‹ P'tit hommeChapitre 5 sur 7 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

de s'accomplir. Laissez-moi rapporter à la pauvre femme une parole d'espérance. Si vous lui ouvrez les perspectives du pardon, elle sera héroïque, plus haute, plus grande dans son expiation, qu'elle n'a été vile et méprisable dans son crime.

Il s'exprimait avec une chaleur communicative et pressante.

Robert se sentait ébranlé.

Mais ce n'est point par un discours, quelle qu'en soit l'éloquence, qu'on peut guérir des plaies aussi cruelles, aussi profondes. Le baron avait trop souffert pour se laisser prendre à la première consolation, pour se relever au premier attouchement de l'espoir.

Il regarda son interlocuteur avec égarement.

Et comme celui-ci lui disait, en manière de péroraison :

— Voyons, de Cloziers, un bon mouvement, ne faites pas d'un accident, assurément fort pénible dans votre existence, une calamité sans remède.

Il murmura avec des mots hachés, qui sifflaient entre ses dents :

— Dites-lui — dites à cette malheureuse — que lorsqu'elle aura mis au service du bien toute

l'énergie qu'elle a dépensée pour faire triompher l'iniquité — quand elle aura réparé le mal qu'elle a fait, alors.. .

— Alors vous pardonnerez, n'est-ce pas?

— Alors — prononça sourdement le baron — comme elle n'aura accompli que le plus impérieux des devoirs, je lui rendrai la justice qu'elle aura méritée. Je cesserai de la maudire, mais jusqu'à mon lit de mort, je garderai au cœur la plaie affreuse qu'elle y a faite. Dites-lui qu'elle n'aura rien, absolument rien à redouter de moi, mais que tout est fini désormais entre nous.

Jean Levasseur connaissait trop bien le cœur humain pour n'être point assuré que cette première concession serait suivie de beaucoup d'autres. Robert aimait encore sa femme. Il l'aimait éperdument. Le dépit seul lui dictait cet arrêt, inexorable seulement à l'apparence.

L'avocat se retira donc fort satisfait de son entrevue avec le condamné.

Il remarqua qu'au départ, le baron lui demandait à quelle date aurait lieu sa plus prochaine visite. Il la promit pour le surlendemain, et remarqua encore la joie vive dont s'illuminèrent les traits du prisonnier.

— Allons, se dit-il en sortant, ça va bien. Ah! mon pauvre garçon, tu fais l'impitoyable, tu refuses le pardon ! Je saurai bien trouver la marche à suivre pour te mener où je veux que tu viennes. C'est toi qui m'appelleras demain.

L'avocat avait vu clair dans l'âme de son client.

A peine avait-il franchi le seuil de la cellule que Robert de Cloziers souhaitait déjà son retour.

La fièvre de l'impatience avait saisi le prisonnier.

Désormais il voulait savoir.

L'espoir est à la fois une consolation et une. torture.

Or, la révélation inattendue de Me Levasseun venait d'allumer un immense espoir dans l'âme ulcérée du baron.

Quoi qu'il eût dit, à quelques violences de; langage que le chagrin l'eût emporté, il n'en était, pas moins épris de sa femme. Il l'aimait comme; au premier jour, et les êtres qui aiment de la-

sorte portent en eux un fond inépuisable d'indulgence et de pardon.

Certes, Mathilde avait été bien coupable à l'égard de son mari. Elle avait été plus que coupable, criminelle. Et malgré tout, Robert sentait bien que si elle revenait à lui, il serait faible, il pardonnerait.

A cette heure même, le pardon se présentait à lui comme un devoir.

Car le pardon est toujours dû au repentir, et si les paroles de Levasseur étaient exactes, Mathilde se repentait.

La nuit qui suivit cet entretien, le condamné la passa sans sommeil.

Le jour suivant lui parut d'une insupportable longueur.

Oh! comme le malheureux compta les heures que détachait la sonnerie de l'horloge à travers les ténèbres silencieuses ou le bourdonnement de la grande ville indifférente! Combien de fois se surprit-il à écouter le bruit des pas du guichetier dans les mornes corridors, le grincement des lourdes ferrures, le retentissement des battants de fer tournant sur leurs gonds ou retombant sur leurs pênes! Et que d'autres fois, emporté par une rêverie maladive, suivit-il par la pensée les

trains dont les sifflements et les trépidations décroissantes lui annonçaient la fuite loin de Paris!

Il y avait donc des riches, des heureux qui s'arrachaient aux étreintes de la gigantesque cité et que le char de feu emportait au loin, par delà Lyon, par delà Marseille, vers les rives d'or caressées par le flot bleu des enchantements et des ivresses. Il les connaissait, lui, ces ivresses et ces rives. Ne les avait-il pas vues et goûtées à cette époque d'ardente joie qui avait suivi son mariage, lorsque, enlaçant de ses baisers la jeune et belle créature qui s'était donnée à lui, il avait pu savourer les délices contenues dans ces deux mots intraduisibles : sa femme!

Et voilà que l'abominable ironie de la destinée l'enchaînait là, en face de cette gare de Lyon, qu'il connaissait si bien, pour faire de lui le témoin du bonheur d'autrui! Voilà que ces bruits de mouvement, ces rumeurs de liberté se transformaient en épouvantables railleries du bonheur envolé, en sanglantes insultes jetées à sa détresse captive! Et le malheureux songeait qu'il ne sortirait de cette geôle que pour prendre, par la même voie peut-être que les heureux, la route du bagne. Le convoi dont il ferait partie rejoindrait sans doute à Marseille un autre convoi venu

d'un autre point de la France. On l'embarquerait, avec la foule des malfaiteurs réels, des criminels véritables, sur l'un de ces transports de l'Etat qui vont à la Nouvelle-Calédonie. Derechef il verrait Marseille, le port, la Joliette, le château d'If, Notre-Dame de la Garde propice aux voyageurs, et ce serait sous un voile de larmes que s'effaceraient à ses yeux les horizons de la patrie.

Et brusquement ces songeries cruelles s'interrompaient.

Une voix s'élevait, disant au malheureux : « Cela ne sera pas ! ce cauchemar abominable n'a que trop duré. Voici revenir la liberté et l'honneur; voici revenir l'amour! »

Pauvre Robert! Il avait suffi de la- parole de Levasseur pour donner naissance à cette hallucination consolante.

La liberté ! L'honneur! L'amour! Trois mots sacrés que le passé récent avait faits vides de sens pour lui, le prisonnier les comprenait de nouveau, et de nouveau, il se laissait prendre à leur mirage, à leur caresse.

Mathilde se repentait, Mathilde voulait réparer,, sa faute! Elle l'avait dit à l'avocat ; elle était venue le voir, tout exprès peur le lui dire ! Et

elle allait employer toutes ses forces, dépenser, toute son énergie à l'accomplissement de ce pieux dessein.

