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Max Rooses, l'OEuvrc de Rubens, III, p

thèque de Munich, cinq autres au musée de l'Ermitage et une à celui du Louvre. L'étude de ces esquisses et leur comparaison avec les oeuvres définitives sont tout à fait intéressantes. Il semble qu'on y voit jaillir vive et spontanée la pensée de l'artiste dans toute sa netteté. Dès ce premier jet, le sens du pittoresque se manifeste par la silhouette mouvementée des lignes, par la pondération des masses, par l'heureuse répartition des valeurs. Tous ces éléments très amples, très méthodiquement conçus, constituent la charpente même de l'œuvre ; elle a été formellement arrêtée pour qu'il n'y ait plus à la remanier au cours du travail. Quant aux colorations, elles sont, au contraire, à peine indiquées et très amorties. A leur aspect effacé, on dirait des grisailles. Ç à et là seulement quelques légers frottis marquent les nuances : des bleus, des roses, des lilas pâles et très dilués, sur lesquels des rehauts de blanc presque pur, posés dans la pâte encore fraîche, accusent les lumières. Le peintre tâte lui-même son terrain; sur ce fond neutre et transparent, il peut, à son gré, suivant l'harmonie qu'il veut obtenir, faire dominer une tonalité ou en opposer plusieurs entre elles. Les esquisses sont très explicites à cet égard ; laissées très claires et fort au-dessous du ton réel, elles maintiendront les collaborateurs du maître dans une gamme moyenne qui lui permettra de reprendre franchement leurs ébauches, sans craindre de tomber dans la lourdeur ou l'opacité.

Rien, on le voit, n'est livré au hasard. Avec une apparence de fougue, Rubens a tout réglé, tout prévu à l'avance. En même temps qu'il se renseigne lui-même pour l'œuvre définitive, il en prépare l'exécution par ses élèves. Comme il a perdu, avec le départ de van Dyck, le plus intelligent et le plus habile de ses collaborateurs, il faut qu'il surveille de plus près les aides dont le concours lui est indispensable, en traçant exactement à chacun la tâche la mieux appropriée à ses aptitudes spéciales. Justus van Egmont, Wildens, Snyders, peut-être aussi Lucas van Uden et Théodore van Tulden ont participé à

l'exécution des peintures de la galerie, ainsi que des cartons de YHistoire de Constantin dont Rubens ne devait faire que les esquisses. Il y avait donc pour longtemps de l'ouvrage assuré pour tous et, comme une ruche, l'atelier allait fonctionner en pleine activité.

Le maître se réservait non seulement de donner un peu partout les retouches qui lui sembleraient nécessaires, mais de peindre les morceaux les plus en vue ou ceux qui l'intéressaient davantage et surtout les figures des personnages royaux. Quand les renseignements dont il s'est muni à Paris ne lui suffisent pas, il réclame à ses correspondants des informations nouvelles. C'est ainsi qu'il demande à l'abbé de Saint-Ambroise s'il peut lui procurer « une ronde bosse de la tête de la reine », et celui-ci lui indique comme pouvant lui servir « une petite tête en bronze faite par Barthélémy Prieur qui était bon sculpteur ». Une autre fois, le peintre, pris de scrupules au sujet des atti'ibuts symboliques qu'il veut grouper autour de la naissance de Marie de Médicis, s'enquiert auprès de l'abbé si elle est née de jour ou de nuit, « pour savoir le signe qui dominait à sa naissance ». Avec son obligeance ordinaire, Peii'esc sert souvent d'intermédiaire pour ces demandes. C'est lui qu'à la date du 1" août 1622 l'abbé charge d'avertir Rubens que la reine accepte le projet d'ensemble qui lui a été soumis, sauf la suppression de deux des compositions proposées : Comme la Reine va pour éprouver la résolution des dieux pour le mariage et Comme le Roi reçoit son épouse en présence de la reine mère. Le 15 septembre suivant, l'abbé, ayant appris que sept ou huit des tableaux sont assez avancés, presse Rubens pour qu'il vienne les mettre en place et qu'il apporte avec lui ses esquisses. Peiresc, à ce propos, soupçonnait fort Maugis de chercher par ses instances à s'approprier ces esquisses. L'événement lui a donné raison, car, sans doute pour reconnaître le prix de son intervention, Rubens les avait laissées entre ses mains. C'est de sa collection, en tout cas, qu'elles ont pour la plupart passé dans celle de l'électeur de Bavièi-e et de là à

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la Pinacothèque de Munich'. Cependant, loin de se rendre aux sollicitations dont il était l'objet, l'artiste, tout en se conformant au programme qui lui avait été tracé relativement à la détermination des sujets, entendait bien conserver autant qu'il le pourrait toute sa liberté pour leur exécution.

