‹ P'tit hommeChapitre 4 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

La première pensée de la jeune femme fat de se rendre chez le défenseur de son mari, de lui tout avouer, de lui demander conseil.

Car, dans la voie nouvelle où elle allait s'engager, ce conseil lui devenait indipensable.

Elle ne pouvait rien sans lui.

Elle ne savait rien de la loi. Mais avec la perspicacité qui est la grande puissance de la femme, elle soupçonnait, à bon droit, que la loi est ambiguë, sujette à toutes les interprétations, semée de chausse-trapes.

Comme un aveugle, l'homme qui s'engage dans les sentiers de la dialectique légale court le risque de tomber à son insu dans quelque fossé, de se prendre, malgré ses bonnes intentions, et peut-être à cause d'elles, dans un piège dressé pour les coquins et où donnent surtout les honnêtes gens.

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Mathilde était donc pleine de méfiance à l'endroit des articles du Code pénal. Sa prudence était sage.

Un autre motif l'incitait à rechercher l'appui de Me Levasseur, le jeune et brillant membre du barreau dont la parole éloquente avait sauvé, du moins, la tête de son client.

On a remarqué que, très souvent, à l'heure où les hommes désespèrent ou hésitent, ce sont les femmes qui montrent le plus de décision et de sang-froid.

Mais ce sont là deux qualités qui se rencontrent rarement dans une femme.

La décision, en elles, est, d'ordinaire, le résultat d'une volonté momentanée, d'une exaltation nerveuse et passagère. Elles vont droit au but qu'elles se sont proposé, avec une incontestable fermeté, mais le choix de ce but, trop souvent, n'est dû qu'à une impression violente, et dénote un défaut de réflexion, un manque quelquefois absolu de jugement.

A cet égard, Mathilde de Cloziers venait de faire, sur elle-même, une désastreuse expérience.

N'était-elle pas, en effet, bien ferme et bien résolue dans sa détermination de venger sur son mari la mort du comte de Platère? Cette déter-

mination, ne l'avait-elle pas suivie jusqu'au bout, accomplissant ainsi une monstrueuse iniquité?

Et, pourtant, à quelles plus détestables inspirations aurait-elle pu céder que celles qui avaient dicté son infâme détermination?

Ne devait-elle donc pas observer une scrupuleuse prudence en se tenant en garde contre le premier mouvement de son cœur?

Sans compter que, quelle que soit l'énergie d'une femme, elle se centuple par la présence des encouragements et de la coopération d'un homme, surtout quand cette femme a confiance au jugement et aux lumières de l'homme qu'elle consulte.

Mathilde s'arrêta donc à sa première pensée.

Elle disposa toutes choses pour gagner, en retour d'une confession qui allait lui être très pénible, le pardon du jeune avocat, sa pitié, peutêtre même son estime en faveur de la grande expiation qu'elle s'imposait.

Les circonstances la servaient à souhait.

Jean Levasseur avait trente ans. C'était une nature droite, un caractère élevé, un esprit plein d'une logique claire qui ne s'égarait point à la recherche des arguments « à côté », qui, du premier coup d'œil, devinait l'effort à produire et

mesurait la quantité d'énergie à dépenser pour le rendre fructueux.

En outre, il était, quoique fort jeune encore, l'un des hommes de loi le plus retors, le plus instruits qui fussent à Paris. Pas un ne savait mieux que lui trouver dans un texe sujet à controverse et, conséquemment , matière à revision d'un procès. Un tel homme devait être nécessairement l'auxiliaire des efforts tentés par la baronne de Cloziers.

Puis, en cette circonstance, une autre chance favorable se présentait.

M. Levasseur était sorti désespéré de l'audience où l'on avait condamné son client, désespéré de son impuissance à faire prévaloir les droits de la vérité et de la justice.

Car, en toute cette affaire, il avait plaidé avec l'entière conviction qu'il défendait une cause sacrée; il avait toujours cru à l'innocence de Robert de Cloziers, au récit fait par lui au début de l'instruction, à sa première version du meurtre de Platère, et à la présence de la baronne chez le comte.

Mais il avait dû se résigner devant l'obstination de son client à éloigner sa femme des débats et à s'en tenir au subterfuge peu concluant au-

quel il avait dû précisément sa condamnation.

Mme de Cloziers écartée et son témoignage verbal repoussé, il ne restait d'elle que sa déposition écrite, ou plus exactement, l'interprétation donnée par M. Pauly-Reverdière à ses contradictions et à ses réticences combinées avec une si infernale perfidie?

Comment l'avocat, à lui tout seul, aurait-il pu soutenir une thèse combattue à la fois par la rétractation de son auteur et les négations formelles et réitérées de la coupable baronne?

Pour un homme véritablement épris des privilèges de sa noble carrière, il devait y avoir là, — et il y eut, en effet. — un réel chagrin de ne pouvoir mettre son éloquence au service de' la vérité méconnue par le juge, outrageusement niée par la coupable, volontairement voilée par l'innocent lui-même.

Et, pendant les premiers jours qui suivirent la pénible terminaison de cette affaire, Jean Levasseur demeura morne et sourdement irrité contre l'aveuglement des hommes, aussi bien que contre leur perfidie.

Il ne fut donc nullement surpris en recevant la -carte de visite de la baronne. Mais ce qu'il ne devina point, ce fut le motif de sa visite.

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De son côté, Mathilde, malgré la noblesse de sa résolution, n'avait pu se défendre d'éprouver, au dernier moment, une amère souffrance.

Un aveu coûte toujours à faire.

Surtout quand cet aveu révélait des faits aussi graves, et sur lesquels, désormais, tout conspirait à faire le silence. Car, maintenant que l'événement avait acquis force de chose jugée, la démarche de Mme de Cloziers allait, fort inutilement peut-être, réveiller les controverses et les polémiques. La presse, en effet^ s'était occupée de la question, et il avait fallu l'inexplicable attitude de l'accusé à la barre pour imposer silence à ses défenseurs passionnés. Il en avait eu, sans le savoir, et ceux-là se donneraient bien de garde de laisser passer une aussi belle occasion de soulever une nouvelle guerre d'opinion, qui fournissait si abondante matière à la copie.

Et puis, si la baronne n'avait été qu'une épouse malheureuse, frappée en ses plus chères affections, et s'acharnant à rendre à son mari l'indépendance et l'honneur que lui ravissait une injuste sentence!

Mais il n'en était rien.