Plus douce que toute autre rêverie, plus suave que toute hypothèse, se glissait lentement dans l'esprit du captif cette certitude grandissante : Mathilde n'avait pas péché autant qu'il l'avait, cru ! Elle n'avait pas été la maîtresse de Platère !

Oh! cela, cela seulement, et Robert oubliait tout le reste ! Il consentait à passer toute sa vie dans ces sombres murailles. Il acceptait la geôle, il acceptait le bagne. Que lui importait la liberté ! . Que lui importait l'honneur ! Sa conscience ne donnait-elle pas son témoignage à l'encontre du jugement des hommes ? Mais l'amour, l'amour de Mathilde, l'amour de sa femme, de sa femme demeurée fidèle, restée pure malgré les apparences, voilà ce qu'il demandait à tout prix ! C'était là ce qu'il lui fallait !

Et à ces moments-là le souvenir de l'injure s'effaçait, et il se disait, en frémissant, que, si la porte de la prison s'ouvrait, si elle livrait passage à la créature adorée, lui qui la maudissait naguère, lui qui refusait à l'avocat la parole d'absolution, que sollicitait celui-ci, — ne saurait

qu'ouvrir ses bras à la pécheresse repentante. Il ne lui ferait pas même de reproches. Aucune allusion au crime ne monterait à ses lèvres, tant il aurait peur de prolonger ou de faire revivre le hideux passé.

Le passé! — Mais c'était le présenr qu'il fallait dire, hélas !

Le présent, — car la porte ne s'ouvrait pas, car les murs sinistres l'enserraient toujours de leur étreinte blanche, pareille aux plis d'un suaire, car l'ironie du dehors continuait à vibrer à ses oreilles, car l'avocat, le consolateur, l'ami de la dernière heure, ne revenait pas !

Oh ! qu'il était longtemps à revenir !

Maintenant, c'était une sorte de fureur qui gagnait insensiblement le malheureux Robert. Il se sentait devenir fou ; il commençait à haïr cet homme. Pourquoi lui avait-il apporté l'illusion ? Juges et geôliers étaient moins cruels. Eux du moins, ils avaient prononcé la sentence sans recours, avertissant le condamné que, comme dans l'enfer vu par Dante, il devait laisser l'espérance au seuil de la damnation.

Mais ce Levasseur ?... Pourquoi se jouait-il ainsi de lui ?

Ah! oui, le jeune avocat avait su lire dans cette

p'tit hom me

pauvre âme ! Et c'était justement parce qu'il y avait lu qu'il ne se hâtait point de revenir. Il voulait laisser tout le temps nécessaire à la hainepour s'éteindre, au ressentiment pour se résoudre. Il voulait, en rentrant dans la prison, être salué par ce premier cri du captif:

— Ma femme ! Que vous a dit ma femme ?

Levasseur était assuré d'avance du résultat. Mais il tenait à le hâter car, à ses yeux, une entente entre les deux époux était, sinon indispensable, en tout cas, fort utile au succès des démarches que l'on allait tenter. Il fallait éviter que Robert, désespéré, ne rendît sa situation plus horrible encore, qu'il ne la compliquât par quelque action violente, une révolte ou une insubordination , toutes choses malheureusement trop naturelles à un homme du monde, é^ant donné le règlement des prisons et le peu d'indulgence des gardiens. — On ne saurait demander à la chiourme d'avoir les tendresses d'un père de famille.

Jean Levasseur ne revint donc à Mazas que quarante-huit heures après la date qu'il avait fixée à son client. C'était, par conséquent, quatre jours qui s'étaient écoulés entre les deux entrevues.

Il trouva Robert dans un état voisin de l'hébétude. A l'impatience fébrile, à la surexcitation désordonnée, avait succédé l'abattement. Le baron restait immobile dans sa cellule, prostré pendant des heures, les mains sur ses genoux, le regard attaché au sol. Il se leva avec effort pour venir au-devant de l'avocat, et celui-ci constata avec inquiétude que le jeune homme était vraiment malade. Le pouls s'agitait en. désordre, la température du corps dépassait 3g degrés. En même temps, le prisonnier éprouvait des éblouissements , des vertiges; des douleurs sourdes, contuses, lui traversaient la tête; il n'avait plus d'appétit, et la pâleur de la face devenait terreuse.

Il accueillit le visiteur avec une sorte de lassitude.

— J'ai bien cru que je ne vous verrais plus, — prononça-t-il tristement.

— Pourquoi cela?

— Ne m'aviez-vous pas annoncé votre visite pour le lendemain de la précédente, c'est-à-dire pour avant-hier. Il y a deux jours de cela.

L'avocat s'excusa sur son manque de temps, sur l'encombrement des affaires, la multiplicité de ses occupations. Bref, il eut recours à toutes les allégations usitées en pareil cas. Au fond, il

regrettait son retard, en présence de l'effet produit sur le moral et le physique de son client.

Mais, tout de suite, il voulut essayer de relever le moral.

— Mon cher ami, — dit-il, ■ — ■ je ne voudrais entrer ici qu'avec une amélioration à votre sort chaque fois que j'y pénètre. Je trouve, en effet, que, sans être précisément malade, vous vous ressentez du régime du lieu. Je vais donc demander pour vous un changement immédiat de local.

— Merci, — répondit Robert, — et j'avoue que je n'y serai pas indifférent. Mais où voulezvous qu'on me loge ? Ne suis-je pas destiné à partir, un de ces jours, par un convoi pour Marseille ou l'île de Rhé !

— Il peut se passer bien des choses d'ici là, et, en attendant mieux, je vais demander pour vous un lit à l'infirmerie.

— Que Dieu vous récompense de votre sympathie! — murmura le jeune homme avec une reconnaissance émue.

Et se reprenant tout aussitôt :

— L'avez-vous... revue ? — demanda-t-il, tandis qu'une rougeur envahissait son visage.

— Oui, — répliqua Levasseur.

— Ah ! — Et... que vous a-t-elle dit? L'avocat reprit sa figure grave.

— Je lui ai répété notre dialogue. Elle en a été très affectée. Elle a beaucoup pleuré, sans essayer de se défendre ou de protester.

— Ah! Elle a pleuré ?

— Oui. Elle s'est soumise à votre arrêt : « Je l'ai mérité, — m'a-t-elle dit, — je n'ai droit à aucune pitié. Mais je n'en ferai pas moins mon devoir. J'y mourrai peut-être à la peine, mais je mourrai heureuse d'avoir réparé mon crime. Répétez à Robert ce que je vous ai déjà dit : Je ne l'ai jamais trahi-, seulement j'ai été imprudente. Dieu m'a arrêtée sur le seuil de l'abîme. J'ai toujours aimé mon mari ; aujourd'hui je l'aime éperdument et je lui appartiens corps et âme. Au moment que vous jugerez opportun, je me dénoncerai au Parquet...

— Se dénoncer? — s'écria Robert. — Elle vous a dit cela ? Mais... pour quel crime ?

— Pour le crime de faux témoignage en justice. Madame de Cloziers a manqué à cette double condition imposée au témoin : dire toute la vérité et rien que la vérité.

