DEUXIEME PARTIE
La baronne de Cloziers n'a pas assisté aux débats de la cour d'assises. Le Président, d'accord avec l'accusé et la défense, l'a dispensée de témoigner en public, et s'est contenté de faire lire sa déposition.
C'est donc le lendemain seulement du procès, dont les audiences ont occupé deux journées, qu'elle en peut connaître les détails dans la Gazette des Tribunaux.
Mathilde n'a pas terminé cette lecture, qu'elle en est bouleversée. Elle n'ose en croire ses yeux.
Une chose, — qui est pour elle une affreuse découverte, — l'a, tout d'abord, frappée en plein cœur. — Ne se trompe-t-elle pas ? Est-ce possible ? Comment ! Il a été établi sans conteste que Gabrielle de Lange était, depuis plusieurs
mois, la maîtresse du comte de Platère. Il a été établi qu'il devait, le lendemain même, partir en voyage avec elle !
« Avec elle! avec cette créature! — Mais, alors, le grand amour qu'il lui jurait, à elle, Mathilde de Cloziers !... Et ce sacrifice dont elle lui avait su tant de gré ; quitter Paris, s'exiler au loin, et seul !...
Le journal est tombé des mains de la jeune femme.
Haletante, éperdue, elle parcourt fiévreusement sa chambre, la tête en feu, le regard vague, hantée par la folie.
En vérité, que se passe-t-il donc en elle ? Elle n'a jamais rien éprouvé de semblable. Une douleur atroce lui déchire le cœur, et le sang, affluant à ses tempes, semble près de lui faire éclater le crâne.
C'est à son amour-propre, à son imagination qu'est faite la première blessure. Tout son orgueil s'effondre lamentablement, et, comme une souffrance aiguë, la pensée de son abominable vengeance l'atteint, d'abord, par la brûlure cuisante du ridicule.
Oh ! oui, du ridicule ! Et quelle femme y peut demeurer insensible?
Elle s'arrête, se tordant les mains. Ses prunelles qui voient trouble, comme offusquées par le grand jour qui pénètre par la croisée de la chambre, s'abaissent vers le tapis du parquet et s'y heurtent au journal tombé. Elle se penche et le ramasse machinalement.
Pauvre femme ! Ce n'est pas le jour extérieur qui lui blesse la vue, c'est l'éblouissante lumière de la vérité, qui l'aveugle et lui découvre l'horreur du crime qu'elle a commis !
Elle est venue, cette lumière, pareille à la clarté livide de la foudre. N'est-ce pas la foudre, en effet, qui s'abat sur la baronne de Cloziers ?
Toutes ses idées s'emmêlent, se brouillent en un inextricable écheveau. Cette feuille, qu'elle a ressaisie, elle la parcourt sans en pénétrer le sens.
Et, brusquement, l'intelligence lui revient ; elle se ressaisit et se possède, douloureusement, mais avec l'âpre désir de mieux connaître, de savoir davantage, de faire saigner l'affreuse plaie qui vient de s'ouvrir en son cœur.
Et la feuille imprimée porte au comble sa souffrance.
De l'amour... pour elle, Mathilde, — l'amour de Gontran de Platère ! Oh ! l'atroce raillerie !
io6
De l'amour ! Mais c'était pour F autre qu'il en
ressentait... Un sacrifice!... « Voyager au pays du Soleil, aux rives d'azur, qu'on appelle aussi les rives d'or, surtout dans le rayon de la roulette, en compagnie d'une blonde des plus piquantes et des plus troublantes » !... C'était la grave Gazette des Tribunaux qui peignait ainsi cette Gabrielle de Lange !
Suivaient des détails d'audience, des mots heureux de l'avocat, soulignés par les rires de l'auditoire, rires que le Président n'avait pu réprimer. Et, entre autres, cette phrase qui traversa en traits de feu l'âme de Mathilde.
L'avocat général disait :
— Vous le voyez, Messieurs les jurés, l'accuséa renoncé à un premier système, aussi lâche que ridicule. Il en a compris lui-même tout l'odieux. Qu'y avait-il, en effet, de vraisemblable dans ce reproche d'infidélité adressé à une femme qui, à défaut d'autre préservatif, aurait eu le bon goût de ne se point partager et de se refuser à jouer le rôle de condiments ou d'entremets dans un menu d'amour si bien dressé par le comte de Platère ?
Cette rhétorique de mauvais goût avait provoqué dans l'auditoire, assurait la Gazette, une « hilarité prolongée ».
Alors, une réaction subite, violente, se produisit, à la fois, dans l'esprit et dans le cœur de Mathilde de Cloziers.
Jusqu'à cet instant, elle n'avait été sensible qu'à l'atteinte de son orgueil. Maintenant, ce fut le remords, le remords foudroyant, et d'abord sans espoir, qui fît explosion en elle.
Ainsi, c'était cet homme qui se moquait d'elle, qui riait sans doute de son amour de folle dans les bras de cette fille, — c'était ce menteur, ce parjure qu'elle avait mis tant d'ardeur à venger ! — C'était pour lui qu'elle venait de faire condamner son mari !
Son mari ! Mais quels reproches lui adresser maintenant? Quelle faute avait-il commise vis-àvis d'elle ? Aucune ! Elle l'absolvait complètement.
A mesure que ses yeux se dessillaient, la malheureuse s'épouvantait et se désolait davantage. On dit, et avec justesse, que pour la généralité des femmes, il n'existe de bien et de mal qu'au regard de leurs impressions du moment. — Hélas ! Ce jugement sévère était d'une vérité rigoureuse dans le cas de Mathilde de Cloziers, et il avait fallu sa propre désillusion pour lui permettre de voir clair dans sa conscience.