Pour que Robert devînt libre, pour qu'il recouvrât son honneur perdu, il fallait que Ma-

thilde perdît le sien; il fallait qu'elle vînt humblement dire aux juges et à l'opinion :

— Mon mari avait dit vrai en laissant échapper le premier cri de son indignation et de sa douleur; il avait dit vrai en m'accusant. Non seulement je suis une épouse parjure, mais je suis une femme criminelle. J'ai forfait à la vérité; je suis un faux témoin, puisque j'ai laissé exprimer en mon nom un récit contraire à la vérité autant qu'à mon propre sentiment; j'ai fait plus et pis encore, puisque j'ai signé de mon nom cette déclaration mensongère.

C'était à l'avocat qu'elle allait parler, d'abord, ainsi qu'on parle à un confesseur, — et c'était, d'abord, aussi, le mépris de cet homme qu'elle allait encourir.

Mais il y avait quelque chose de plus terrible encore.

Si elle n'avait fait son aveu qu'à l'avocat, lui seul eût été de la confidence, et le secret professionnel l'obligeait à la garder par devers lui.

Malheureusement, en cette horrible affaire, tout concourait à rendre les situations pires. Pour que l'avocat pût agir, ne fallait-il pas qu'il poursuivît la revision du procès? Conséquemment, n'était-il pas nécessaire qu'une publicité nouvelle.,

plus retentissante, plus scandaleuse encore, se fît autour de cette revision indispensable?

Mathilde, en quelques jours, avait souffert mille morts.

Par bonheur, ces misérables considérations d'égoïsme n'étaient pas assez puissantes pour l'empêcher d'accomplir ce qu'elle tenait désormais pour son devoir. Du moment que la liberté et la réputation de Robert étaient à ce prix, elle payerait ce prix sans marchander.

L'équité réclamait le châtiment du coupable, quel qu'il fût. Or, il n'y avait de coupable qu'ellemême. Elle acceptait, d'avance, le châtiment.

Alors l'âme de la jeune femme s'éleva définitivement à la hauteur du sacrifice.

Elle n'hésita plus et, dès qu'elle sentit en elle le degré de calme suffisant, au lieu de remettre la réalisation de son plan à un lendemain qui pourrait, de nouveau, faire chanceler sa volonté, elle se décida à le mettre à exécution sur l'heure.

Elle s'enferma donc dans sa chambre, y revêtit une toilette de deuil, et donnant à Justine, sa femme de chambre, Tordre de refuser sa porte à qui que ce fût, elle descendit seule dans la rue et sauta dans le premier coupé qui passait. t M. Jean Levasseur demeurait loin de là, au

boulevard Saint-Michel, plus près de l'Observatoire que du Panthéon.

Mathilde jeta cette adresse au cocher.

Quelques minutes plus tard, elle sonnait au deuxième étage d'une maison de belle apparence. L'heure des consultations était passée et l'avocat était sorti. — Mais il ne tarderait pas à rentrer. Ce fut ce que lui notifia le valet de pied de M. Levasseur, en ajoutant :

— Si madame veut bien l'attendre un moment?

Elle se décida à attendre.

On l'introduisit dans un salon un peu sombre, attenant au cabinet dans lequel travaillait Jean Levasseur et où il donnait ses consultations. La jeune femme, très lasse, se laissa tomber sur un fauteuil , et ferma les yeux.

Rien n'est fatigant comme l'attente, en quelque état d'esprit qu'on se trouve. Mais combien plus elle devient pénible lorsque celui qui l'endure est obligé par un retard de différer l'accomplissement de quelque action importante!

Mathilde de Cloziers était présentement dans ce cas.

Elle s'était empressée de venir chez l'avocat dans la crainte de voir fléchir son énergie. Elle avait hâte de soulager son esprit et son cœur par

cette confession, et voilà que les circonstances ajoutaient encore à la cruauté de la situation en la prolongeant.

De la place où la baronne s'était réfugiée, ses regards pouvaient interroger le cadran de la pendule et compter les minutes. Machinalement, elle y fixa ses yeux et constata que les aiguilles demeuraient immobiles. La pendule était arrêtée.

Mathilde tressaillit en détournant la vue.

Ce fait, insignifiant à l'apparence, venait de réveiller en elle d'atroces souvenirs. Ce n'était pas la première fois qu'elle se trouvait en face d'un pareil tableau. Elles étaient immobiles comme celle-ci les aiguilles qu'elle avait, de son doigt perfide, fait avancer sur le cadran de son amie, dans cette terrible journée du crime! Et c'était grâce à cette facile ruse qu'elle avait pu se créer un alibi qui concordait merveilleusement avec ses déclarations. Oh! comme elle avait été misérable !

Et, la solitude aidant, dans le silence de ce salon à la décoration simple et austère, décelant l'ordinaire présence d'un homme de devoir et de vertu, son crime apparut plus monstrueux encore à la jeune femme.

Elle se demanda avec épouvante si, jamais, elle en pourrait obtenir le pardon.

Le désespoir est le pire état de l'âme, car c'est lui qui arrête les généreux retours, qui empêche les relèvements après la chute.

Mathilde de Cloziers subit cette impression néfaste.

Saisie tout d'un coup par un découragement invincible, elle ne se sentit plus la force d'aborder l'homme qui allait être son premier juge. Une terreur folle s'empara de son esprit à la pensée de cette confession qu'elle allait faire, la rougeur de la honte au visage, l'ignominie de son action au front. Elle se représenta l'avocat sous les traits d'un homme dur et raide, dont les premières paroles, — paroles de malédiction, — allaient la réduire à l'impuissance, en lui ôtant la faculté d'aller jusqu'au bout de son aveu.

Alors, le tentateur, qui venait de remporter une première victoire ainsi, montra à cette àme éperdue l'inutilité de cet aveu, l'inanité des efforts qu'elle voulait accomplir.

Puisque le mal était fait, puisqu'il était irréparable, à quoi bon s'ôter à soi-même les moyens d'en adoucir ultérieurement les conséquences? Nul ne saurait gré à la femme coupable d'avoir

suivi l'impulsion de son repentir, — pas même l'homme pour lequel elle tentait de se dévouer.

Car Robert ne croirait pas, lui, à ce repentir.

Ne lui avait-elle pas donné le droit de la condamner sans retour? Epouse infidèle, elle avait trompé son amour; témoin parjure, elle avait achevé son épouvantable action, elle l'avait aggravée d'un témoignage qui avait perdu cet époux innocent, qui avait flétri cet honnête homme.

Elle se disait qu'elle était maudite, et, en vérité, l'avenir revêtait pour elle les certitudes infernales d'une éternelle réprobation. Quand bien même elle parviendrait à rendre la liberté à Robert de Cloziers, à le réhabiliter aux veux du monde, — tout n'était-il pas fini, désormais, entre elle et lui?