Le baron tressaillit, il se ranimait, ses yeux redevenaient brillants.

— Mais... la malheureuse ne sait donc pas quelle responsabilité elle assumera de ce chef ; elle ne sait pas qu'elle court au-devant d'une condamnation?

— Elle le 'sait, et j'ai pris soin de le lui rappeler.

— Et, malgré cet avis, elle persévère dans sa résolution ?

— C'est même là ce qui l'encourage. Hier, elle me disait, avec un admirable sourire :

« Mais ne voyez-vous pas, monsieur, que c'est là pour moi le seul moyen d'expier ?

Quand j'aurai subi une condamnation volontairement encourue, quand j'aurai souffert d'une juste détention, je serai purifiée, lavée, et Robert ne me reprochera pas d'avoir été seul à souffrir. »

Le baron avait penché la tête.

— Pauvre femme! — soupira-t-il, involontairement.

Et l'avocat vit une larme se détacher des paupières du prisonnier et tomber lourdement sur le plancher, où elle mit sa tache ronde dans la poussière.

H s'empressa de saisir cette occasion.

— Oui, pauvre femme! — Car elle souffre autant que vous, à cette heure, plus que vous, de-

vrais-je dire. — car vous êtes en paix avec votre conscience. Elle endure chaque jour ses remords, et à sa douleur vient se mêler l'intolérable pensée d'être la cause de la vôtre.

Robert luttait en vain contre l'attendrissement qui le gagnait.

— Mon ami, — s'exclama-t-il? — je ne veux pas de cette expiation, je repousse cette réparation de la faute. Ma liberté me coûterait trop cher à ce prix.

— C'est pourtant le seul moyen de la reconquérir!

— Eh bien ! je ne la reconquerrai pas, voilà tout.

— Et... pourquoi cette résistance de votre part, pourquoi ce refus d'acquiescement?

Une double raison, qui n'était pas la vraie, se présenta aux lèvres de Robert.

— Parce que ma femme aurait décidément le beau rôle ; parce que, derechef, il faudrait réveiller l'attention publique, renouveler et augmenter le scandale de cette horrible affaire, et cela, je ne le veux pas.

La raison véritable faisait plus d'honneur à sa générosité.

Et comme l'avocat gardait le silence et le con-

sidérait sans répondre, il ne put céler son émotion. Malgré lui son cœur éclata; la vérité en déborda. ~ — Non, non, mon ami, je ne veux pas cela. Je repousse ce moyen comme j'ai refusé sa comparution en Cour d'Assises. Il me suffît qu'elle se repente. Je ne veux pas qu'elle souffre, qu'elle subisse les commentaires, les ricanements, les regards louches et outrageants de la foule. — Eh bien! oui, je l'avoue, je l'aime encore, je l'aime et je l'aimerai toujours! Je suis jaloux de son honneur, jaloux de sa beauté. Qu'elle m'abandonne et qu'elle se sauve; qu'elle vive respectée et considérée. Voilà toute ma vengeance! Je n'en souhaite pas d'autre!

Cet effort parut l'avoir épuisé.

Tout à coup, ses forces l'abandonnèrent; il chancela.

L'avocat n'eut que le temps de le saisir entre ses bras, et de le coucher évanoui sur le lit de camp. A son appel, le guichetier accourut.

— ]1 faudrait prévenir le médecin, — réclama Jean Levasseur.

Quelques minutes s'écoulèrent au bout desquelles un interne de service à la prison revint avec le gardien, et examina attentivement Robert de Cloziers, toujours sans connaissance.

Puis, il tira une feuille de son carnet, y traça quelques mots et les remit au gardien, en disant :

— Que l'on remette ceci au directeur. D'urgence, cet homme doit être admis à l'instant même à l'infirmerie. Il est profondément anémié, et certains signes extérieurs me font redouter une grave maladie.

Jean Levasseur était fort alarmé.

Il questionna le médecin.

— Monsieur, — répliqua celui-ci, — demain matin, le typhus ou une méningite se sera déclaré.

Ce fut pour Mathilde de Cloziers une terrible nouvelle que lui apporta l'avocat.

La malheureuse femme demeura d'abord comme frappée de la foudre.

Tous ses projets, tous ses efforts étaient momentanément suspendus, entravés. Savait-elle, seulement, s'il y aurait lieu d'y donner suite? Estce que la mort n'allait pas rendre son repentir inutile, l'enfermer dans son crime, ensevelir l'infortuné Robert dans une éternelle flétrissure?

Oh! C'était maintenant que l'expiation était cruelle !

Rentrée chez elle, elle y demeura quelque temps prostrée dans son désespoir. Des plaintes seules jaillissaient de ses lèvres. Agenouillée sur son prie-dieu, perdue dans ses larmes, elle adressait presque des reproches au Juge suprême.

— Seigneur! Seigneur! — gémissait-elle, —

c'est trop, cette fois! Allez-vous nie refuser la grâce du repentir? Vous n'en avez pas le droit, mon Dieu, car vous savez bien que le coupable n'est pas l'homme qui souffre là-bas, victime d'une condamnation irrégulière. Vous savez bien qu'il mourra désespéré, à l'heure même où moi, la criminelle, je voulais essayer de le sauver!

Ces plaintes soulagèrent son cœur. Son énergie se réveilla.

Non, cela était impossible! Il ne pouvait se faire que Dieu devînt le complice de l'erreur humaine!

Elle courut à la prison; elle s'informa fiévreusement.

On lui apprit, avec des ménagements, que le malade n'avait pas repris ses sens depuis la veille ; qu'un délire persistant lui mettait à la bouche des mots sans suite, des discours pleins d'incohérence.

Elle revint le lendemain et les jours suivants.

Elle eut de nouveaux détails. La sentence des médecins n'était pas sans appel; on pouvait espérer encore. Une première cause d'espérance était la nature même de la maladie. Au lieu de la méningite redoutée, on n'avait affaire qu'à la fièvre typhoïde.

Certes, la consolation n'était pas grande, mais ' c'en était une pourtant.

Avec la fièvre cérébrale, c'était la mort neuf fois sur dix, et la menace de démence ou d'idiotie en cas de guérison. Avec le typhus, la guérison avait cinq chances au moins pour elle, si le mal n'était point de forme ataxique ou malarienne.

Mathilde rentra un peu réconfortée.

Puis elle courut prendre les avis de M. Levasseur.

— Ne pourrait-on me permettre au moins de soigner mon mari?

L'avocat secoua la tête.

Il craignait que le règlement de la prison ne fût inflexible. On avait refusé fréquemment pareille faveur à des familles de condamnés aussi intéressants que le baron de Cloziers. Il ne croyait point qu'on levât l'interdiction en faveur de la jeune femme. — D'ailleurs, un autre obstacle surgissait. Les médecins eux-mêmes ne s'opposeraient-ils pas à sa présence? Ne pouvait-on redouter que sa vue ne fût trop funeste au malade, par l'émotion même qu'elle lui occasionnerait?

