A Valavès, 26 février
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Pour le moment, cequi retient Rubens de se plaindre trop vivement de ces retards, c'est que, la galerie de Médicis étant terminée, il voudrait s'assurer la commande des peintures de la galerie d'Henri IV, où il sent qu'il aurait occasion de déployer librement son génie sans être assujetti aux contraintes qu'il vient de subir. Ces contraintes, en effet, ont lourdement pesé sur lui, et peut-être les abus de l'allégorie, à laquelle il était forcé de payer un si large tribut, expliquent-ils un peu l'indifférence relative avec laquelle on apprécie encore aujourd'hui une des œuvres capitales de l'artiste, sans tenir un compte suffisant des conditions dans lesquelles elle a été faite. Bien qu'il y ait lieu d'établir entre les divers tableaux qui la composent des distinctions nécessaires, on les juge en bloc et assez dédaigneusement. Ne conviendrait-il pas tout d'abord de remarquer, d'une manière générale, l'ampleur de conception, l'éclat et les qualités décoratives que Rubens a su conserver à ce vaste ensemble? Puisqu'il ne lui était pas permis de choisir à son goût les épisodes qui auraient le mieux convenu à son talent, n'a-t-il pas su, du moins, tirer le parti le plus pittoresque du programme assez ingrat auquel il devait se conformer? Cette moyenne admise, essayons de démêler entre ces différents ouvrages ceux qui, par la nature même des sujets qui lui étaient imposés, ou à raison de la part plus ou moins grande qu'il a prise à leur exécution, donnent plus complètement la mesure de son génie.
Nous négligerons volontiers quelques-unes de ces allégories pures dont les divinités mythologiques font tous les frais, comme les Parques filant la destinée de la Reine, la Naissance de Marie de Médicis et son Education, dans laquelle Félibien a bien soin de nous signaler « ce jeune homme qui touche une basse de viole, pour signifier comme on doit de bonne heure enseigner à mettre d'accord les passions de l'âme et dès sa jeunesse régler les actions de
sa vie avec ordre et mesure ». Nous ne ferons aucune difficulté de confesser que, dans le Triomphe de la Vérité et V Assemblée des dieux de VOhjmpe, un spectateur non prévenu aurait peine à reconnaître le Gouvernement de la Reine et son Entrevue avec son fils. Bien que Rubens eût à y représenter des événements plus positifs, nous ne goûtons pas davantage ce Voyage aux Ponts-de-Cê, travail d'élève à peine retouché par le maître, et dans lequel la reine, montée sur un cheval blanc, est assez ridiculement coiffée d'un grand casque empanaché d'une forêt de plumes; ni surtout cet Echange des deux princesses, composition bizarre où les figures symboliques de la France et de l'Espagne sont symétriquement disposées départ et d'autre. Elevée comme elle l'est au-dessus du sol, la scène affecte je ne sais quel air théâtral et semble une anticipation des divertissements réglés en l'honneur du grand roi par ses maîtres de ballet. La tonalité générale faite de colorations violacées et bleuâtres, malencontreusement réunies à des rouges assez vifs, aggrave l'étrangeté de cette toile, une des plus médiocres de la série. Mais peut-être la Réconciliation de la Reine et de son fils est-elle plus déplaisante encore. A voir ainsi, à côté de la reine entourée des cardinaux La Valette et de La Rochefoucauld, tous deux revêtus de la pourpre, Mercure entièrement nu qui, d'un air galant et d'un pas délibéré s'avance vers eux, porteur du rameau d'olivier, on dirait une véritable gageure, et la robuste carrure de ce gros garçon assez vulgaire rend plus sensible encore l'inconvenance de ce rapprochement. Dans ces figures allégoriques qu'il introduit avec si peu d'à-propos en de pareilles compositions, Rubens ne parait jamaissepréoccuperdu styleque la Renaissance et surtout l'antiquité ont su donner à ces types de beauté ou de force dans lesquels s'incarnaient pour elles les grâces ou les énergies de la nature. Bien qu'elles soientinspirées de l'Italie, les nudités du maître restent bien flamandes. Qu'il s'agisse de sujets mythologiques ou de sujets sacrés, il prend, sans y regarder de trop près, dans le fonds toujours disponible et vraiment inépui-
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sable qu'il a sous la main, ces fleuves à la carrure massive, ces christs olympiens, et ces belles filles épaisses et charnues, qui, tlifférencices seulement par leurs attributs, représenteront tour à tour l'Abondance ou la Sagesse, Lucine ou une Nymphe des eaux. Mais, si banales que soient ces figures, l'artiste leur donne le mouvement et la vie ; il les voit, les fait agir, et, dans ce monde artificiel qu'il imagine avec une si merveilleuse facilité, il anime de son souffle puissant tout ce qu'il touche. Voyez plutôt dans la Majorité de Louis XUI ces quatre gaillardes ramant à qui mieux mieux de leurs bras musculeux. N'étaient les écussons attachés au-dessous de chacune d'elles et qui, sous forme de rébus, nous apprennent quelles personnifient la Force, Va Religion, la Bonne Foi et la Justice, ne croiriez-vous pas plubU avoir sous les yeux quelques-unes de ces batelières d'Anvers, robustes viragos, fortement découplées et capables de traverser en barque l'Escaut par un gros temps ' ?