Avec une franchise amicale, Peiresc, ainsi qu'il l'avait promis, communique à Rubens ses observations sur les compositions projetées. Dans une lettre datée du 25 septembre, il lui rappelle qu'il assistait à Florence (le 5 octobre 1600) au mariage par procuration de Marie de Médicis avec Henri IV. « J'ai vu avec plaisir, lui dit-il, que vous étiez aussi présent aux épousailles de la reine mère à Saintc-Marie-des-Fleurs et dans la salle du banquet. Je vous remercie de m'avoir remis en mémoire l'Iris qui comparut à la table, avec cette Victoire romaine en habit de Minerve et qui chanta avec tant de douceur. Je regrette beaucoup que nous n'ayons pas à ce moment -là contracté ensemble cette amitié qui nous lie maintenant. » Discutant certains détails introduits par l'artiste dans ce tableau, il lui signale comme inexacts le groupe de la Pietà qui domine la scène et le chapeau de cardinal posé sur l'autel; mais Rubens dans sa réponse maintient la véracité de ces détails qui étaient restés gravés dans sa mémoire.

Peu de temps après, vers la fin do novembre 1622, les quatre premiers carions de V Histoire de Constantin étant terminés, Rubens les avait envoyés à Paris. Peiresc, à la date du l" décembre, s'empresse de lui communiquer l'impression qu'ils ont produite sur ceux qui les ont vus: « MM. de Loménie, de Fourcy, de Saint- Ambroise, de la Baroderie, Jacquin et Dunot, qui sont presque tous de ceux que le roi charge de l'inspection des travaux publics. » Comme Peiresc avait été mis au courant par l'artiste des détails des sujets traités par celui-ci, il a pu leur expliquer ses intentions. D'autres personnes

1. Les cinq qui sont la propriété de l'Ermitage ont appartenu à Crozat.

étant survenues, entre autres l'archevêque de Paris, les spectateurs ont échangé entre eux leurs observations. Ils ont été unanimes à louer la « profonde connaissance des costumes antiques et l'exactitude avec laquelle ils ont été rendus, jusqu'aux clous des chaussures ». Cependant plusieurs critiques ont été faites sur la pose de certaines figures, notamment sur la façon dont leurs jambes sont arquées. Tout en défendantde son mieux son ami auquel il a entendu vanter « la belle courbure des jambes du Moïse de Florence et du saint Paulj), Peiresc n'est pas éloigné de partager l'opinion généralement exprimée par les assistants que, « si c'est là l'effet de quelque défaut ou une particularité nationale, car il y a des pays où tout le monde est bancroche, il ne faut pas le généraliser. Les statuaires de l'antiquité ont proscrit cette forme; Michel- Ange, Raphaël, le Corrège, Titien, ont fait de même. Si vous ne vous décidez pas, ajoute-t-il, dans les tableaux de la galerie où vous aurez des jambes arquées, à chercher des poses naturelles, c'est une chose très certaine que vous retirerez peu de satisfaction, ayant à compter ici avec des étourdis qui n'aiment pas ce qui contrarie leur sentiment ». Puis, après quelques autres critiques, que poliment il présente sous une forme dubitative, Peiresc, pour expliquer sa franchise, termine ainsi : « Vous avez voulu que je vous fisse un rapport en toute liberté; j'aurais cru manquer à ce devoir si je vous avais caché ce détail. Vous m'excuserez, j'en suis sûr, en faveur de mon affection et de l'opinion que je professe que les amis ne peuvent pas manquer de se rendre de pareils services les uns aux autres. » Nous ne possédons malheureusement pas la réponse faite par Rubens à ces observations. Mais Peiresc lui écrivait aussitôt, pour l'assurer du plaisir qu'il avait eu à lire ses raisons : « Qu'il aurait soin de se servir des idées du peintre, à sa première rencontre avec des critiques qui ne savent ce qu'ils disent. » De fait, le maître, dans la suite de son travail, ne tint aucun compte de remai-ques qui, il faut bien le reconnaître, étaient assez fondées. On peut, en effet, se convaincre de la dis-