Et, comme Mathilde sanglotait, répétant :

— Oh! Monsieur Levasseur, moi, lui faire du

mal? Est-ce donc possible? Ne savez-vous donc pas que Ton sauve à force d'amour ceux qu'on aime?...

Il lui dit sans grande conviction :

— Essayez toujours, faites votre demande? Peut-être là où d'autres ont échoué, réussirezvous?

Elle n'en entendit pas davantage.

Une heure plus tard, elle était chez le directeur de Mazas. Celui-ci ne pouvait prendre sur lui de prononcer sur une aussi grave question. Il renvoya la solliciteuse au directeur général des prisons.

Ici encore Mathilde se heurta à une fin de nonrecevoir. On lui fit entendre néanmoins qu'avec le secours et l'appui de hautes influences, elle pourrait obtenir qu'on levât pour elle la sévère consigne.

Mais quelles « hautes influences » invoquer?

La douleur et l'amour sont ingénieux. Mme de Cloziers ne chercha pas plusieurs moyens. Elle alla droit au plus sûr; elle demanda audience à la noble et généreuse femme qui, du haut du siège présidentiel, épand, à pleines mains, sur les humbles et les souffrants, les trésors de sa charité.

On la reçut avec bienveillance. Et comme, malgré tout, la décision coûtait à prendre, Mathilde eut une idée de génie.

— Madame, — s'écria-t-elle, — rie pourraiton admettre une infirmière supplémentaire auprès de mon mari ?

L'idée plut, Deux heures plus tard, Mathilde de Cloziers remettait au directeur de Mazas une lettre du directeur des prisons. Celui-ci, se levant de son fauteuil, après s'être incliné respectueusement devant la jeune femme, lui dit :

— Venez, madame. Vous allez revêtir l'uniforme de nos infirmières. Dans l'intérêt même du malade, ce travestissement sera un avantage. Laissez-moi vous dire qu'aucune femme ne l'aura plus honoré que vous.

Ce fut ainsi que la baronne s'intalla au chevet de son mari, sous la robe grise et le petit bonnet blanc. Par mesure de précaution, elle changea sa coiffure, ramena le plus qu'elle put ses cheveux en bandeaux sur ses tempes et le bonnet lui-même sur son front. Mais ceux qui purent la voir ainsi déguisée ne purent s'empêcher d'admirer cette beauté superbe qui essayait d'éteindre son éclat.

Et, alors, commença pour Mathilde une vie toute nouvelle, pleine d'angoisses et de déchi-

rements, mais aussi d'ineffables consolations.

Le médecin seul avait été initié au secret de cette présence. Par faveur spéciale du directeur, Mathilde s'était fait dresser un lit de camp dans la chambre isolée où l'on soignait Robert. Rien ne pouvait donc transpirer au dehors de cette touchante histoire qui, tout en faisant honneur à l'humanité des geôliers, pouvait compromettre le règlement aux yeux du public.

Et, à voir cette épouse incomparable se prodiguer sans repos, sans le moindre souci de sa personne, auprès du cher malade qu'elle entourait de ses soins assidus, nul n'eût soupçonné que la raison de sa conduite était une réparation, que cette femme dévouée jusqu'à la mort avait été infidèle et parjure.

Tout au contraire, c'était elle qu'on plaignait en l'admirant. — Voilà donc quelle était la compagne à laquelle ce .misérable baron de Cloziers avait prodigué l'injure, qu'il avait essayé de flétrir par un soupçon !

Fidèle au programme que lui avait tracé Levasseur, Mathilde se gardait bien d'éclairer sur ce point l'opinion des rares personnes qui l'approchaient. Une imprudence aurait pu tout compromettre, donner l'éveil au voleur inconnu des

trente mille francs et des trois obligations. Car, il fallait le retrouver, ce voleur!

Un matin, sa visite faite, le médecin dit, en souriant, à la jeune femme :

— Réjouissez-vous, madame. La fièvre est épuisée, la période dangereuse proprement dite est passée. Mais il faut beaucoup de soins encore, car, dans cette terrible maladie, la convalescence exige autant de précautions que la période d'état.

— Dieu soit loué! — prononça-t-elle en joignant les mains avec ferveur, — et qu'il vous récompense, monsieur, pour les soins que vous avez prodigués à mon mari.

— C'est vous, madame, — qu'il doit récompenser, — murmura le docteur avec émotion. Vous pourrez dire, en effet, que vous aurez rendu la santé à votre mari.

Elle laissa échapper ce cri :

— Puisse-t-il me permettre de lui rendre aussi la liberté et l'honneur!

Ce fut la seule allusion qu'elle fît au terrible drame.

Aussi bien, sa vie au cachot devenait-elle extrêmement difficile.

Jusque-là, en effet, l'intensité du mal avait

tenu l'intelligence du prisonnier enfermée dans une stupeur paralysante. Le délire ne l'avait point quitté. Et, au fort de ces crises douloureuses, dans l'ardeur de la pyrexie, le malade, ramené sans cesse en arrière par une invariable pensée, avait revécu l'atroce passé du meurtre, du procès, du jugement et de l'internement. A travers les paroles flottantes qui se pressaient sur ses lèvres, Mathilde, en sanglots, avait pu surprendre tantôt des appels, tantôt des malédictions.

Parfois Robert se redressait sur sa couche, les yeux grand ouverts, les pupilles dilatées. Il étendait le bras devant lui, désignant une scène invisible à d'autres regards, mais que l'épouse coupable revoyait, elle, avec d'horribles couleurs.

— Là ! là ! — scandait-il d'une voix rauque, — • ensemble! tous les deux! Les voilà ! Il la tient, il l'enlace! Leurs bouches se touchent...

Et, soudain, un éclat de rire, un rire de démence, le secouait effroyablement.

— Ha ! ha! C'est fini ! Il ne la tiendra plus! Il ne l'embrassera plus! Je l'ai tué! 11 est mort! Elle est à moi !

Il retombait alors, épuisé, l'œil atone, et restait des heures, froid, sans mouvement, et la mal-

heureuse femme, en posant de la glace sur son front rasé, tremblait de la crainte de le voir mourir ainsi.

D'autres fois, au contraire, la prunelle s'illuminait d'une joie profonde, et c'était lui qui joignait les mains en murmurant :

— Mathilde ! Ah ! Te voilà revenue ? Tu ne me quitteras plus, n'est-ce pas? C'est lui qui me l'a dit, l'avocat. Oh! chère adorée! si tu savais comme j'ai souffert! si tu savais comme je suis heureux maintenant!

Elle avait duré quinze jours, cette période aiguë, quinze jours pendant lesquels la baronne avait enduré toutes les souffrances, subi toutes les tortures infligées par le souvenir, toutes les angoisses dues à l'inquiétude du présent.