Si, d'une manière générale, les sujets ayant trait à des faits historiques ont mieux inspiré Rubens que les données abstraites et purement symboliques, un génie aussi souple que le sien ne laisse pas de vous déconcerter par la diversité et la richesse imprévue de ses créations. Tandis que Henri IV pnrtdiit jxiur la guerre (V Allemagne ne lui a fourni qu'une composition froide, compassée, d'une facture sèche, d'une couleur étouffée et triste, la Félicite de la Régence, improvisée en quelque sorte et peinte hâtivement à Paris dans les conditions qui semblaient les plus défavorables, a été pour lui l'occasion d'une de ses œuvres les plus exquises. Ce n'est pas que l'allégorie ne s'épanouisse, avec ses banalités les plus rebattues, dans cette glorification d'un gouvernement
t. Peut-être est-ce à une médaille de G. Dupré que Rubens a emprunté le motif de cette composition, dont le Louvre possède un croquis sommaire. Du reste, pour plusieurs des portraits de Marie de Médicis, d'Henri IV et de Louis XIII, l'artiste a rais à profit celles des médailles de Dupré qui lui offraient les types de ces personnages à l'époque où il avait à les peindre.
dont la France avait plus pâli que profité. On ne saurait prétendre que ce fût pour un artiste un programme bien séduisant de représenter, comme il se l'était proposé, « l'état florissant du royaume, ainsi que le relèvement des sciences et des arts par la libéralité et la splendeur de Sa Majesté qui, assise sur un trône brillant, tient en main une balance pour dire que sa prudence et sa droiture tiennent le monde en équilibre'». Mais on pense à peine au sujet, ou plutôt comment pouvait-on mieux l'exprimer que par l'aspect radieux de cette toile dans laquelle on ne sait vraiment ce qu'il faut le plus admirer, de la magnifique ordonnance du décor, de la pompe triomphante des colorations, sino-ulièrement hardies et puissantes, ou de celte facture si personnelle, à la fois très large et très fine, pleine de délicatesse et de décision ?
Mais peut-être, dans son austérité même, la Conclusion de la paix estelle plus expressive encore. Avec des moyens très simples et des colorations volontairement appauvries, Rubens atteint ici à une éloquence saisissante. Il semble qu'en réduisant de parti pris les richesses habituelles de sa palette, il manifeste mieux encore toutes les ressources de son talent, et qu'à force de génie il supplée victorieusement à l'insuffisance de la matière.
Sans être aussi complètement beaux, que de détails heureux renferment d'autres tableaux de cette suite ! Dans Henri IV i^ecemnt le portrait de Marie de Medicis, c'est le roi lui-même, avec sa physionomie spirituelle, son teint fleuri et sa tournure élégante dans son armure gris de fer à reflets dorés. Quelle invention délicieuse, dans le Mariage à Lyon, que ces deux petits génies, aux ailes de papillons, assis sur un char doré, l'un d'eux, déluré et malin, regardant franchement le spectateur; l'autre, à demi renversé, un blondin vermeil, au corps potelé, qui agile sur le ciel son flambeau enjolivé de rubans rouges, une vraie fête pour le regard ! Et, dans la Naissance de Louis XIII,