Elle céda à ce désespoir. Vaincue, elle entrevit pour la première fois le sinistre, le lâche recours au suicide. Que sa destinée s'accomplît! Qu'elle mourût dans son abjection!

Elle se leva pour sortir.

Au même instant la porte du cabinet de l'avocat s'ouvrit, et un homme jeune, à la figure pleine

de mansuétude et de pitié, s'avança vers la malheureuse femme, en lui disant :

— Vous avez désiré m'entretenir, madame. Je suis prêt à vous entendre.

Mathilde de Cloziers était sauvée du désespoir.

Le seul aspect de M. Levasseur avait rendu le courage à la baronne.

Mais par là même que la bonté empreinte sur le visage du jeune avocat avait réconforté son âme, elle avait pénétré son cœur de douleur.

Ce ne sont point, en effet, les apostrophes le plus violentes, les vitupérations le plus acerbes qui ont le plus d'efficacité. Une parole douce est une invite à la confiance; elle détermine les plus stupéfiantes conversions.

Mathilde avait été remuée profondément par la bienveillance de l'avocat.

Sous le coup des émotions contradictoires qui l'avaient agitée pendant tous les jours écoulés, elle subit une réaction nerveuse, une détente de toute son énergie, et, à peine entrée dans le cabinet de l'homme de loi, elle éclata en sanglots.

M. Levasseur ne savait à quoi attribuer cette explosion de chagrin.

— Remettez-vous, madame, — commença- t-il. — Certes, c'est un grand malheur qui vous a frappée. — Mais après avoir défendu un accusé, je ne crois pas ma mission terminée. Je ne désespère pas d'obtenir du Président de la République remise partielle de la peine infligée à mon malheureux client.

Il avait dit cela avec une sorte d'hésitation, et il était naturel qu'il hésitât. La femme qu'il avait devant lui, il la croyait, ou, plus exactement, il la savait coupable. Les larmes qu'elle versait à cette heure lui paraissaient sincères; mais les femmes sont des comédiennes si habiles que ce pouvait n'être là qu'un mensonge et une félonie de plus.

— Remise partielle! — avait péniblement articulé Mathilde, à travers ses gémissements!

— Oui, madame, — je l'espère beaucoup, — répéta l'avocat.

Elle parvint à dominer sa douleur.

— Et c'est... tout ce que vous espérez^ monsieur?

— Il n'est pas permis d'espérer davantage, madame.

— Quoi! monsieur, rien de plus. Il m'est défendu de croire que mon mari pourra échapper à cette affreuse sentence?

— Hélas! Cela vous est défendu. M. de Cloziers doit subir sa peine.

— Même s'il est innocent...?

C'était le commencement d'un aveu.

Jean Levasseur était un trop habile psychologue pour ne pas comprendre que cet aveu s'achèverait plus aisément, s'il le laissait s'accomplir spontanément, mais en l'aidant un peu. •

— Madame, — dit-il avec gravité, — si je n'avais pas cru monsieur de Cloziers innocent, je n'eusse point accepté de le défendre.

Mathilde s'était levée, haletante, du fauteuil où l'avocat l'avait fait asseoir. Elle osait le regarder maintenant. Mais Jean Levasseur pouvait suivre sur son visage toutes les nuances de son trouble. Il la voyait changer de couleur, remuer fébrilement les lèvres, prête à parler et ne proférant aucun son.

A la fin, le cri jaillit de cette poitrine oppressée.

— Voyons, monsieur, ne nous méprenons point. Je suis venue à vous comme à un ami, comme à un conseiller, comme à un juge même dont j'implore toute la pitié et le secours.

Pour que l'acte que je veux accomplir ne reste pas au-dessus de mes forces, il faut que vous me tendiez la main, que vous me prêtiez votre appui.

— J'y suis tout disposé, madame, — répondit le jeune homme avec déférence.

Cette fois il ne doutait plus.

Mme de Cloziers était sincère dans son chagrin. Elle était venue pour réparer, — pour réparer entièrement, — son crime.

Celle-ci reprit avec le même frémissement.

— Vous venez de me dire que vous croyez mon mari innocent... du vol seulement, peut-être?...

Elle attachait sur lui ses beaux yeux, brillants de fièvre et d'angoisse. Elle attendait qu'il lui épargnât les affres de l'aveu suprême.

11 répliqua :

— J'ai cru et je crois monsieur de Cloziers entièrement innocent.

Il pesa et accentua ses mots.

Un long tressaillement parcourut tout le corps de la jeune femme.

— Merci, monsieur, — dit-elle d'une voix à peine distincte. — Vous m'épargnez la honte de vous dire moi-même que je suis la véritable cause de la condamnation de mon mari. Mais aussi bas que je sois tombée, il me reste, grâce à Dieu, la

conscience de ma faute et l'énergique volonté de la réparer. Seulement, j'ai besoin d'aide, d'appui, d'encouragement. Le premier, que je sollicite de vous, c'est l'espérance du pardon.

Et, emportée par son élan, elle s'agenouilla devant Jean Levasseur.

L'avocat était plus ému qu'il n'eût voulu le laisser voir.

11 tendit sa main à la pauvre femme.

— Relevez-vous, madame, — dit-il, — et permettez-moi de vous dire, tout d'abord, que si monsieur de Cloziers assistait, en ce moment, à notre entretien, ce spectacle mettrait Un peu de baume sur l'horrible plaie de son cœur.

Mathilde ne s'était point relevée.

— Ah! monsieur, — s'écria-t-elle toute en pleurs, je sens bien mon indignité. Mais vous, vous qui pouvez le voir, vous qui allez recevoir ma confession, dites-lui avant toute chose, que, quelque abomination que j'aie commise en le laissant condamner, quelques apparences qui se dressent contre moi, je n'ai cédé qu'à une folie d'imagination. Dites-lui, je vous en conjure, le plus tôt que vous pourrez, qu'il s'est trompé en me croyant coupable du... reste; dites-lui que M. 4e Platère n'a jamais été mon amant!

Elle avait saisi la main du jeune avocat, foit troublé par ce début.

Car, en vérité, s'il s'attendait à un aveu, il n'avait pas prévu cette restriction.

Il demanda donc, en proie à une réelle stupeur :

— Mais, alors, madame, de quoi vous accusezvous?

Mathilde devina qu'une méfiance le gagnait.