Maintenant Robert allait mieux. Le péril immédiat était conjuré. Il n'y avait plus qu'à surveiller la convalescence, à régler le retour progressif des forces et de la pensée. D'un instant à l'autre, il pouvait recouvrer ses sens; la raison pouvait rentrer dans ce cerveau épuisé d'efforts et de fatigues.

Il ne fallait pas qu'il reconnût sa femme, car il y avait à redouter une secousse trop forte, un choc qui abattît le malade sans rémission.

La tâche de la jeune femme devenait beaucoup plus difficile.

Et, pourtant, elle ne pouvait se résoudre à le quitter, à s'éloigner de lui avant qu'elle ne l'eût vu entièrement hors de danger. Qui donc pourrait la remplacer auprès de lui, suppléer au détail des soins, à ces mille délicatesses que l'amour seul inspire?

Il fallut l'intervention de Levasseur pour la déterminer à faire ce sacrifice à la plus vulgaire prudence.

— Madame, — conseilla le jeune avocat, — vous avez fait plus que votre devoir, et tout le monde se plaît à vous rendre justice. Songez que, maintenant, une rechute serait désastreuse, et il suffît de la moindre émotion pour provoquer cette rechute. Je vous en supplie; surmontez vos sentiments et ne vous laissez guider que par la raison. Il y va de l'intérêt du malade, — de tout son intérêt, — insista-t-il en jetant à la jeune femme un coup d'oeil significatif.

Elle tressaillit. Jean Levasseur aurait-il donc découvert quelque chose, ou, du moins, relevé quelque piste sur laquelle il voulût l'engager?

— C'est bien, monsieur. Je m'en irai demain. Mais, auparavant, je tiens à former moi-même

la garde-malade qui va me remplacer. M. le Directeur a bien voulu m'en accorder la permission.

L'avocat la laissa pourvoir à ce dernier soin.

Au reste, Mathilde elle-même se rendait à l'évidence Il devenait urgent pour elle de s'éloigner au plus tôt. — Une fois dans la journée, bien qu'elle s'attachât à ne se point présenter de face, bien qu'elle tînt les rideaux et les volets fermés, elle remarqua le regard du malade obstinément et curieusement fixé sur elle.

Ses précautions redoublèrent.

L'infirmière qui allait lui succéder était une fille jeune et intelligente, à laquelle Mathilde eut promptement fait la leçon. Elle promit à Mme de Cloziers de surveiller avec une scrupuleuse attention tous les faits et gestes du malade, de ne point le perdre de vue un seul instant.

A moitié tranquillisée sur ce point, la baronne se disposa à quitter la maison d'arrêt où elle venait de vivre près d'un mois d'une existence à la fois douloureuse et consolante.

Mais pour s'éloigner, il lui fallait reprendre ses vêtements mondains en dépouillant cet uniforme d'infirmière dont elle avait pris l'habitude et qui lui était devenu cher. Au moment de reprendre

sa toilette de femme du monde, elle sentit son cœur se serrer violemment. Des larmes lui montèrent aux yeux, et, emportée par un entraînement irréfléchi, elle voulut revoir, une dernière fois, les traits alanguis et émaciés du malade

Elle venait de le laisser assoupi, reposant dans une somnolence bienfaisante. Elle supposa que ce repos durait encore et qu'elle pouvait, sans inconvénient, faire ses adieux à Robert.

Doucement, sur la pointe des pieds, elle rentra dans la chambre, où sa remplaçante s'occupait déjà à préparer les potions et les tisanes. Elle s'arrêta devant le lit du malade et le considéra longuement, comme pour s'emplir les yeux et y retenir l'image du pauvre garçon sur le visage duquel la fièvre avait laissé son indéniable empreinte.

Et voilà qu'elle ne put dompter son émotion. Un désir lui vint de se rapprocher plu? près encore, de mettre un baiser sur ce front livide, dépouillé des mèches claires qui lui faisaient naguère une couronne.

Elle s'avança vers le chevet, se pencha sur l'oreiller dans lequel la tête s'enfonçait lourdement et fit passer toute son âme dans la caresse qu'elle y imprima.

Le front de Robert était brûlant : Une larme se détacha des cils de la jeune femme et tomba dans les cheveux coupés ras. — En même temps, au contact de ces lèvres fraîches et humides, le baron s'éveilla. Ses yeux s'ouvrirent pesamment. Mathilde se rejeta en arrière, en s'enveloppant du rideau du lit.

Robert sortait apparemment d'un beau rêve, car un sourire se joua sur sa bouche bleuie et fanée. Sa voix laissa échapper un son :

— Mathilde ! ma Mathilde, où es-tu?

La baronne ne fit pas un mouvement. Elle retint son haleine.

Le malade reprit, mais avec un sentiment de détresse.

— Ah! Un songe encore! Toujours le délire! JEt, pourtant, cette fois, j'avais bien cru que tu étais là, près de moi. J'avais presque éprouvé la douceur d'un baiser sur mon front ! Oh ! ma pauvre tête ! Elle a tant souffert !

Il se retourna sur l'oreiller et referma les yeux.

La baronne en profita pour sortir de l'abri des -rideaux et gagner la porte.

Mais là, par un dernier mouvement de tendresse, elle se retourna.

Elle voulait, d'un suprême regard, prendre congé du prisonnier.

Comme mû par un ressort, sollicité par une attraction magnétique, celui-ci se retourna, lui aussi, sur l'oreiller. Il ouvrit les yeux.

Il vit la jeune femme debout dans le cadre de la porte.

, La lumière venant de la chambre à côté l'éclairait tout entière.

Le malade se redressa tout d'une pièce sur sa couche.

Il étendit ses deux mains à la fois vers la vision, et, derechef, le nom adoré vint à ses lèvres frémissantes :

— Mathilde! Mathilde !

. Mais, déjà, la vision avait disparu. *

Il n'y avait plus, à sa place, que l'infirmière,

accourant au cri jeté par le malade réveillé. Derrière elle, un homme entra, qui tendit, en

souriant, sa mein au baron de Cloziers.

— Vous, Levasseur ! — s'écria Robert. — Merci d'être venu me voir!

Et, jetant autour de lui un regard effaré.

— Mais... où suis-je donc ici? Que m'est-il arrivé ? J'ai donc été malade?

— Oui, — répondit l'avocat, — très malade

Par bonheur, c'est fini, vous voilà hors de danger à cette heure.

Le baron passa, à plusieurs reprises, la main sur son front et se frotta les yeux, pour bien s'assurer qu'ilne rêvait pas.

Puis il murmura, d'une voix dolente :

— Oui, oui, c'est bien cela ! J'ai eu la fièvre, le délire, sans doute, des hallucinations. Tenez, — fit-il, — en saisissant le poignet de l'avocat, — croiriez-vous que tout à l'heure encore, au moment où vous entriez, dans l'embrasure de cette porte, j'ai cru voir...

— Qui donc ? — demanda l'avocat, jouant la surprise.

— Elle, — Mathilde, — soupira le malheureux. Et il retomba sur l'oreiller, avec ce gémissement :

— Oh! oui! C'est cela! J'avais la fièvre, — je rêvais !