position de l'artiste à exagérer, dans certains de ses personnages, cette courbure des jambes qui n'est justifiable ni au point de vue de la correction, ni au point de vue du style. Non seulement on en trouverait maint exemple dans la série de Y Histoire de Constatitin, mais elle a persisté dans plusieurs compositions de la galerie de Médicis, notamment dans la figure d'Henri IV, soit dans le tableau du Portrait de la Reine, soit dans le Départ pour la guerre d'Allemagne. Malgré tout, les tapisseries de Constantin, dont notre Garde- Meuble possède deux suites complètes sortant d'ateliers différents, ont grande tournure et présentent dans leur ensemble un aspect très décoratif.

La place réservée dans le palais du Luxembourg aux peintures de la vie de Marie de Médicis s'étant trouvée plus considérable qu'on ne l'avait estimée tout d'abord, des dimensions plus grandes furent assignées à trois des tableaux projetés : le Couronnement de la Reine, M Apothéose d'Henri IV dont le sujet fut réuni à celui de la Régence, et le Gouvernement de la Reine. Placées à l'une des extrémités de la galerie, ces grandes toiles devaient ainsi partager en deux la série des dix-huit autres compositions encadrées entre les fenêtres dont cette galerie était percée symétriquement; neuf sur le jardin et neuf sur la cour. La petite paroi entre les deux portes donnant accès à la chambre de la reine recevrait les portraits du père et de la mère de Marie de Médicis, disposés de chaque côté d'une cheminée au-dessus de laquelle un espace avait été ménagé pour son propre portrait. Les mesures nouvelles des grands tableaux furent envoyées à Rubens dès le commencement de novembre 1622. Il eut donc à modifier l'esquisse déjà faite du Couronnement de la Reine pour lui donner plus de développement '. A raison du court espace de temps qui lui était laissé pour l'achèvement total, il n'y avait pas un moment à perdre. Vers le commencement du mois de mai 1623, la reine mère ayant appris que l'ar-

1. Le musée de l'Ermitage possède l'esquisse primitive; la seconde est à la Pinacothèque de Munich.

liste avait terminé un certain nombre de tableaux, le fit prier par l'abbé de Saint-Âmbroise de les apporter à Paris pour juger de l'efiet qu'ils produiraient en place. Dès le 29 mai suivant, l'artiste était arrivé d'Anvers avec neuf de ses toiles qu'il faisait immédiatement retendre sur châssis. De son côté, Marie de Médicis venait exprès de Fontainebleau afin de voir les peintures. Au dire non seulement de Peiresc (lettre du 23 juin à M. J. Aleander) mais du représentant du duc de Mantoue, Giustiniano Priaudi (dépêche du 15 juin), elle les avait trouvées « admirablement réussies ». Ainsi encouragé, Rubens était reparti dès qu'il l'avait pu, afin de poursuivre sa tâche. Quelque zèle qu'il y mît, on pense bien que sa prodigieuse activité lui permettait de mener encore de front d'autres occupations.

Sans parler de sa correspondance, toujours très étendue, il trouve aussi le temps de suffire aux nombreuses commandes de tableaux qui lui sont faites. Mais la sûreté et la prestesse de son travail sont telles que, le 12 septembre 1634, il peut écrire à M. de Valavès, le frère de Peiresc, qu'il espère avoir terminé les peintures de la galerie dans six semaines et le rencontrer à Paris lorsqu'il y viendra. 11 pense également assister aux fêtes du mariage de la princesse Henriette de France avec Charles I", qui devait avoir lieu vers le carnaval. Il avait raison de se presser, car, bientôt après, il recevait l'ordz'e de se trouvera Paris avec tous ses tableaux, au plus tard le 4 février 1625, et, comme si ce n'était pas encore assez de ce labeur excessif, « qui fait de lui l'homme le plus occupé et le plus oppressé du monde », en même temps que l'abbé de Saint-Ambroise lui transmet ses instructions à cet égard, il y joint « la mesure d'une pièce que le cardinal de Richelieu voudrait de sa main, laquelle lui déplaît n'être pas plus grande, car il n'a garde de manquer à son service ». Malgré toute son assiduité à sa tâche, Rubens était forcé de reconnaître qu'il ne pouvait être tout à fait prêt pour la date indiquée. Le plus prudent était donc, dès ce moment, de ne plus travailler aux tableaux afin de les laisser sécher et

de partir pour être à Paris à l'époque convenue, quitte à y achever ceux qui n'étaient pas terminés et à les retoucher tous sur place.

