille passion pour l'antiquité, ils avaient commencé dès lors à collectionner des marbres, des bronzes, des pierres gravées et des médailles. Libre, jouissant d'une fortune indépen-
dante, Peiresc, après avoir terminé ses études de droit à l'université de Padoue, avait d'abord embrassé la carrière diplomatique. Nommé ensuite conseiller au parlement d'Aix, il partageait son temps entre cette ville, son domaine de Belgenlier, dont il avait fait une sorte de Jardin d'acclimatation, et Paris, où il comptait pour amis les de Thou, et surtout les frères Dupuy, bibliothécaires du roi, comme lui curieux de toutes les nobles études. Ayant depuis longtemps entendu parler de Rubens, il avait le plus grand désir de le voir. De son côté, l'artiste était déjà l'obligé de Peiresc ; c'est, en effet, grâce à l'entremise de ce dernier que, sur la prière de Gevaert, leur ami commun, il venait d'obtenir en 1619 un privilège du roi Louis XllI pour la vente de ses gravures en France. En envoyant à Gevaert la notification de ce privilège, avec prière de la transmettre « à son grand ami M. Rubens », Peiresc ajoutait qu'il aurait vivement souhaité « pouvoir faire un voyage à Anvers', surtout pour avoir la vue de ces belles tètes de Cicéron, de Sénèque et de Chrysippus dont il lui déroberait possible un petit griffonnement sur du papier, s'il lui permettait ». Rubens, quelque temps après, avait témoigné sa gratitude pour le service qui lui était ainsi rendu, par l'envoi de quelques-unes des meilleures planches exécutées d'après ses œuvres et par la promesse d'y joindre, dès qu'il le pourrait, des dessins de ses bustes antiques. 11 craignait, disait-il, d'avoir été indiscret visà-vis de Peiresc et « de ne pas avoir de quoi s'en revancher à son endroit ». Dans ces conditions, on le comprend, la connaissance fut vite faite, et Rubens, introduit dans le cercle des intimes de Peiresc, forma avec ce dernier une amitié et entretint avec lui une correspondance qui devaient durer jusqu'à la mort du savant français. Ils allaient de compagnie visiter les collections royales et les cabinets des curieux, qui s'étaient formés en grand nombre à Paris dès la fin du siècle précédent, et comme plusieurs d'entre eux avaient été
1. Il y était déjà allé pour visiter la collection d'antiquités formée par le peintre W. Coeberger.
dispersés par suite des troubles du royaume, Rubens trouvait peut-être aussi l'occasion de faire pour son compte des achats destinés à accroître les richesses déjà réunies par lui dans son palais d'Anvers. En tout cas, les sujets de conversation ne pouvaient manquer entre des amis qui s'intéressaient à tant de choses, à la littérature, aux sciences naturelles, à la politique, surtout à l'archéologie qui leur tenait le plus au cœur. Nous trouvons l'écho du plaisir qu'un tel commerce procurait à Peiresc dans une lettre qu'à la date du 22 février 1622, il écrivait à Gcvaert pour le remercier de lui avoir valu « la bienveillance de M. Rubens, ne pouvant assez se louer de son honnêteté, ni célébrer assez dignement l'éminence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en l'érudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquité qu'en la dextérité et rare conduite dans les affaires du monde; non plus que l'excellence de sa main et la grande douceur de sa conversation, en laquelle il a eu le plus agréable entretien qu'il eût eu depuis fort longtemps, durant le peu de séjour qu'il a fait à Paris »; et Peiresc termine en enviant Gevaert de pouvoir à son gré jouir de la société d'un homme pareil.
Quelles que fussent les séductions d'une telle intimité, Rubens avait hâte de retrouver son foyer et son travail. L'ouvrage si considérable dont il était chargé devait être terminé promptement, par crainte de voir les événements modifier les résolutions prises, aussi bien que pour donner satisfaction à l'impatience de Marie de Médicis. Le 4 mars 1622, l'artiste était rentré à Anvers où il se mettait aussitôt à la besogne. A distance, en y réfléchissant, avec son bon sens et sa perspicacité habituelle, il s'était mieux encore rendu compte des difficultés de sa lâche. C'était la reine mère qui lui faisait cette commande, et c'était l'histoire de sa vie qu'il avait à peindre; mais, dans les démêlés qu'elle avait eus avec son fils, il était bien délicat de se prononcer, car, en fait, celui-ci
était le maître. Sous peine de le froisser, il fallait éviter de prendre parti. On était entré, il est vrai, dans une période d'apaisement; mais, avec le caractère fermé de Louis XIII, l'esprit d'intrigue de sa mère, la fausseté de Gaston d'Orléans, avec les passions et les intérêts opposés qui divisaient la cour, combien durerait cette trêve? Des vies plus unies, des natures plus franches et plus droites, des situations moins ambiguës auraient permis le langage de l'histoire. En présence de tant de souvenirs qu'il valait mieux ne pas réveiller, il eût été imprudent de trop préciser. Ce n'est qu'en biaisant et en faisant un large emploi de l'allégorie qu'on pouvait se tirer d'affaire : elle seule permettait de se tenir dans le vague et, toutes les fois qu'il en serait besoin, de se réfugier dans le nuage. L'allégorie, du reste, était alors très à la mode et, après l'avoir vue fort en honneur en Italie, Rubens lui-même l'avait déjà beaucoup pratiquée. 11 était trop avisé pour n'y pas recourir en cette occasion, mais il est permis de trouver qu'il en a un peu abusé. Parfois, à force d'envelopper sa pensée, il aboutit à de véritables rébus; mais l'excès même de ces subtilités n'était pas pour déplaire à cette époque et, à pi'opos de certains sujets plus particulièrement scabreux, il n'était pas mauvais, tout en stimulant la curiosité, de laisser la porte ouverte à des interprétations qui, bien que contradictoires, pouvaient également se soutenir.
Les mesures des panneaux données par l'architecte avaient été transmises par Peiresc à Rubens (7 et 8 avril 1622), et quelques modifications au programme primitif lui avaient aussi été prescrites : on avait supprimé le Conseil des dieux et la Prise de Jnliers, ainsi qu'un tableau que Peiresc appelle le Flamine et auquel il semble que Rubens tenait beaucoup*. Le 10 mai 1622, l'artiste soumettait le plan général de la décoration dont il avait lui-même peint les esquisses. Seize d'entre elles appartiennent aujourd'hui à la Pinaco-