A peine rentrée chez elle, Mme de Cloziers éprouva comme une lassitude, ou plus exactement, un découragement qu'elle ne pouvait définir.

Elle venait de perdre tout un mois. . Tout un mois pour la grande besogne de la délivrance et de la réhabilitation.

Ah ! sans doute, elle ne l'avait pas perdu de son plein gré. Elle avait fait son devoir quand même, et sous une autre forme. Mais il n'en était pas moins vrai que le temps passé par elle en prison, au chevet de son mari mourant, était un temps précieux qu'elle ne retrouverait plus.

Ce temps, l'autre, le personnage inconnu, le voleur introuvable avait dû, cela va sans dire, en faire son profit.

Qui pouvait calculer l'avance qu'il avait prise?

Mathilde demeura ainsi quelques heures fort abattue.

Ce n'était pas seulement les diffficultés dont son entreprise était hérissée qui contribuaient à la décourager ainsi. Des causes d'ordre purement moral, le sentiment éveillé en elle par la vue de son mari malade et retenu en prison, y venaient mêler une profonde amertume.

Car c'était à ce chevet de souffrance que la jeune femme avait pris possession d'elle-même, qu'elle avait pu lire dans son propre cœur et mesurer toute la tendresse qu'il renfermait pour le malheureux Robert.

Ah! oui, elle l'aimait maintenant de toute son âme. Elle l'aimait, et elle le savait. Et le souvenir de sa faute première lui était plus lourd à porter; plus cuisante était la blessure que ce baiser de trahison, donné au comte de Platère, avait, comme un fer rouge, laissé sur ses lèvres profanées.

Pourrait-elle jamais laver cette souillure?

Tout à l'heure, en appuyant sa bouche sur le front de son mari, elle avait senti toute son indignité. Il lui avait paru qu'elle n'avait pas le droit de lui apporter cette caresse, de s'accorder ce tendre et douloureux attouchement, tant que

le pardon de Robert ne l'aurait pas purifiée au physique comme au moral.

Et c'était pour cela que la vaillante créature ressentait, pour la première fois, une défaillance aussi dangeureuse que lâche.

Heureusement, cette faiblesse ne fut pas de longue durée.

Mathilde songea tout à coup que Dieu venait de lui accorder une première grâce en lui permettant de faire son devoir d'épouse au chevet de son mari. Elle se dit que cetfe première faculté de dévouement était , non le début de l'expiation, puisqu'elle en avait été heureuse, mais le commencement du pardon lui-même.

Et cette pensée consolante lui rendit toute son énergie.

En vérité, c'était bien l'heure de s'abandonner aux regrets stériles, aux inutiles gémissements? — Ne fallait-il pas, d'abord, mener à bien l'œuvre de la justice à l'égard du condamné? Après, elle aurait tout le loisir de se châtier elle-même.

Elle se releva donc, animée d'une nouvelle ardeur.

Et, tout de suite, elle se rappela le regard que lui avait jeté Levasseur, en l'engageant à quitter

]a prison, — et aussi cette énigmatique parole :

— « Il y va de l'intérêt du malade, — de tout son intérêt. »

Ce regard avait une réticence, cette parole couvrait un sens caché.

Il fallait, à tout prix, savoir le mot de l'énigme.

Mathilde ne remit point à plus tard sa visite à l'avocat.

Bien que la nuit fût prochaine, elle se fit porter sur-le-champ chez lui.

Levasseur avait prévu cette visite; il l'attendait.

Tout d'abord, il raconta à la jeune femme son entrevue avec Robert, comment le malade, au moment où il était entré, lui avait narré qu'il venait d'être le jouet d'une hallucination, qu'il avait cru voir Mathilde sur le seuil de la porte.

— Pauvre Robert! — murmura la baronne sans retenir ses larmes.

— Ne pleurez pas, madame, — poursuivit l'avocat. — Votre conduite envers votre mari a réparé déjà tous vos torts. Déjà, grâce à vos soins, que Dieu a bénis, M. de Cloziers est hors de danger. On peut affirmer qu'il vous doit la vie.

Il va vous devoir l'honneur.

— Ah! monsieur, — s'écria-t-elle, — puissiezvous dire vrai ?

— Oui, madame, car il semble que les événements vont seconder votre noble dessein. Ce matin, en vous engageant à quitter la prison où votre présence n'était plus utile, — que dis-je? — • où elle pouvait offrir quelque danger pour l'état du malade, — je tenais surtout à vous faire part d'un commencement de bonne nouvelle, d'un premier rayon d'espérance.

— Dieu est bon! — murmura Mathilde, avec ferveur.

— Voici la nouvelle. On a reçu au ministère de la marine des nouvelles de l'explorateur Réval !

— Ah!

— M. Réval se trouvait sur le Niger au moment de l'ouverture des débats au sujet de l'affaire Platère. On a pu suivre sa marche en avant vers les régions du Sud, et l'on estime que les commandants de cercles de la Casamance pourront lui faire parvenir un avis du gouvernement, et recueillir sa déposition qui nous serait de la plus haute utilité.

— En effet, — appuya Mathilde, — voilà une

circonstance absolument providentielle. Pourvu, seulement, que M. Réval puisse être rejoint par ces dépêches! s'il était nécessaire que j'entreprisse un tel voyage, je n'hésiterais pas, monsieur, croyez-le bien, à prendre moi-même le chemin de ces régions inconnues.

— Je sais que vous en auriez le courage, madame. Mais, à mes yeux, plusieurs raisons majeures s'opposent à cet acte d'héroïsme de votre part.

- — Et quelles sont ces raisons, monsieur ?

— La première est que vous êtes femme...

— Je prendrais un déguisement masculin...

— Sans doute. Mais on ne change pas de sexe ainsi que de costume. L'Afrique n'a rien de commun avec une terre civilisée. Comment pourriez-vous affronter, seule et sans escorte, des régions presque inexplorées, habitées par des peuplades quasi sauvages, hantées par les bêtes fauves et devenues le siège des plus terribles maladies? Non. voyez-vous, il n'y faut point songer. Tout au plus un tel déplacement offriraitil quelque avantage si M. Réval se rapprochait de la côte et vous permettait de le voir dans quelque ville du littoral.

— ■ Ce cas ne peut-il se présenter?

— Il peut se présenter, madame. Mais, indépendamment des raisons que je viens de vous exposer, il en est d'autres qui me paraissent dicter impérieusement votre séjour à Paris.

— Lesquelles, monsieur ?

— Vous partie, qui donc ici pourra se livrer fructueusement aux recherches, à l'enquête que nous avons concerté de faire en commun ?

— Ne pourriez-vous suffire à cette besogne, monsieur?

— Madame, — répondit l'avocat, — je pourrais alléguer que mes occupations ne me laisseraient ni le temps ni la liberté nécessaires. Et je dirais ainsi la vérité. Mais je préfère ne point recourir à cette excuse un peu égoïste. A tous les points de vue, vous serez plus apte à cette besogne d'investigation.