Dès son arrivée, l'artiste avait installé son atelier au Luxembourg'. Il était ainsi mieux à portée, non seulement pour finir la grande toile du Couronnement de la Reine, dans laquelle entraient de nombreux portraits de personnages de la cour, mais aussi pour exécuter une nouvelle composition destinée à remplacer celle de Marie de Médicis quittant Paris, qui figurait dans le programme primitif. L'esquisse de la Pinacothèque justifie assez la décision prise à cet égard. On s'était avisé un peu tard qu'il valait mieux supprimer un pareil épisode dans lequel les génies de la Haine et de la Calomnie semant la discorde entre la mère et le fils, la Fureur tenant en main sa torche, l'Astuce portant un renard sur ses bras, et jusqu'à un chien aboyant contre la reine, formaient un ensemble de détails par trop significatifs. Il fut convenu que ce sujet irritant serait remplacé par celui de la Prospérité' de la Régence, qui, tout en faisant honneur à la reine mère de la prétendue prospérité du royaume sous son administration, n'aurait cependant rien d'offensant pour le roi. Mais c'était là un surcroît de besogne ajouté à toute celle qui restait encore à faire. Fort heureusement la date des fiançailles de la princesse Henriette, à laquelle était aussi fixée l'inaugui'ation de la galerie, se trouva retardée jusqu'au 8 mai 1625, et, grâce à ce répit, Rubens pouvait espérer suffire en temps utile à une tâche

aussi considérable.

11 ne fallait pas seulement la prodigieuse activité du maître pour venir à bout d'un pareil travail; mais les conditions mêmes dans lesquelles il avait à l'exécuter étaient de nature à rebuter tout autre que lui. De Piles nous apprend, en effet, « qu'en peignant il jîouvait parler sans peine et que, sans quitter son

1. Il était cette fois accompagné de son élève Justusvan Egraont, qui devait prolonger son séjour à Paris bien au delà du temps que son maître y demeura.

ouvrage, il entretenait facilement ceux qui le venaient voir. La reyne Marie prenait même un si grand plaisir à sa conversation, que, pendant tout le temps qu'il travailla aux deux tableaux qu'il a faits à Paris, de ceux qui sont dans la galerie du Luxembourg, Sa Majesté était toujours derrière lui, autant charmée de l'entendre discourir que de le voir peindre. Elle voulut un jour lui faire voir son cercle, afin qu'il jugeât de la beauté des dames de la cour, et, les ayant toutes regardées attentivement : « Il faut, dit-il, en montrant celle qui lui « paraissait la plus belle, que ce soit la princesse de Guéménée. » Ce l'était, en effet, et, sur ce que M. Bautru' lui demanda s'il la connaissait, il répondit qu'il n'avait jamais eu l'honneur de la voir et qu'il n'en avait parlé que sur ce qu'on lui avait dit de la beauté de cette princesse ».

A ces divers traits on reconnaît l'homme du monde, délié, au courant des usages, et sachant à l'occasion placer son mot. Si, le plus souvent, absorbé par son travail, il n'écoutait que, d'une oreille distraite les futilités qui se débitaient autour de lui dans un pareil milieu, parfois, au contraire, il avait besoin de toute sa présence d'esprit pour suivre et diriger, sans jamais en avoir l'air, la conversation, pour l'amener sur les sujets qu'il voulait, pour interroger, tâter les gens, et se rendre compte de leurs intentions, afin d'être à même de renseigner exactement la gouvernante des Flandres sur tout ce qu'il lui importait de savoir. A côté du peintre, en effet, le diplomate commençait à poindre chez Rubens. Dans la dernière lettre écrite par lui d'Anvers à M. de Valavès (10 janvier 1625), il a beau protester que « pour les affaires publiques il est l'homme le moins appassionné du monde, sauves toujours ses bagues et sa personne; mais que, comme il estime tout le monde pour sa patrie, il croit que, partout il serait le bienvenu »; ce sont là des assurances qu'il ne

1. Bautru, marquis de Séran, était un des familiers de la reine mère, avant de s'attacher à Richelieu, qui l'employa successivement dans un grand nombre de missions. Rubens devait plus d'une fois, par la suite, le rencontrer sur son chemin.