— Oh ! je vous en prie, monsieur, ne me croyez pas à demi. Je vous jure que je ne dis que la vérité. Et ne me trouvez-vous pas assez infâme d'avoir prêté la main à l'atroce imbroglio de ce drame? — Oui, j'avais cru aimer monsieur de Platère, dont je me croyais aimée chastement, purement. Oui, j'avais accepté l'hommage de cet amour que je croyais sincère, et je ne m'étais rendue chez lui que pour lui adresser un éternel adieu, convaincue qu'il se sacrifiait à mon bonheur en s'exilant de Paris. Oui, sur son cadavre chaud encore, sous le pistolet fumant de mon

>mari, prise de je ne sais quelle inexplicable démence, j'avais juré au mort de le venger! Et c'est ce serment sacrilège que j'ai tenu avec l'acharnement de ma folie ! — Mais tout s'est borné là. Robert de Cloziers n'a frappé qu'un

rival illusoire. C'était trop que je lui donnasse l'occasion de faire justice, mais, enfin, chargée d'un crime plus grand encore, je repousse la responsabilité du premier. L'honneur de Robert de Cloziers, je vous le jure, n'a reçu aucune atteinte.

Elle s'était relevée pour prononcer ces derniers mots. Debout, frémissante, la main tendue solennellement, elle était admirablement belle.

Et Levasseur, en la considérant, se disait :

— Cette femme ne ment pas. Et je comprends que le malheureux Robert, à la pensée de l'avenir perdu, ait subi le vertige du meurtre.

— Asseyez-vous, madame, — fit-il, — et causons maintenant de votre projet. Vous désirez, à ce que j'en juge, faire infirmer la sentence qui a frappé votre mari ? On vous opposera, dès l'abord, vos propres dénégations.

— Mais, non seulement je ne nie plus aujourd'hui, — s'écria-t-elle, mais je prouverai que mon mari a dit la vérité et que j'ai trompé la justice?

— Fort bien, — interrompit froidement l'avocat, — et comment le prouverez-vous ?

— Est-ce que mon témoignage désintéressé ne suffit pas?

— Votre témoignage , nous en pèserons la valeur tout à l'heure. Présentement, examinons les faits. Nous sommes en face d'une chose jugée, et vous allez être contrainte de vous inscrire en faux, non seulement contre l'arrêt des juges, mais aussi contre le verdict du jury, contre l'instruction et l'enquête des magistrats, contre une façon d'aveu de votre mari. Tout cela représente un ensemble de concordances, un faisceau d'arguments, qu'il me paraît difficile d'entamer.

— Oh! monsieur! — gémit Mathilde, en joignant les mains, — est-ce donc impossible?

— Je n'ai pas dit cela, madame, et Dieu me garde de décourager votre généreuse initiative. Je ne veux que vous faire peser les événements et vous bien faire comprendre la gravité des... apparences sur lesquelles s'est faite l'opinion des jurés aussi bien que celle du ministère public. Examinons-les en détail, si vous le voulez bien :

Et, d'abord, au fait lui-même de votre entrevue avec le comte de Platère. — Comment l'établir? Vous vous êtes rendue dans la rue Spontini, où il y a des habitants et des passants ; vous vous y êtes rendue à une heure où tout le monde pouvait surprendre votre venue. Or, personne ne vous a vue dans la maison, personne n'a pu vous

reconnaître dans le quartier. — Bien plus, l'alibi que vous avez invoqué dans votre déposition se dresse contre vous, puisqu'il a été reconnu exact sur le témoignage conforme de votre amie. Mme de Cioziers interrompit vivement.

— L'alibi, hélas! Le démon s'était fait mon complice, car je l'ai fabriqué de toutes pièces, cet alibi, — à la faveur d'une coïncidence invraisemblable.

Et elle raconta à M. Levasseur toute la scène de la visite, l'occurrence absolument fortuite du sommeil de son amie, de la pendule arrêtée et de la montre en réparation, — comment après avoir remonté elle-même la pendule, elle avait profité d'une sortie de son amie pour pousser l'aiguille et la placer sur l'heure véritable, — toutes ces choses, en un mot, qui, quelques minutes plus tôt, lui étaient revenues en mémoire dans le salon silencieux de l'avocat.

Celui-ci hocha la tête.

— Hélas ! madame, tout ceci est, en effet, un merveilleux tissu de concordances et d'une infernale habileté. Mais si vous avez eu, comme vous venez de le dire, le démon pour complice, — votre amie, elle, n'est pas votre complice, puisque vous l'avez trompée, elle aussi... vous venez de

me raconter comment... Cet alibi, vous ne pouvez donc pas le détruire; vous avez trop solidement ourdi la trame, et c'est vous-même qui vous y prenez aujourd'hui.

Mathilde était atterrée.

— Oh ! — réclama-t-elle, — ne pourrait-on trouver autre chose, alors ?

— Peut-être? — fît énigmatiquement l'avocat, - — si, toutefois, vous pouviez produire un fait contradictoire qui fût un commencement de réfutation ?

— Un fait?... Il y a un fait. — Mais oui, attendez, il y a un fait. Par exemple, j'ai écrit au comte de Platère pour lui annoncer ma visite.

L'avocat tressaillit.

— Ah ! — fit-il, — c'est quelque chose. Etaitce par la poste !

— Oui, par la poste.

— Cela pourrait nous servir, je le reconnais, si Ton représentait cette lettre, et, surtout, son enveloppe timbrée, portant une date certaine.

Mais, — que sont-elles devenues?

Mme de Cloziers insista :

— Si le comte ne Ta pas détruite, on doit la retrouver dans son portefeuille, dans sa poche, dans un tiroir peut-être ?

— Hélas ! — soupira Jean Levasseur, — l'instruction a été conduite par M. Pauly-Reverdière, c'est-à-dire par le magistrat le plus exact, le plus minutieux qu'on puisse désirer. On a fouillé tous les meubles tous les vêtements, et vous comprenez bien qu'un document de cette importance, s'il eût encore existé, n'aurait point échappé aux investigations des enquêteurs, surtout des agents de la sûreté.

En vérité, Mathilde n'avait pas de chance.

C'était comme un concours de circonstances défavorables, accumulant à plaisir les obstacles devant elle. Elle laissa éclater son dépit :

— Mais alors, monsieur, — s'écria-t-elle, — lorsqu'une personne vient dire : « J'ai été un faux témoin, j'ai fait condamner un innocent », la justice ne s'émeut pas, ne bouge pas? Elle ne peut donc rien ?

— Je vous demande pardon, madame : Aux termes de la loi du 29 juin 1867, modifiant les articles 443 et suivants du code d'instruction criminelle, la revision d'une décision judiciaire, en matière criminelle ou correctionnelle, peut être demandée, lorsqu'un des témoins entendus aura été poursuivi et condamné pour faux témoignage contre le condamné de cette première décision.