Mathilde, que la nouvelle de la réapparition de Réval avait un peu exaltée dans le sens d'un voyage en Afrique, paraissait peu convaincue par les arguments de l'avocat.

Elle lui demanda, avec un peu de scepticisme:

— M'est-il permis de connaître ces... « points de vue » ?

— Assurément, madame, et je ne doute pas que vous ne partagiez mon sentiment. Sup-

posez que, moi ou tout autre, une personne étrangère à l'intérêt du débat, s'engage dans des recherches, cette personne ne manquera pas d'éveiller l'attention, et, à moins de recourir aux bons offices d'un agent de la sûreté, j'estime que le va-et-vient qu'entraîneront ces recherches pourront mettre en garde le voleur inconnu dont nous cherchons à découvrir la personnalité.

— Mais n'en sera-t-il pas de. même dans mon cas?

— Non, car ce voleur doit être persuadé, comme le public, que, publiquement soupçonnée, c'est-à-dire outragée par votre mari, vous lui tenez rancune de cette injure. Le dernier être dont on songerait à se garder, ce serait donc vous.

Mme de Cloziers se rangea tout de suite à un avis aussi clairement formulé.

— Vous avez raison, en effet, monsieur, et je rends grâces à votre sagacité. Une fois de plus je me soumets à vos conseils et à votre direction. Permettez-moi donc de vous demander encore de quelle manière je dois procéder.

L'avocat réfléchit quelques secondes.

— En vérité, — dit-il, — je ne vois aucune méthode particulière à suivre de préférence à une

autre. — J'estime pourtant que vous devez conserver à l'égard de tous une réserve absolue, garder aux yeux du monde l'espèce de deuil dont vous vous êtes revêtue. De fait, vous êtes tout à fait assimilable à une veuve et, passez-moi cette comparaison, à une veuve qui respecterait les délais légaux avant de convoler en secondes noces.

— Que voulez-vous dire, monsieur ? — questionna la baronne, offusquée malgré elle de ce langage.

— L'heure n'est point aux plaisanteries, madame, — fit gravement Levasseur; — je le sais. Aussi est-ce en connaissance de cause que j'ai recours à cette image. Je m'explique, d'ailleurs.

Une veuve qui désire se remarier témoigne par là même que l'époux disparu n'a pas laissé beaucoup de regrets en son cœur. Elle accueille donc favorablement les consolations qu'on ne manque pas de lui prodiguer. Or, si nous nous en tenons aux données du procès, vous n'avez aurun motif de pleurer votre mari. Dès lors, il vous est très facile de jouer l'indifférence, et cette indifférence, je le répète, est indispensable en l'espèce, si vous voulez que les rumeurs externes puissent parvenir jusqu'à vous :

Il ajouta en riant :

— Au reste, veuillez remarquer que ma comparaison n'est pas si déplacée qu'elle en a l'air. Vous n'êtes, en effet, qu'une veuve temporaire et, conséquemment, à remarier.

— Comment cela, monsieur?

— Sans doute, puisque notre œuvre accomplie, vous reprendrez la vie commune, un instant interrompue, auprès de M. de Cloziers.

Mathilde ne put s'empêcher de sourire à cette réflexion du jeune avocat.

— Il est donc convenu, n'est-ce pas, — repritelle, — que je reste à Paris, que j'y observe la réserve... mondaine d'une veuve qui désire un second mariage ? Ai-je bien compris ? Oui ? En ce cas, il me faut vous demander simplement. « Et après ? »

— Après? — Mais voilà précisément où commence le rôle de chacun de nous, avec toute la latitude nécessaire au génie et au talent de tous deux. Tandis que je revise pour mon compte personnel, mot par mot, tous les dires, tous les témoignages de la cour d'assises, vous, vous avez pour mission spéciale d'étudier les témoins euxmêmes, de les faire parler, de revoir les lieux et, comme il arrive en pareil cas, d'écouter ce qui

se dit toujours lorsque la terminaison du procès a délié les langues.

— Ce qui veut dire, — fît Mmc de Cloziers, — que je dois courir à droite et à gauche, interroger, fouiller, en un mot obtenir des éclaircissements, provoquer, au besoin, des confidences, recueillir toutes les rumeurs, tous les petits bruits et en faire, s'il est possible, un ensemble concordant, un faisceau de probabilités.

— Vous résumez admirablement ma pensée, madame,

La jeune femme soupira :

— Hélas! voilà une besogne à laquelle je ne suis guère préparée! N'importe! Le but que je me suis assigné est tel que je ne dois négliger aucun moyen, aucune occasion. Je ferai comme vous me l'indiquez, monsieur.

Elle prit congé de Levasseur tout à fait résolue à ne plus se laisser arrêter par les incertitudes. Puisque les circonstances dictaient au jeune avocat une telle marche à suivre, c'est qu'elle devait être la meilleure.

Mathilde ne discuta donc plus, et passa une partie de la nuit à combiner son plan.

De quel côté diriger les premières recherches ?

Elle réfléchit longuement, et, pour se mieux

guider, relut avec une scrupuleuse attention le compte rendu de la séance des assises.

Elle s'attacha, ainsi que le lui avait conseillé Levasseur, aux dépositions des témoins, s'efforçant d'en induire quelques notions plus précises sur le caractère, sur la figure des personnages, leur état d'esprit avant comme après le procès.

C'était un travail difficile, à cause de sa délicatesse même.

Comment, en effet, pénétrer, au moyen de données aussi vagues, dans la conscience et le cœur d'un être humain?

La déposition .de Charles Leflot l'avait tout d'abord frappée, et elle éprouvait encore la même impression.

Il lui semblait que le jeune garçon n'avait pas dit tout ce qu'il aurait pu dire, et que si le président des assises l'eût un peu pressé, il se serait confessé plus complètement.

Une idée naquit en son esprit, et prit rapidement consistance.

Si Charles Leflot voulait la prendre pour confidente?

En parcourant les pièces complémentaires que lui avait prêtées l'avocat, elle retrouva l'adresse

du ci P'tit homme ». Il demeurait toujours rue Spontini; les héritiers du comte le lui avaient permis, en attendant la vente de l'hôtel et de son mobilier.

Lui écrirait-elle de venir la voir? — Non! Ce serait lui apprendre trop tôt qui elle était; — du reste, il ne viendrait pas.

Elle préféra bravement aller elle-même le voir, lui parler, dans la maison même du... mort.

Le lendemain, à neuf heures du matin, la baronne mit son projet à exécution.

A peine habillée, elle descend dans la rue, arrête une voiture, et jette au cocher le nom et le numéro de la rue Spontini... .

Le fiacre roule rapide et l'emporte à son but.

Elle arrive et sonne.

Un bruit de pas retentit dans le corridor, et Mathilde, dont le corsage se soulève avec violence, se rappelle cette autre visite, terrible, la seule qu'elle ait faite en ce lieu fatal.