faut pas prendre à la lettre, puisque depuis quelque temps déjà il se mêle de politique. Les quelques mots qu'il ajoute, en passant et comme sans y prendre garde, sur la situation de l'Europe, sur le siège de Bréda, mené par le marquis Spinola avec une telle opiniâtreté « qu'il n'y a force qui puisse secourir la ville, tant elle est bien assiégée », — et l'événement allait bientôt lui donner raison. — tout cela est bien placé pour être redit, pour montrer l'inutilité qu'il y aurait de la part de la France à secourir les révoltés de Hollande et l'intérêt supérieur qu'elle trouverait, au contraire, à s'allier avec le roi d'Espagne. Rubens préparc à l'avance son terrain, et, sous le couvert de ces peintures, dont il semble s'occuper exclusivement, il va pouvoir à son aise dresser ses batteries, nouer des relations, et s'entremettre activement dans les négociations auxquelles depuis quelque temps déjcà il est mêlé.

Dès le 30 septembre 1623, l'infante Isabelle, « en considération de son mérite et des services qu'il a déjà rendus au roi », avait fait à Rubens, sur la citadelle d'Anvers, une pension de 10 thalers par mois, pension que plus tard Philipe IV devait porter à 40 ihalers. Ces « services rendus » au roi remontaient déjà à quelques années. De la date même où Isabelle les récompensait, les archives royales de Bruxelles possèdent une lettre de Rubens adressée au chancelier Pecquius, au sujet de pourparlers officieux, relatifs au renouvellement de la trêve entre l'Espagne et les Pays-Bas, pourparlers entamés par l'entremise d'un personnage désigné sous le nom de Cattolico et qui, en réalité, était un certain Jean Brandt, [le propre neveu du beau-père de Rubens. En ces temps troublés, à côté des agents attitrés, chargés de la politique courante, bien des agents officieux proposaient ainsi leurs services : les uns spontanément, par désir de s'employer pour le bien public ; d'autres par intérêt et pour tirer un profit direct de leur intervention. Les souverains eux-mêmes, du reste, trouvaient expédient de recourir à ces intermédiaires qui leur permettaient, sans craindre de se compromettre, d'essayer des combinaisons dont

ils étalent toujours à même de décliner la responsabilité. Plusieurs de ces ao-cnts, il est vrai, avaient été dans les derniers temps pris et même assez violemment molestés, sans qu'il fût possible d'agir directement en leur faveur. C'est ainsi que cette année même (1624), pour avoir voulu s'interposer entre les Espagnols et les Hollandais, le Père dominicain Michel Ophovius' s'étant, sur de faux rapports, aventuré à Heusden, non" seulement y avait été incarcéré, mais avait failli payer de la vie son imprudence. Cependant, s'il y fallait désormais plus de circonspection, ce n'était pas une raison de renoncer à des pratiques dont on avait pu apprécier l'utilité. L'Infante savait quels services elle était en droit d'attendre d'un homme tel que Rubens dont elle connaissait l'intcllio-cnceetle dévouement, et la commande qu'il avait reçue de la reine mère, le temps qu'il allait passer à Paris pour terminer et installer ces peintures, en éloignant de lui tout sujet de défiance, le mettaient en bonne situation pour bien observer la cour et dissimuler les démarches que, d'accord avec l'Infante, il jugerait à propos de faire. Mais, si grandes qu'eussent été ses précautions, le secret n'avait pas été si bien gardé que l'ambassadeur de France à Bruxelles, le sieur de Baugy, ne Teùt percé longtemps avant le départ de Rubens pour Paris. Dans une dépêche qu'à la date du 30 août 1624 il adressait au secrétaire d'État, d'Ocquerre, nous lisons, en effet, les lignes suivantes : « Les propos d\me trêve ne sont point désagréables à l'Infante de quelque part qu'ilsviennent, prêtant même tous les jours l'oreille à ceux c[ue lui tient à ce sujet Rubens, peintre célèbre d'Anvers , connu à Paris pour ses ouvrages qui sont dans l'hôtel de la reine mère, lequel fait plusieurs allées et venues d'ici au camp du marquis Spinola, donnant à entendre qu'il a pour ce regard quelque intelligence particulière avec le prince Henri de Nassau, de qui il dit connaître l'humeur assez encline à la trêve, par le moyen de laquelle il penserait à assu-

1. Ophovius avait été le confesseur de Rubens, et il devait, peu de temps après sa captivité, être nommé évêque de Bois-le-Duc.