— Eh bien! — s'écria impétueusement la jeune femme, — qu'on me poursuive, qu'on me condamne pour faux témoignage !

Elle ajouta, suppliant son interlocuteur :

— A qui dois-je me dénoncer?

Jean Levasseur ne put se défendre d'une admiration en la contemplant : 11 pensa à part lui :

« Ah! les femmes! êtres de mobilité et d'impressions, — sublimes ou infâmes! »

Il répondit à la baronne :

— Il faudrait vous dénoncer au ministère public, qui est libre de poursuivre, — et qui, — l'avocat sourit, — ne vous poursuivra pas, madame?

— Pourquoi ? — Si je m'accuse moi-même...?

— Heu! — Je reconnais qu'il y a des raisons pour qu'on vous écoute. Mais, — pardonnezmoi de vous le dire, madame, on connaît au parquet, la versatilité, la nervosité, si vous l 'aimez mieux, de votre sexe. — On pensera que vous vous accusez... un peu tard, — que le sort de votre mari a fini par vous toucher, — qu'il vous est devenu trop pénible de le voir envoyer au bagne et d'être ainsi la femme d'un forçat...

— Quoi ! — s'écria la baronne, — on fera toutes ces suppositions, et la vérité seule ne

viendra pas à l'esprit des magistrats ! Certes, j'ai mérité que l'on croie tout ce que l'on voudra sur mon compte, mais, aussi mal que Ton me juge, ne peut-on vérifier mes dires, contrôler mes assertions au profit du malheureux pour lequel je me dévoue?

M. Levasseur répondit avec gravité.

— Vous avez sans doute raison, madame, et vos paroles sont de la plus droite logique. Mais il y aurait quelque logique aussi dans la conduite des magistrats.

Voyons, mettez- vous un moment à la place du procureur de la République. Comment pourrait-il vous croire ?

, L'instruction est là, sous ses yeux. Vous commencez par vous écrier : «Jamais je ne suis allée chez le comte de Platère. » Quelques minutes après, vous avouez que vous y étiez. Encore un instant, et le juge vous serrant de près, vous redits ^ : « Je n'y étais pas. » Et, maintenant, revenan sur vos précédentes déclarations, vous prétendez les infirmer toutes, et par un quatrième revirement, vous affirmez : «J'y étais. » Avouez, madame, que c'est à s'y perdre, et que les magistrats ont le droit de se montrer incrédules.

La baronne demeura quelques instants silen-

cieuse, écrasée par cette simplicité d'argumentation, confondue par cette logique.

Un cri de découragement lui monta aux lèvres :

— Alors, monsieur, mon mari, votre client, ira au bagne ! Tout est perdu, et vous ne voyez rien à faire ?

— Au contraire : beaucoup, répondit Levasseur.

Elle leva les yeux sur lui et ouvrit la bouche pour le presser de questions.

Il les prévint, et, l'arrêtant du geste :

— Accordez-moi vingt-quatre heures de réflexion — conclut-il, — et revenez me voir demain. Il me faut ce délai minimum pour fixer mon plan et je vais, toute affaire cessante, m'en occuper.

— A demain donc, monsieur, soupira Mathilde, en quittant le cabinet de l'avocat.

Et la tête enfouie dans les ondes de sa chevelure dénouée, n'osant regarder en face cette image de l'homme odieusement trompé, lâchement frappé, elle râlait une prière :

— Robert, Robert, pardonne! Oh! oui, je suis une infâme créature, je ne mérite ni pitié, ni secours. Mais je te jure que je réparerai, que tu seras libre, que tu recouvreras ton honneur obscurci, mais non perdu. — Après, tu me fouleras aux pieds, tu me tueras si tu veux. Je t'aimerai, je te bénirai quand même, car tu seras le justicier, et moi, j'aurai expié mon crime.

Ainsi s'était achevée la nuit de Mathilde de Cloziers.

Elle portait sur son beau visage la trace de cette insomnie et de ces angoisses, au moment où elle se présenta devant Me Levasseur.

L'avocat eut pitié de cette pauvre femme dont le repentir était si poignant.

Il voulut relever son courage, et lui adressa la parole le premier.

— J'ai réfléchi, madame, et, Dieu aidant, je crois que nous arriverons au but que vous vous êtes si généreusement proposé. Mais de grands efforts doivent s'imposer. Il faut vous résigner à

la patience d'abord, aux humiliations, aux injures même plus tard.

— Ah! dites, dites! — s'écria Mathilde, les mains jointes, — je subirai tout, je ferai tout.

L'avocat prit une attitude grave, le front penché sur sa main, comme quelques jours plus tôt, à son banc de la Cour d'assises, lorsqu'il préparait sa plaidoirie. Puis, relevant la tête :

— Voici, dit-il, la seule marche à suivre. Toute l'argumentation de l'accusation repose sur le manque de preuves contraires de M. de Cloziers. On ne l'a pas convaincu directement d'assassinat et de vol, mais on a conclu de son aveu de meurtre à son intention de voler. En d'autres termes, on a supposé vraisemblablement que l'argent touché par M. de Platère et qu'on n'a pu trouver ni sur lui ni chez lui, était tombé au pouvoir du meurtrier, c'est-à-dire de votre mari.

Vous le voyez donc, il y a là, non une preuve, mais une présomption probante. Veuillez suivre avec attention mon raisonnement.

Mathilde, incapable de prononcer une parole, fit signe, de la tête, qu'elle ne perdait pas une syllabe.

L'avocat poursuivit :

— Il est manifeste que cet argent a été dérobé,

non à M. de Platère vivant, mais à M. de Platère mort. Quelqu'un est donc passé près du cadavre entre l'instant où le meurtre a été commis et celui où il a été constaté par Charles Leflot et Gabrielie de Lange. Là gît le point de fait, et aussi toute la difficulté de votre entreprise. Il faudrait retrouver le véritable voleur des trente mille francs et des trois actions du chemin de fer de l'Ouest. — Alors on le dénoncerait au ministère public, qui le poursuivrait et le ferait condamner.

— Et mon mari? s'exclama Mathilde, prise d'une subite joie.

— Attendez. Lorsque deux condamnations ne peuvent se concilier, leur contradiction devient la preuve de l'innocence de l'un ou de l'autre condamné. Une fois le procès du vrai coupable jugé, le baron de Cloziers demanderait, de sa prison ou du bagne, au ministre de la justice de saisir la Cour de cassation d'une requête à fin de révision... L'innocence de votre mari éclaterait alors sur le chef de vol, qui seul l'a fait condamner aux travaux forcés. — Nous ferions la lumière sur le reste,... grâce à votre témoignagne, qu'on ne pourrait plus révoquer en doute, et l'acquitte ment, la réhabilitation seraient certains...

