‹ P. Rubens et la Galerie de MédicisChapitre 7 sur 12 · Lettre à Peiresc, 13 mai · texte numérisé non relu

Lettre à Peiresc, 13 mai

n'est-ce pas aussi une figure exquise que celle de la reine, encore pâlie et fatiguée des douleurs de l'enfantement, mais qui, d'un air si tendre, contemple son nouveau-né ? Quelle langueur et quel abandon dans toute sa personne ! Quelle grâce dans ses pieds nus, deux pieds roses, adorables, dont l'exécution, à la fois très simple et très habile, ravissait Eugène Delacroix! Si, en présence de la Fuite du château de Biais et de cette scène arrangée à plaisir pour conserver à Marie de Médicis sa dignité de reine, on se raj)pclle involontairement les traits piquants que devait oflVir la réalité, la tournure comique de la fugitive descendant au milieu de la nuit par une échelle, avec ses jupes retroussées, et son émoi d'avoir, dans'sa précipitation, oublié ses bijoux les plus précieux; en revanche, la composition admise, quels contrastes heureux! quelle puissance dans les intonations! quelle largeur dans le parti adopté par le maître ! Et de même, si, dans V Apothéose d' Henri IV el la Régence de Marie de Médicis, il est permis de regretter qu'en donnant à sa composition des dimensions plus grandes, Rubens ne lui ait pas conservé l'unité qui se trouve dans l'esquisse de l'Ermitage, cjuel éclat, du moins, et quel art dans ce groupe des seigneurs qui, pressés au pied du Irùne de la reine, l'assurent de leur dévouement! Avec ([uel élan, jeunes et vieux, ces bons serviteurs confondent leurs protestations ! Quelle science de l'harmonie dans le rapprochement des nuances variées de leurs costumes, disposées avec un si merveilleux à-propos !

Il y a plus et mieux encore dans trois compositions auxquelles nous devons nous arrêter parce qu'elles méritent d'être mises hors de pair. Si, plus d'une fois, nous avons eu à regretter la fâcheuse intervention de la mythologie dans des œuvres où elle n'avait que faire, nous serions mal venus à la trouver déplacée dans le Débarquement de la Reine, tant elle ajoute au pittoresque de la scène. C'est à elle, en effet, que nous devons ces séduisantes divinités marines qui occupent le devant du tableau et sans lesquelles, réduit aux réa-

lités officielles, ce sujet fût demeuré assez insignifiant. 11 convient également de remarquer à quel point Rubens a été bien inspiré en remaniant, comme il l'a fait, la disposition primitive telle que nous la montre l'esquisse de la Pinacothèque. Vue de biais, la galère se présente à nous d'une manière plus imprévue et laisse mieux à l'épisode central toute son importance. En rendant aussi plus horizontal le pont jeté entre l'enibarcation et le quai, l'artiste a donné plus d'assiette à sa composition. Ayant ainsi, grâce à ces judicieuses modifications, établi plus fortement la charpente de son œuvre, il y a répandu à foison la vie, le mouvement, l'incomparable éclat de son coloris. Avec la pourpre des tapis, avec l'or de cette galère dont les mémoires du temps célèbrent à l'envi le somptueux aménagement, avec les glauques transparences de la mer et les blancheurs du flot écumeux, il a fait un merveilleux accompagnement aux corps rougeàtres et basanés des tritons et aux blancheurs nacrées des naïades s'abandonnant aux caprices de la vague. Les lignes ondoyantes du premier plan et la richesse des colorations qui s'y étalent, loin de distraire l'attention, la reportent, au contraire, sur la partie supérieure, pour la fixer sur la figure de la reine qui domine tous les autres personnages. Vêtue de blanc, elle vient de quitter la galère et s'avance fièrement vers le dais brodé des lis royaux sous lequel — à défaut d'Henri IV s'oubliant près de sa maîtresse — la France et la Religion, empressées à sa rencontre, la convient à ])rendre place.

Plus noble encore et toute rayonnante du sentiment de la grandeur à laquelle elle est appelée, Marie de Médicis nous apparaît dans cette cérémonie du Mariage à Florence, où, comme fiancée d'Henri IV, elle reçoit au nom de son futur époux la bague que lui passe au doigt son oncle, le duc Ferdinand de Médicis. Rubens, on le sait, avait assistée cette cérémonie dont il se rappelait avec précision les moindres détails. C'est dans toute la maturité de son talent qu'en se reportant à ces souvenirs déjà lointains il a su

exprimer le caractère de grandeur et d'intimité qui se dégage d'une pareille scène. Sauf le petit génie qui, un flambeau à la main, soutient la traîne de la robe nuptiale et dont il aurait pu tout aussi bien faire un page, tous les éléments de la composition sont scrupuleusement exacts et Rubens parle ici avec autant d'autorité que de charme le langage de l'histoire. Mais, quelle que soit la maîtrise à laquelle il est parvenu et si nombreux que soient les chefs-d'œuvre qu'il doit encore produire, on citerait difficilement parmi eux une figure comparable à celle de Marie de Médicis. Traitée déjà en reine de France par sa famille, la couronne en tête et vêtue d'une robe blanche brodée d'or, elle se tient debout devant l'autel, un peu pâlie par l'émotion, et, d'un geste vraiment royal, elle tend sa main au représentant d'Henri IV, avec ce mélange de dignité, de réserve et de grâce naturelle qu'une Italienne de race peut, comme sans y prendre garde, donner à une action aussi simple. Marie de Médicis a dû cette fois être contente de son peintre, pour toutes les distinctions dont il l'a parée dans une des circonstances les plus solennelles de sa vie.