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rersa fortune, ainsi que le prince d'Orange le repos de sa vieillesse.» Et, dans une autre dépêche du 13 septembre suivant, Baugy revient à la charge : « Le peintre Rubens est en cette ville ; l'Infante lui a commandé de tirer le portrait du prince de Pologne; en quoy j'estime qu'il rencontrera mieux qu'en la négociation de la trêve, à quoy il ne peut donner que des couleurs et ombrages superficiels, sans corps ni fondement solide. »

Les circonstances étaient particulièrement délicates, et Rubens, qui était parti de Bruxelles avec une certaine latitude laissée à son initiative personnelle, avait bien vite reconnu que le plus sûr était de se concerter avec le baron de Vicq, afin de ne pas se contrecarrer mutuellement. Ainsi qu'il en informait l'Infante dans une longue lettre qu'il lui adressait de Paris, le 15 mars 1625, il rencontrait, en effet, des semblants de négociations déjà entamées dans cette ville j)ar un certain de Bye, greffier des finances à Bruxelles. Mais, à son avis du moins, il n'y avait rien à tenter à ce moment du côté de la Fi'ance qui, croyant de son intérêt de s'opposer à la conclusion d'une trêve, ferait le possible pour prolonger la guerre et amoindrir l'influence de l'Espagne en immobilisant ainsi ses troupes disponibles. S'excusant ensuite de parler, ainsi qu'il l'a fait, avec une entière franchise à la princesse, Rubens la prie de lui garder entièrement le secret, et, à la fin, peu rassuré sur des divulgations possibles, il insiste même pour supplier l'Infante de brûler sa lettre.

Nous n'avons pas à suivre ici Rubens dans le détail compliqué des pourparlers auxquels il allait se trouver amené pendant ce séjour à Paris, et il nous suffira de dégager de sa correspondance les traits qui nous paraissent le mieux caractériser sa conduite et ses sentiments. S'il n'est pas entré de lui-même dans les voies où, sur les instances de la gouvernante des Pays-Bas, nous voyons qu'il s'est engagé, la chose faite, il ne négligera rien pour se rendre utile et en même temps pour se pousser lui-même. Avec la conscience qu'il a de sa

supériorité, il n'est pas habitué à rester au second plan ; mais, pour se faire valoir, il ne se prêtera jamais à une démarche peu correcte. Dans l'état de division et d'équilibre incertain où se trouvent alors les diverses nations de l'Europe, chacune d'elles doit se garder au moins autant de ses alliés que de ses ennemis. C'est à qui dupera le mieux ses voisins et tirera les plus gros avantages de ses défections. Les négociations se croisent donc, tortueuses, contradictoires, et, au moment même où l'on traite avec une des parties, on accepte, ou l'on fait sous main à la partie adverse des propositions absolument opposées. Avec son esprit pénétrant, Rubens démêle vite cet écheveau embrouillé à plaisir; là où les autres s'égarent et suivent des pistes fausses, il ne se laisse pas distraire de ce qui est essentiel. Il est parfois difficile, tant il met d'abnégation à servir ses maîtres, de découvrir quels sont ses propres sentiments; mais, tout en se conformant aux instructions qu'il a reçues, s'il juge que ses mandants se trompent, il essaie de les éclairer, et avec toutes les précautions que commande le respect qu'il doit à leur autorité, il donne franchement son avis. A travers les circonlocutions de la politesse, son style reste ferme, précis, et il dit nettement ce qu'il veut dire. Il sait, du reste, que l'Infante a, dans son dévouement, dans son zèle à la servir, une confiance qui ne se démentira jamais et qui est à Thonneur de tous deux. Aussi son autorité ira toujours croissant; elle lui vaudra la jalousie des diplomates de carrière qui, n'acceptant pas sans quelque dépit l'immixtion de cet intrus dans les affaires dont ils entendent seuls avoir le maniement, essaieront de l'évincer et chercheront tout au moins l'occasion de Thumilier.