— Oh! s'écria la baronne, que l'illusion emplissait déjà de ses mirages, — oh! cela sera, n'est-ce pas, monsieur?

— Si Dieu le veut, madame, répondit l'avocat; mais bien des difficultés, bien des obstacles, se dressent devant nous.

— Dieu le voudra, monsieur! Il ne peut me condamner à la damnation dès ce monde. Et puis, vous, vous si clairvoyant, si habile, vous serez le meilleur des conseillers, le plus prudent des guides. Vous dirigerez mes recherches ; vous me ferez parvenir au but.

Elle disait cela, haletante, pénétrée d'autant de confiance, à cette heure, que le remords, naguère, mettait de découragement dans son cœur, d'ombre dans sa pensée, d'irrésolution dans sa volonté.

Levasseur se sentait remué par cette conviction.

— Je vous en prie, madame, ne nous flattons, point d'espoirs chimériques dont la perte serait plus douloureuse encore et plus funeste. Comment, hélas ! retrouver le voleur des trente mille francs, des trois actions, et, probablement aussi,; de votre lettre au comte de Platère ? — Cela n'est pas impossible sans doute, mais il faut reconnaître que ce sera bien difficile.

Mathilde s'était levée.

Elle répondit avec feu :

— J'y arriverai, monsieur, dussé-je y laisser ma vie!

L'avocat lui tendit la main.

— Soit ! madame, j'en accepte l'augure. Mais, quoi qu'il advienne, laissez-moi vous dire tout de suite que votre noble action d'aujourd'hui répare bien des fautes commises, et, si le succès couronne vos efforts, il effacera jusqu'au souvenir de votre primitive... erreur.

Mathilde retint cette main et la pressa chaleureusement.

— Dieu vous bénisse, monsieur, pour cette première absolution que vous m'octroyez. Je n'aurais point osé solliciter de vous un encouragement, mais j'accepte avec reconnaissance celui que vous voulez bien me donner spontanément.

Elle sortit, rabattant sur son visage l'épaisse voilette de deuil qu'elle avait adoptée.

Mais, parvenue au seuil du salon, elle se retourna vers l'avocat.

Sa voix était toute changée.

— M'est-il permis, demanda-t-elle, d'implorer de vous encore un service?

— Parlez, madame, répondit Levasseur, je suis à vos ordres...

Elle parut vaincre un grand sentiment de honte.

— Je voudrais, comnjença-t-elle péniblement, je voudrais...

Et, s'interrompant avec un sanglot:

— Mais non, murmura-t-elle, c'est trop et c'est trop tôt...

Le jeune avocat lisait pour ainsi dire dans sa pensée. Il devinait la requête qu'elle hésitait et ne parvenait pas à formuler.

— Je vous le répète, madame, je ferai ce que vous désirerez.

Alors Mathilde prit son courage à deux mains et haleta cette prière :

— Voici ce que je voudrais, monsieur, et qui est peut-être une trop haute ambition. Je ne peux pas, je n'ose pas encore demander à voir mon mari dans sa prison. Je lui ai fait trop de mal : ma vue lui ferait horreur.

Mais ce que je ne puis tenter, vous le pouvez, vous, monsieur.

Voulez-vous répéter à mon pauvre, à mon bien-aimé Robert, les deux entretiens que nous avons eus ensemble, — lui dire que je lui de-

mande pardon humblement, à deux genoux, que je l'aime de toute mon âme, comme je ne l'ai jamais aimé? Voulez-vous lui assurer que... je n'ai point été... ce qu'il croit... à l'égard de M. de Platère; que cet affreux événement a guéri pour toujours ma pauvre imagination malade? Voulezvous lui dire, enfin, qu'avant comme après son pardon, qu'il me l'accorde ou qu'il me le refuse, je lui appartiens sans arrière-pensée, sans partage, corps et âme, en ce monde et dans l'autre, et que je ne prendrai pas une heure de repos, tant qu'on ne lui aura pas rendu sa liberté et son honneur!

Et, en murmurant ces mots d'une voix brisée, Mathilde de Cloziers s'enveloppait d'un mystérieux prestige qui entourait sa beauté d'une sublime auréole.

Jean Levasseur s'inclina respectueusement devant elle.

— J'irai voir votre mari aujourd'hui même, madame, car je ne veux pas différer d'une heure l'accomplissement d'un message que je considère comme un haut devoir. Je lui redirai textuelle-, ment vos paroles : Il ne souffre que de ce qu'il appelle votre abandon, et vos attestations d'aujourd'hui seront un baume sur la plaie de son

âme. Elles lui feront du bien et lui donneront un peu d'espoir.

Et, laissant la jeune femme se retirer réconfortée, il se hâta de passer dans sa chambre afin d'y faire une rapide toilette pour courir ensuite jusqu'à Mazas.

Il était quatre heures et demie du soir; la nuit venait.

Mais il n'est pas d'heure pour les avocats auprès de leurs clients, même après la condamnation, et il n'est nuit si noire et si affreuse qui ne s'éclaire au contact d'un rayon d'espoir.

Depuis que l'effroyable sentence l'avait frappé, Robert de Cloziers, provisoirement interné à Mazas, comme voleur, et non à la Grande-Roquette comme assassin, était tombé dans un morne désespoir.

Le courage factice qu'il avait montré pendant les débats des Assises l'avait abandonné. Seul désormais, n'ayant plus de témoin gênant pour l'observer, plus de durs regards pour insulter à sa douleur, il pouvait pleurer tout à son aise.

Car le pauvre et honnête garçon, précisément à cause de la violence de sa nature et de sa nervosité dominante, subissait les influences les plus extrêmes de l'exaltation et de l'abattement. Capable des plus stupéfiantes audaces, il Tétait aussi des faiblesses les plus déprimantes.

C'en était fait. Jeune, actif, intelligent, il ve-

p'ti t homme

nait de briser sa carrière au moment même où le succès répondait à cette activité et à cette intelligence. Il l'avait brisée sur l'entraînement de la douleur, sous l'empire d'une souffrance sans nom, Et, aujourd'hui même que la honte venait s'ajouter à tout le reste, c'était encore la première cause de deuil qui déchirait le plus son cœur.