Avec plus de raison encore, l'ambitieuse princesse avait lieu d'être satisfaite du Couronnement à Saint-Denis. C'est d'accord avec Rubens qu'elle avait décidé de donner plus de développement à cet épisode qui marquait le point culminant de son aventureuse existence. Jamais triomphe plus éphémère n'a été exprimé d'une manière plus magnifique. On sait combien l'art est impuissant d'ordinaire à rendre ces sortes de représentations, combien la plupart des images qui en ont été tracées sont à la fois encombrées et vides d'intérêt, incohérentes ou froides dans leur ordonnance. Il semble que c'est en se jouant que Rubens ait triomphé de toutes les difficultés d'un pareil sujet. Il n'avait rien négligé d'ailleurs pour donner à son travail toute la perfection dont il était capable, et, cette fois encore, la comparaison de l'œuvre définitive avec les deux esquisses qui l'ont précédée nous le montre modifiant gra-

duellement sa composition pour l'améliorer'. Sans doute, au cours de ces remaniements, en même temps qu'il supprimait l'enfant de chœur placé au premier plan de ces esquisses, il aurait pu aussi retrancher les deux chiens qui, de la façon la plus irrévérencieuse, s'étalent sur les marches de l'autel. Mais, à part cette légère réserve, un examen prolongé de cette œuvre si complexe ne permet de découvrir en elle que des motifs d'admiration toujours plus nombreux. Modulations rythmées de la silhouette, justesse et vivacité de l'effet, science accomplie des valeurs, transparence des ombres même les plus intenses, beauté et diversité extrême des types, tout a été prévu, exprimé avec autant d'aisance que de sûreté. Que de morceaux exquis on pourrait citer dont l'exécution est faite pour confondre les plus habiles : le groupe des cardinaux et des évêqucs, par exemple, ou encore cet essaim de jolies femmes parmi lesquelles on retrouverait apparemment quelques-unes des beautés qui, dans le cercle de la reine, avaient frappé Rubens, et, entre toutes, ces deux figures de femmes blondes aux carnations éblouissantes, si finement modelées dans une pénombre claire et limpide! A tant de mérites divers, ajoutez le plus grand de tous, cette couleur à la fois si éclatante et si harmonieuse. Et notez qu'ici, dans cette harmonie générale, c'est le bleu qui domine, cette tonalité séduisante, mais si incommode à manier lorsqu'il s'agit d'en couvrir de grandes surfaces. II est vrai qu'en pareille occurrence, Rubens n'est jamais embarrassé et qu'il démêle vite quelles oppositions doivent faire valoir des colorations auxquelles il veut réserver le plus grand éclat. Tout d'abord, afin d'éviter la froideur que ces bleus multipliés donneraient à

1. Un changement apporté à l'esquisse px'iraitive, sans doute sur la demande de la reine elle-même, puisque le tableau fut exécuté sous ses yeux, montre bien toute sa vanité. Tandis que Rubens l'avait représentée d'abord la tête baissée et priant avec ferveur, alors que son fils aide le cardinal de Joyeuse à poser sur son front la couronne royale, nous voyons, au contraire, dans ce tableau, Marie de Médicis, les yeux et le visage levés, pleine d'assurance, recevoir la couronne sans le secours de son Gis.

l'ensemble, leurs ombres ont été très montées, nourries de bruns généreux, animées de reflets hardis; partout aussi la gamme variée des jaunes contraste avec ces bleus et les fait vibrer. Pour réveiller encore la tonalité de l'ensemble, quelques rouges discrètement répartis, mais très francs, jouent avec les blancs des hermines et du costume du jeune dauphin, avec les gris délicats des collerettes et les gris plus soutenus de l'architecture.

L'aspect est d'une richesse extrême, et, si nombreux qu'ils soient, les détails subordonnés à l'ensemble concourent à l'unité do l'œuvre. Nulle hésitation, d'ailleurs, nulle trace de fatigue; partout l'aisance et la sûreté dans cette admirable peinture où les raffinements de la maîtrise la plus consommée conservent cette apparence de spontanéité qui est un des privilèges du génie de Rubens.

C'était là un art bien nouveau qui, surtout en France, n'avait guère chance, à ce moment, de rencontrer un public préparé pour le comprendre. Les appréciations de la cour, nous l'avons vu, portaient plutôt sur la nature même des sujets que sur le talent avec lequel ils étaient rendus. L'artiste, du reste, n'avait pas une haute idée du goût de la reine mère en matière de peinture, car il trouvait qu'elle n'y entendait absolument rien', bien que, suivant de Piles, « elle dessinât fort proprement ». II ne faudrait pas non plus chercher un jugement tant soit peu motivé des peintures de Rubens dans une description du palais du Luxem])ourg en vers latins, publiée dès 1628 sous le titre : Portions Medicasa^, avec une dédicace au cardinal de Richelieu. L'auteur, un érudit de cette époque nommé Claude Morisot, s'y évertue, avec autant de lourdeur que de préciosité, à combler de ses flatteiùes les puissants du jour

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