Mais, sans parler de la supériorité de son intelligence, Rubens a sur eux un avantage marqué qu'il tient de son art lui-même. C'est son talent, en effet, qui lui a procuré l'accès de la cour et qui, rien que dans le débat des sujets qu'il devait traiter, lui a déjà fourni l'occasion de s'éclairer sur l'état des partis entre lesquels cette cour est divisée. En faisant le portrait de Marie de

Médicis, il pénétrera plus sûrement encore dans son intimité. Pendant les heures de pose qui lui seront accordées, il va pouvoir, à loisir, l'interroger et avec son tact naturel, sans éveiller aucun ombrage, donner à la conversation le tour qui lui plaira. Un de ces portraits qu'il peignit alors était resté en possession de l'artiste, peut-être pour qu'il en retouchât le fond à peine ébauché, ou pour qu'il l'utilisât dans les tableaux de la galerie d'Henri IV. En tout cas, il figure à l'inventaire dressé après la mort de Rubens, et il fut alors acquis pour le compte du roi d'Espagne. Vêtue d'une robe noire et vue presque de face, la reine est assise dans un fauteuil noir. Ses cheveux blonds, grisonnants, sont tirés sur son front et encadrent délicieusement son visage dont ils font ressortir les carnations fraîches et vermeilles. On ne croirait jamais que Marie de Médicis a dépassé la cinquantaine. La simplicité de la pose, le regard fin et bienveillant, l'air de sérénité, de douceur, et je ne sais quelle majesté empreinte sur la physionomie, donnent un charme exquis à cette image qui, placée aujourd'hui dans le salon d'honneur du Prado, soutient victorieusement le redoutable voisinage des chefs-d'œuvre de Titien, de Velazquez et de van Dyck.

Au milieu des soins nombreux et du travail énorme auquel il doit suffire, l'artiste conserve toujours ce calme et cette possession de soi-même qui lui permettent de donner à des œuvres cependant bien diverses le caractère que chacune d'elles doit avoir. Autant le portrait de Marie de Médicis est souple, délicat dans ses colorations et fin de modelé, autant l'exécution du portrait du baron de Vicq est ferme, enlevée avec entrain, pleine de franchise et de décision'. La touche est, en revanche, singulièrement habile et précieuse dans le petit tableau de la Fuite de Loth signé et daté de 1625 par le maître. La

1. Ce portrait, oa le sait, appartient au musée du Louvre, et il fut offert à l'ambassadeur des Flandres jiar Rubens comme témoignage de gratitude pour son obligeante entremise dans la commande des tableaux de la galerie de Médicis,

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composition, il est vrai, semble un peu élémentaire, et les personnages s'y montrent juxtaposés plutôt que groupés, partageant le panneau en tranches verticales successives, de nuances un peu diaprées; mais les tons neutres, bleuâtres ou bruns, de l'architecture, du ciel et du paysage, rachètent ce bariolage, et assurent heureusement l'harmonie de l'ensemble. Quant aux deux figures placées à chaque extrémité, celle de l'ange à la chevelure blonde, et surtout celle de la jeune femme qui, d'un geste élégant, soutient une corbeille de fruits posée sur sa tête, elles sont toutes deux d'un grâce exquise et traitées d'un pinceau aussi facile que spirituel.

Comme s'il se reposait de l'une par l'autre, Rubens, on le voit, accepte toutes les tâches. Il y suffit, sans se presser jamais, conservant au milieu de son infatigable activité, cette humeur égale et avenante qui lui gagne toutes les sympathies. A l'époque fixée, les tableaux de la galerie étaient terminés, assez à temps pour que la princesse Henriette pût les voir avant son départ pour l'Angleterre, ainsi qu'elle en avait manifesté le désir. L'artiste, de son côté, assistait au mariage par procuration de cette princesse, qui avait lieu le 11 mai 1625 à Noti'e-Dame. Deux jours après, écrivant de Paris à son ami Peiresc, il lui rend compte de l'accident dont il a failli être victime, et dans lequel M. de Valavès a été légèrement blessé. Afin de mieux voir la cérémonie, tous deux s'étaient placés sur une estrade réservée à la suite des ambassadeurs anglais. Mais, le plancher s'étant effondré sous le poids des assistants, Rubens, qui se trouvait assis à l'extrémité de cette estrade et de celle qui était contiguë, avait pu à temps se maintenir sur cette dernière au moment de la chute, tandis que Valavès était précipité dans le vide avec une trentaine d'autres personnes. Aucune d'elles cependant n'avait reçu de blessure grave, et Rubens, étant allé voir le malade, avait pu se convaincre que son état n'avait rien d'inquiétant. « Pour lui, il a quelques ennuis à propos de ses affaires personnelles, car il n'y a guère moyen de s'en occuper au milieu des