Sa femme, cette créature si belle, qu'il avait crue si noble, qu'il avait aimée d'une si folle, d'une si exclusive passion, lui avait infligé la plus atroce des tortures. Et ce tableau revenait sans cesse aux yeux de l'infortuné : Gontran de Platère entourant de ses bras la taille de Mathilde et appuyant ses lèvres sur la bouche ardente de la jeune femme. Car, cela, il l'avait vu, et il ne pouvait pas faire que cela ne fût vrai ! Alors même qu'aux regards du monde il se laissait accuser de mensonge, alors même qu'il proclamait l'innocence de sa victime, qui le faisait, lui, le coupable, il ne pouvait arriver à se donner le change, à se persuader qu'il avait été le jouet d'un abominable cauchemar.

Oh! l'horrible souvenir! l'affreuse obsession ï Robert sentait la folie frôler son cerveau. Et il se disait que, désormais, il lui faudrait vivre avec cette perpétuelle hallucination, qui était

la vérité. Comme il eût béni l'être divin ou humain qui fût parvenu à lui arracher de l'esprit cette certitude !

Ce fut en de telles dispositions que le trouva M. Levasseur.

Il était tard, — cette heure morne du crépuscule, où le jour, qui va finir, répand sur tous les objets une clarté funèbre. La salle grillée et recevant la lumière d'en haut s'emplissait d'ombre peu à peu, et, avec cette ombre, le désespoir rentrait plus inévitable, plus invincible que jamais.

Robert était assis sur le misérable lit de fer des prisonniers.

A la vue de l'avocat, il se leva brusquement, mû peut-être par quelque étrange pressentiment. Mais, cette fois, le pressentiment n'était point celui du malheur.

— Ah! que vous êtes aimable d'être venu! fitil en tendant ses deux mains à M. Levasseur.

— C'est que j'ai du nouveau à vous apprendre.

— Du nouveau? Que peut-il y avoir de nouveau dans ma position ?

Il considérait l'avocat avec stupeur. Celui-ci répondit, en souriant :

— Quelque chose qui vous fera certainement

plaisir, et, peut-être, vous causera une grande joie.

Le prisonnier sourit péniblement, en haussant les épaules.

- — Hélas! cher maître, je vous saisgré d'essayer de me consoler. Mais, vous le savez aussi bien que moi, quelle joie peut-il y avoir pour moi désormais?

— Encore le découragement ? Ne vous ai-je pas dit que l'iniquité est presque toujours châtiée?

Robert ouvrit de grands yeux.

— L'iniquité ? Entendez-vous donc par là que mon innocence a été reconnue?

— Pas encore, mais elle va l'être.

Le condamné laissa retomber son front sur sa poitrine.

— Tout autre que moi, cher maître, pourrait se réjouir d'une telle annonce. Mais que peutelle m'apporter, à moi, de consolation ou d'espoir ? Ma vie en est -elle moins finie, mon bonheur moins détruit ? Alors même que la vérité se ferait jour, alors même que toute cette foule qui m'a hué viendrait me chercher triomphalement en ce lieu, sous la conduite de ces mêmes juges dont la sentence m'a flétri, mon malheur serait-il moins complet? Qu'est-ce que tout cela me rendra? Je

n'avais qu'un but, qu'une passion dans ma vie: mon amour pour elle. Il est mort!

Et la voix du baron s'éteignit dans un sanglot.

L'avocat lui mit la main sur l'épaule.

— L'amour ne meurt pas, cher Robert, car vous me permettez bien de vous parler en ami, n'est-ce pas? en familier? L'amour ne meurt pas. ou du moins il peut revivre. Oseriez-vous donc jurer que vous n'aimez plus... cette femme?

Il ne répondit pas directement.

Seulement ses traits s'empourprèrent, ses prunelles jetèrent des flammes.

— Pas mort, mon amour? Y pensez-vous?

Et croyez- vous donc qu'il ait pu survivre à l'affreuse découverte? Croyez-vous que, le jour, dans mes sombres méditations, la nuit dans mes hideuses insomnies, je n'ai pas sans cess-e présente à mes yeux l'horrible scène; que je ne revoie pas cet enlacement, ce baiser qui m'ont rendu fou, qui ont fait de moi un meurtrier? — Oh! cette femme maudite, que ne l'ai-je tuée auprès de son amant ! Du moins, j'aurais vengé mon honneur, je ne serais pas au bagne, et ma plaie n'en saignerait pas davantage! Ah! si je la...

L'avocat l'interrompit :

— Vous ne l'avez pas tuée parce que vous l'ai-

miez, et si le souvenir vous torture à ce point, c'est parce que vous l'aimez encore.

Robert se voila la face de ses deux mains.

— Hélas! hélas!, vous êtes implacable. Vous avez le regard profond, infaillible du médecin qui diagnostique le mal! Oui, c'est vrai, ce n'est que trop vrai, je l'aime encore! Je l'aime malgré sa trahison, malgré l'infâme comédie qu'elle a jouée devant la justice. Oh ! je le répète, pourquoi ne l'ai-je pas frappée en même temps que l'autre? Ou plutôt pourquoi ne l'ai-je pas frappée de préférence à l'autre? Lui, il faisait son métier de séducteur, de voleur du bien d'autrui. Mais elle, elle... Mathilde !...

Levasseur se croisa les bras avec une grande noblesse :

— Mon ami, prononça-t-il. réjouissez-vous de n'avoir point accompli cet acte. Il eût été un véritable crime. C'est Dieu [qui vous a sauvé en ce moment-là. En frappant M. de Platère, vous avez commis un acte blâmable, assurément, mais pourlequel la loi elle-même vous eût excusé. En tuant votre femme, vous auriez infligé un châtiment disproportionné à une action répréhensible, mais dans laquelle il est entré bien peu de responsabilité.

— En vérité, mon cher maître — se récria Je baron — je ne vous comprends plus. Quoi! Vous qui, devenu mon conseil, vouliez absolument la comparution de mafem..., de Mme de Cloziers, comme témoin devant la cour d'assises, allezvous donc l'innocenter maintenant?

Et il ajouta avec un rire profondément amer :

— Ah! çà, voyons, auriez-vous donc subi, vous aussi, le charme de l'enchanteresse?

Le visage de l'avocat prit une expression sévère.

— Monsieur de Cloziers, j'aurais le droit de me blesser de vos paroles. Je vous les pardonne en considération du trouble où vous ont jeté tant d'événements imprévus et douloureux. Je reviens donc à ce que je disais. Il est fort heureux que l'aveuglement .de la colère ne vous ait point fait deux fois meurtrier. Comme vous, j'accusais Mme de Cloziers, comme vous j'avais trouvé odieuse son attitude envers vous au cours du procès. Aujourd'hui, sans chercher à atténuer ses torts, à pallier ses fautes, trop réelles, hélas! — j'ose cependant vous dire : Votre femme est devenue folle, d'une de ces folies étranges, que la science elle-même ne pourrait expliquer, et c'est sous l'empire de cette démence

qu'elle est devenue tour à tour épouse infidèle et faux témoin...

