SON ATELIER
Pour concevoir sous quel aspect de fluidité opalescente Signac se plaît à considérer l’univers, il faut avoir vu l’atelier de neuf mètres sur quinze où il travaille face à la mer. La lumière azurée s’y engouffre par l’immense baie, dévore la matérialité, le volume des objets, les réduisant à des taches nuancées sur les grands murs pâles. Signac place pour ainsi dire sa toile sur le ciel pour peindre des teintes et il ne cesse, d’ailleurs, d’être en conversation avec l’espace tandis qu’il travaille. Il est tôt, chaque matin, devant sa toile où il aime qu’on le rejoigne et discute avec lui, avant la séance des événements météorologiques de la nuit ou de l’instant. Parler du temps avec lui n’est jamais banal : c’est de la géographie et de la poésie, de l’hydrographie et de la peinture. Il ne cache pas son mépris pour qui confond les molles et insidieuses approches du vent d’est, précurseur des pluies sur la côte d’Azur, et l’insolente prise de possession de la nature par le mistral.
Il est aussi avide des nouvelles mondiales, physiques ou politiques. Il les happe vite dans les dépêches des quotidiens. Il exalte ou déprécie les faits d’un geste expressif, puis, la substance extraite, il froisse les feuilles par dégoût des commentaires et du bluff et les jette à terre comme on se détourne d’os et de sauce vile.
Il se lève, va vers sa toile, dessine ou peint, s’éloigne, revient, s’éloigne, se rassied, lit des vers de Baudelaire ou de Mallarmé, de Verlaine, de Verhaeren, repart vers sa toile.
Des formats à orner sont disposés au long des plinthes, de préférence des rectangles hauts ou la gravité d’un large
ovale, d’un cercle presque, peut s’inscrire. Des toiles ébauchées rangées sur la cimaise attendent, de l’œil reposé du peintre, un jugement aux fins de progressions nouvelles.
Ses documents sont classés dans des cartons auprès de lui. Sonores ou légères aquarelles, les unes sont créées, ainsi que je l’ai dit plus haut, dans l’effet radieux et constituent d’irréductibles pages; d’autres ne retiennent qu’un simple rapport de mât à ciel, d’arbre à nuage, mais toujours lisible et exempt d’indifférentes additions.
Dans ce trésor, il n’élira pas, pour lui demander les éléments du tableau qu’il médite, le plus beau joyau. Il prévoit trop autoritaires les plus complètes de ses aquarelles et les laissera aux amateurs. Il cherche çà et là parmi ses notations, le rose, le bleu, l’orangé qui, sous prétexte d’architecture, de bateau, de ciel, lui apparaissent les plus propres à figurer le sentiment qui l’exalte.
Quand il a trouvé ses héros, il les fait converser en une aquarelle qu’il improvise et traite sans souci de sa propre valeur, comme une très humble auxiliaire.
Après la minuscule esquisse en couleurs, le peintre, sur un papier de la dimension de sa toile, résume sa pensée en un dessin à l’effet. Il trace d’abord au fusain tendre ou à l’encre de Chine l’arabesque principale, point
de départ de son émotion et sa caractéristique, puis il cherche les grandes courbes qui l’enfermeront et lui ramèneront de tous les points du cadre, par le pouvoir du rythme, le regard du spectateur.
L’ornement ainsi conçu est reporté en trait léger sur la toile et bientôt, en essaims bleus et orangés, verts et rouges, les touches colorées se massent et s’excitent au seuil des expressifs contrastes de ligne. Elles se dégradent délicatement, et l’action s’étend, gagne d’autres prétextes d’opposition, d’autres frontières : quais, phares, maisons, voiles ou arbres. Tantôt un des éléments s’étale et rebondit de contraste en contraste, créant une harmonie générale, une dominante, qui réduit au rôle de parure les autres teintes. C’est le cas de certains « Venise verte » «Marseille rose». Tantôt les couleurs se proportionnent sur la toile comme celles des fleurs d’un bouquet. Toujours le combat se livre en tous les points de la surface à peindre, la volonté de l’artiste se précisant à mesure qu’augmente l’intensité des teintes jusqu’au moment où, simultanément, le dernier blanc de la toile se couvre, la plus significative saturation s’établit, le tableau s’achève.
Pendant ces séances, l’attitude de Signac, excellent chef d’orchestre, varie sans s’énerver. Les couleurs s’étendent,
elles, en ondes lentes ? Il les entraîne en rythmant quelque mélopée. Sont-elles aux prises ? Il les exhorte en traçant à vide, du bout de son pinceau, des courbes brèves et hardies; se hâtent-elles trop d’envahir la toile, au risque de l’alourdir ? Il pose sa palette, va regarder la mer ou consulte ses « entraîneurs » : un Cézanne, un Cross, une reproduction du Poussin, de Turner;... s’assied, lit... reprend la lutte.