Par bonheur, si l'imagination était romanesque et exaltée, elle venait de recevoir une effrayante douche, et il était certain que, désormais, la baronne n'écouterait plus ses suggestions. C'eût été peu au point de vue moral, si la jeune femme n'eût été foncièrement honnête et bonne.
A cette heure, elle ressentait de son crime une horreur pleine de frissons. Des larmes ruisselaient sur son visage, car, plus haut que tout le reste, parlaient les souvenirs de son mariage, de la tendresse ardente et constante que lui avait prodiguée Robert. Elle se reprenait à aimer son mari, ou plutôt, elle n'avait jamais cessé de l'aimer.
Son mari!... Mais elle trouvait maintenant qu'il avait fait œuvre de justicier en tuant le comte. Il l'avait sauvée, elle !
En effet, à quel avenir terrible, à quelle éternelle honte était-elle donc réservée si, lasse de vertu, à bout de résistances, elle avait fini par succomber, si elle était devenue réellement la maîtresse de ce coureur d'alcôves, de ce bellâtre, de ce lâche !
Son mari !... Ce Robert tant aimé jadis, — et qui l'aimait encore, lui ! Qu'en avait-elle fait, misérable femme ?
Ce qu'elle en avait fait ? Ne venait-elle pas de le lire dans cet abominable journal dont les lignes imprimées dansaient devant ses yeux troubles, tandis que ses lèvres inconscientes bégayaient à haute voix les phrases lues, qui bourdonnaient dans ses oreilles ?
Son mari? — On l'avait condamné, sur sa déposition, à elle, et on l'avait condamné pour assassinat suivi de vol.
Ici la baronne se redresse! Cela! Oh! Cela, c'est trop ! Cela, c'est infâme ! Cela, elle ne le veut pas ! Elle ne le veut pas, car elle ne peut le tolérer. Ce n'est point elle qui a formulé l'accusation infamante !
Et les trois lettres vol grandissent démesurément devant ses prunelles dilatées par le désespoir.
Lui, Robert, un voleur! Lui si fier, si généreux, si délicat! Et personne n'a voulu le croire lorsqu'il a dit la vérité, lorsqu'il a expliqué que cet argent risqué au cercle, il le tenait d'un ami. Certes, elle le croyait, elle, bien qu'elle n'eût rien su de ce dépôt fait par M. Réval. Mais elle connaissait son mari ; elle savait bien qu'il serait mort plutôt que de transiger avec l'honneur!
Oh! si elle avait pu soupçonner que sa ven-
uo
geance irait jusque-là, qu'elle aurait une si terrible conséquence! Elle avait bien voulu qu'on l'accusât d'un acte de violence, entraînant la prison. Mais le bagne, le vol! Oh! non! non! Pas cela !
Infâme! Elle était trois fois infâme!
C'était elle qui avait fait tout ce mal!. Elle qui avait cru à l'amour coupable d'un Lovelace! Elle qui avait poussé son mari au meurtre, elle qui en avait fait un être flétri, un assassin et un voleur aux yeux de la foule !
Et comment s'était-il vengé, lui?
Au lieu d'exiger qu'elle comparût en Cour d'Assises pour y soutenir son témoignage, au lieu de lui crier : « Tu mens! Tu sais bien que tu mens, que tu es un faux témoin ! » qu'avait-il fait?
Il avait dit le contraire; il avait déclaré, ou, du moins, laissé interpréter ainsi son aveu : « C'est moi qui ai menti : elle n'était point chez le comte de Platère; je les avais injustement soupçonnés tous les deux. »
Voilà ce qu'il avait fait! Et il avait bu le calice jusqu'à la lie; il avait accepté, non seulement une condamnation inique qui ne peut diminuer un innocent, fort du témoignage de sa conscience, mais aussi cette affreuse situation d'être tenu pour
un lâche, un vil insulteur de femme, se rétractant à la dernière heure.
Que de générosité, que de noblesse en regard de tant d'ignominie! Et comme il l'aimait!
Maintenant, c'est la fièvre qui tient Mathilde, la fièvre de tout connaître, de tout savoir, de ne s'épargner aucun détail, aucune honte.
Elle a ressaisi le journal. Elle le dévore. Elle le lit, elle le relit. Puis, quand elle sait par cœur cette Gazette des Tribunaux, il lui en faut d'autres qui renouvellent son désespoir, qui ravivent ses douleurs.
Tout ce jour et le jour suivant, Mathilde de Cloziers les passa à parcourir les journaux. Ses yeux, brûlés par les larmes, s'usaient à déchiffrer ces caractères pleins de poignantes révélations.
Ce ne fut pas tout.
Elle avait retenu les noms des divers témoins appelés à charge ou à décharge. Elle choisit dans le nombre et courut chez ceux qu'elle jugea le plus aptes à la renseigner. Elle trouva encore le temps et le moyen d'interroger quelques personnes présentes à l'audience. Bref, elle se fît redonner par divers canaux tous les détails prouvant l'éclairer.
Et, cependant, elle négligea les deux sources
principales de son information. Elle ne pouvait se commettre avec Gabrielle de Lange et elle jugeait Charles Leflot peu important. La fille lui faisait horreur et de l'enfant elle ne tenait pas compte.
Dès lors son parti fut pris.
Elle délivrerait son mari, elle le réhabiliterait à quelque prix que ce. fût, et lui donnerait sa vie en expiation du mal qu'elle lui avait fait.
Et pour mener à bonne fin cette résolution généreuse, elle, déploierait encore plus d'habileté et d'énergie qu'elle n'en avait mis à faire le mal.