— Et vous ne trouvez pas que ce soient là des crimes? Vous nommez cela de la folie?

— Attendez... laissez-moi finir. Cette folie — car je ne trouve pas d'autre nom — a, fort heureusement, pris fin...

— Un peu tard, railla le pauvre Robert.

— Un peu tard, j'en conviens, mais non pas trop tard, puisque votre femme a recouvré la raison, puisqu'elle reconnaît son erreur...

— Erreur, l'adultère! Erreur, le faux témoignage!

— Mettons son crime, si vous voulez? Elle Ta reconnu, dis-je, et elle en pleure, et elle veut le réparer à tout prix.

— C'est cela. Oh ! la belle âme ! On trompe un mari qui vous adore, on jure sur le corps de l'amant de le venger — et alors on laisse peser sur le mari, qui a tué l'amant, une accusation infamante. Puis, quand la justice a prononcé, quand elle a pris au mari ce qui lui restait d'honneur en l'envoyant au bagne, on s'avise de trouver qu'il n'est pas brillant d'être la femme d'un forçat, et, pour se concilier définitivement la faveur publique, qu'on a déjà conquise par un

atroce parjure, on se donne les dehors d'une épouse vertueuse, dévouée malgré les injures; on jure de réparer sa faute lorsqu'on sait bien qu'elle est irréparable, et peut-être forme-t-on le projet de prendre les dehors d'une veuve et d'aller vivre sous les grilles du cachot, ou dans la terre lointaine que va désormais habiter le forçat. — A d'autres! Tenez, mon ami, finissons-en. Cette créature est un monstre, et je crois que je vais pouvoir la haïr.

Il était retombé sur son lit, et, la tête enfouie dans les couvertures, il sanglotait.

Levasseur était remué par ce désespoir.

Il fallait pourtant que sa confiance en Mme de Cloziers fût bien absolue, car il ne se laissa point décourager par ce cri de douleur.

— Ecoutez-moi, mon pauvre ami, reprit-il doucement, je ne suis pas venu ici pour exaspérer votre souffrance, mais pour lui verser le baume. Veuillez donc m'écouter sans parti pris d'incrédulité. Je n'ai aucune raison de vous mentir, de vous bercer d'illusions. Je ne fais qu'obéir au désir exprimé par votre femme, que j'ai vue...

— Vous l'avez vue? s'écria le baron, qui se redressa, comme galvanisé.

— Aujourd'hui même, répondit l'avocat; et je

j lui ai promis de vous rapporter sur-le-champ, et sans en omettre une syllabe, sans y ajouter la 'moindre interprétation, le long entretien que nous avons eu ensemble.

Les yeux de Robert de Cloziers prenaient une fixité maladive. Ses paupières battaient nerveusement, la fièvre faisait palpiter ses tempes et bourdonner ses oreilles.

L'avocat profita de cette minute d'attention que lui accordait le condamné pour lui raconter I sa conversation avec Mathilde pendant les deux visites que lui avait faites la jeune femme.

Maintenant, Robert tremblait de tous ses membres. Malgré lui, il se reprenait à croire, à espérer. Mon Dieu ! Était-il donc possible que tout ce rêve hideux s'évanouît, comme il arrive au sortir d'un pénible sommeil?

A la fin, son cœur se creva. Une longue plainte navrante en jaillit.

— Eh! pleura-t-il, qu'importe tout cela? Je lui pardonnerais sa déposition mensongère, sa froide cruauté, sa persévérance dans la haine, tout, tout, excepté cela seulement. Un autre l'a .possédée, l'a eue à lui! Oh! non, non, mon ami, cela je ne peux pas, je ne pourrai jamais l'oublier.

— Même si cela n'était pas, n'avait pas existé? j L'expression d'étonnement morbide s'accrut j

dans les regards du baron.

— Quand je vous dis que j'ai vu, que j'ai vu ! Et il se tordait les mains, avec de rauques soupirs de sa poitrine haletante.

— Voyons, poursuivit Levasseur, qu'avezvous vu? Votre femme était dans les bras du comte; il la tenait sur sa poitrine...

— Oui, oui, bouche contre bouche, palpitants, fous d'amour tous deux.

— Soit. C'est ce baiser qui vous brûle! Eh bien! Ce baiser était le premier... et le dernier. Je vous dis, moi, que Mme de Cloziers était folle, que cet homme l'avait ensorcelée. Elle croyait à son amour, à sa pureté, à son désintéressement. Il lui avait dit qu'il allait quitter Paris, la fuir, et, émue d'un aussi généreux renoncement, elle était venue lui en témoigner sa reconnaissance, le consoler. Voilà, non pas le roman, mais l'histoire vraie de ce baiser.

Robert leva les épaules, avec un geste de fureur.

— Allons donc! Vous dites que ce n'est pas le roman? Mais le voilà, le roman, tout ce récit inventé après coup pour reconquérir l'estime, ou

tout au moins pour obtenir la pitié du mari ! Ah! cette femme a senti, sinon le remords, du moins la peur de son crime! Elle a vu dans ses insomnies les deux victimes de ses artifices : d'un côté, le cadavre sanglant d'un homme troué d'une balle; de l'autre, un homme vivant, la tête rasée, traînant un boulet à ses chevilles. Le cadavre, c'est gênant, la nuit, quand on rêve surtout, mais on finit par l'oublier. Et puis, quoi qu'on dise, les morts ne reviennent pas, et celui-là gardera éternellement son secret. Mais le vivant?... Ah! Le vivant, c'est autre chose. Il est innocent, il est malheureux; il a le cœur ulcéré, il peut former un désir de vengeance plus complète, il peut et il doitrevenir du bagne. Or, il n'est jamais trop tôt pour prendre ses précautions, pour garantir l'avenir, pour désarmer cette colère qui pourrait être implacable et terrible. Ah! cette femme a besoin de mon pardon! Eh bien! je le lui refuse. Dites-lui...

Levasseur l'interrompit derechef.

— Je vous en prie, mon ami, ne vous emportez point à de telles violences ! Je vous répète que je crois au repentir, à la sincérité de Mme de Obziers. N'allez pas; par un ressentiment injuste, imprudent, empêcher l'œuvre réparatrice

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