agitations de la cour, sous peine d'être importun et indiscret vis-à-vis de la reine. » Il aimerait cependant bien obtenir le règlement de ces affaires, afin de pouvoir quitter Paris avant la Pentecôte, époque fixée pour le départ de Madame. « La reine mère est d'ailleurs très contente des peintures de la galerie, ainsi qu'elle le lui a assuré mainte et mainte fois de sa propre bouche, et qu'elle le dit à tout le monde. » Le roi lui a aussi fait l'honneur de visiter la galerie. C'était la première fois qu'il venait dans le palais, et il a témoigné toute la satisfaction que lui causaient les peintures, ainsi que l'ont rapporté les personnes présentes', notamment M. de Saint-Ambroise a qui dans l'explication qu'il a donnée des sujets, en a imaginé des commentaires souvent très ingénieux, afin d'en masquer le véritable sens». On avait, en particulier, fort approuvé le tableau de la Félicite de la Re'gence, fait pour remplacer la Reine quittant Paris, la donnée de ce tableau étant d'un caractère très général et ne pouvant froisser personne. « Je crois, poursuit Rubens, que si, au lieu du programme tracé par la cour, on s'en était entièrement rapporté à moi pour le choix des sujets, on n'aurait eu à craindre ni scandale, ni commentaires équivoques; ce dont, écrit-il en marge, le cardinal s'est avisé un peu tard, et il était forten peine envoyant que lessujetsnouvellement choisis étaient prisen mauvaise part. Je crains bien qu'à l'avenir, ajoute-t-il, je n'aieégalement des difficultés pour les sujets de l'autre galerie (celle d'Henri IV), et cependant, si on me laissait toute liberté, rien ne serait plus facile, la matière étant si abondante et si magnifique qu'elle prêterait à la décoration de dix galeries. Mais, bien que je lui aie exposé par écrit mes vues à cet égard, le cardinal est si absorbé par les affaires de l'Etat qu'il n'a pas trouvé le temps de me voir une seule fois. » Et à propos de la difficulté qu'à raison de ces incessantes occupations il y avait à aborder le cardinal, Rubens, dans une autre de ses

L Rubens était en ce moment retenu au logis par suite d'une douleur au pied occasionnée par une chaussure trop étroite.

letti'es', rappelle le mot d'un Espagnol qui ayant adressé une requête à Philippe III, comme le roi alléguait que c'était là plutôt l'affaire du duc de Lerme, répondit que, s'il avait pu obtenir une audience du duc, il ne se serait pas certainement adressé au roi. « J'en ai assez de cette cour, dit Rubens en terminant; si je ne suis réglé avec la même ponctualité que j'ai montrée au service delà Reine, il pourra bien se faire, je vous le dis en confidence, que je ne remette pas ici les pieds, bien qu'à vrai dire je n'aie pas jusqu'ici à me plaindre de Sa Majesté, à cause des empêchements très réels qui excusent ces retards. Mais, en attendant, le temps se passe et à mon grand dommage je suis toujours hors de chez moi. «

On le voit, malgré l'intérêt qu'aurait eu Rubens à approcher le cardinal, dont l'autorité était dès lors prépondérante, non seulement il n'avait pu le joindre, mais, à travers ses paroles, on sent qu'il ne croyait pas pouvoir compter beaucoup sur sa bienveillance. La suite montra que ses prévisions étaient fondées, et il n'y a pas lieu de s'en étonner quand on pense que Richelieu, disposant d'une police très bien dressée, était au courant de ses menées. Il semble même que, par un concours de circonstances tout à fait imprévu, Rubens, dans les derniers temps de son séjour à Paris, eût pris à tâche de justifier la surveillance et les préventions dont il était l'objet. Si, à son avis du moins, l'Espagne devait vis-à-vis de la France s'en tenir à une politique expectante, il ne jugeait pas qu'il en fût de même à l'égard de l'Angleterre, qu'elle avait tout intérêt à ménager. Telles étaient aussi les dispositions de l'infante Isabelle, et l'occasion se présentait à ce moment de voir s'il n'y aurait pas lieu de renouer des relations plus amicales entre les deux pays. Le duc de Buckingham, en effet, venait d'être chargépar Charles I" d'aller chercher à Paris sa nouvelle épouse pour la lui conduire et, — ce qui semblerait

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