Elle se rappelle que c'est le comte lui-même qui est venu ouvrir cette porte, et une affreuse hallucination lui montre, un instant, le mort derrière ce battant de chêne qui va s'écarter.

Une terreur la saisit. Elle recule ; elle va s'enfuir.

Il n'est plus temps. Le panneau a grincé. Charles Leflot vient d'ouvrir.

Triste, le P'tit homme* dans cette maison déserte, où tout lui rappelle son maître bienaimé.

Dominant son émotion, la baronne demande à visiter l'hôtel qu'elle songe, dit-elle, à acheter. Mais, comme Charles veut la conduire, la guider, elle passe devant lui, traverse le vestibule, monte l'escalier sans hésitation, s'arrête devant la portière qui sépare toujours le palier du boudoir.

L'enfant la suit, abasourdi.

Que veut cette femme, cette instruse, qui pénètre ainsi, sans façons, dans cette demeure en deuil? — Ses traits expriment la méfiance, une sorte de colère sourde.

Mathilde comprend, d'intuition, qu'elle ne doit pas lui laisser le temps de se remettre, qu'elle doit utiliser, sur-le-champ, ce trouble à la faveur duquel elle peut surprendre le secret de l'enfant. Et, brusquement, elle lui jette cette phrase à brûle pourpoint :

— C'est là que le comte se tenait d'habitude... Entre les croisées, une table, des divans tout autour, un petit meuble devant la cheminée à gauche, la chambre à coucher en face.

— Mais vous êtes donc déjà venue ici! s'écrie Charles étonné.

— Oui, une fois.

— Quand donc?

Elle ne répond pas, relève la portière, entre, regarde un instant autour d'elle, puis, la voix émue, montrant du doigt diverses places :

— Il était là, debout, quand cette balle l'a frappé... Il a tournoyé sur lui-même... puis il est tombé, ici, au milieu... la tête du côté de la croisée.

— C'est cela, c'est bien cela!... Mais vous étiez donc avec lui !

— Oui.

— Ah! je savais bien, moi, qu'il attendait une femme! s'écria-t-il.

Un sourire de triomphe éclaira les traits de Mathilde.

C'était là le cri qu'elle attendait.

Heureux de voir qu'il ne s'était pas trompé, l'enfant venait de se trahir.

Immédiatement, elle profita de ce premier succès :

— Si vous saviez qu'il attendait... une femme, pourquoi ne l'avez-vous pas dit au juge d'instruction, aux jurés, à la Cour?

Il baissa la tête sans répondre.

- Elle continua, pressante :

— Pourquoi n'avez-vous pas parlé davantage de la lettre qu'il a reçue, dans la journée... Elle est venue par la poste, cette lettre. C'est donc à vous qu'on l'a remise... Vous vous la rappelez, n'est-ce pas?... Une grande enveloppe carrée, du papier épais, une écriture allongée... La voyezvous ?

— Oui, oui, je la vois, je la vois!...

Et il regardait la cheminée, la coupe dans laquelle il avait, autrefois, déposé la lettre.

— Alors, fit-elle en insistant, pourquoi n'avoir rien dit?

Tout à coup il se retourna, et se croisant les bras sur la poitrine :

— Eh bien, et vous? Pourquoi n'avez-vous pas dit aux juges, et aux jurés que vous avieiz écrit la lettre?... Pourquoi n'avez-vous pas déclaré, non plus, que vous étiez ici, lorsqu'on a tué mon maître?

— Parce que je voulais, fit-elle, que son meurtrier fût puni sévèrement... J'avais juré de venger Gontran de Platère.

— Ah! vous aviez juré!... C'est bien, cela!... Vous aimiez donc monsieur?... Alors je n'ai plus

peur de vous... Ce n'est pas vous qui me trahirez... Et puis, l'affaire est finie, l'assassin est condamné... Je puis parler... Si je n'ai pas dit toute la vérité aux juges... tout ce que je savais... c'est pour la même raison que vous, pour mieux venger mon maître.

— Pour le mieux venger... De votre part, je ne comprends pas... Vous saviez donc...

— Oui, je savais... qu'un mari n'est pas condamné quand il tue l'amoureux de sa femme.

— Qui vous avait dit cela ?

. — Elle.

— Qui, elle?

— Mlle de Lange.

— Ah, c'est elle!

Puis, tout à coup, frappée d'un second trait de lumière :

— Vous avez déclaré tous deux que vous êtes arrivés ici, ensemble, à sept heures et demie ?

— Oui, et nous avons trouvé mon maître là... où vous disiez.

— Et comment le commissaire de police a-t-il été prévenu ? Qui est allé le chercher?

Moi.

— De toi-même, comme cela?

— Oh, non, je n'y pensais pas, j'avais tant de chagrin!... C'est elle qui m'a envoyé.

— Et elle est restée seule, ici, dans cette pièce?

— Oui, elle a même dit : « Je n'ai pas peur des morts. »

— Et au bout de combien de temps es-tu rentré avec le commissaire?

— Une demi-heure, environ.

Après un court silence, touchant l'épaule de Charles Leflot :

— Je comprends maintenant, fit-elle, pourquoi MUô de Lange t'a recommandé de te taire.

— Pourquoi?

— Parce que si tu avais parlé, on aurait bien vu qu'il s'agissait d'un rendez-vous d'amour... qu'au lieu de soupçonner le baron de Cloziers du vol, comme on l'a fait, on en aurait soupçonné Mlle de Lange.

— Ah! vous avez donc l'idée que c'est elle !

— Oui, et toi ?

— Moi aussi... depuis longtemps... Mais il n'y a plus rien à faire puisque... l'autre a été condamné hier.

— Et cela suffit à ta vengeance?... C'est pourtant le moins coupable des deux qui a été puni!... Un mouvement de colère. Une seconde de folie...

Quand tu seras plus grand, tu comprendras et tu pardonneras... Mais celle qui, froidement, seule auprès d'un mort, ne songe qu'à le dépouiller, 4e voler!... La vois-tu là où nous sommes... courbée sur ce malheureux, le tourner, le retourner pourvoir s'il a de l'argent sur lui, fouiller dans ses poches sans crainte qu'il ne se redresse et ne lui crie : « Voleuse! voleuse! misérable! misérable ! »

— Ah oui, la misérable!

— Eh bien, cette misérable, veux-tu m'aider à la punir? Veux-tu que ton maître soit tout à fait vengé ?

— Oui, oui, je le veux!

Mathilde n'a plus besoin de parler.

Le P'tit homme s'est dressé de toute la hauteur de sa taille. Il paraît grand sous cette inspiration et sa voix prend un accent de farouche énergie quand il répète :

— Oui, oui, je le veux!

La baronne lui prend la main.

— Ecoute, mon enfant, pour une action comme celle-là, ce n'est pas trop de nos deux volontés réunies. Il ne faut pas éveiller les soupçons de cette femme. Je ne te dis pas de venir chez moi. Ta présence pourrait être remarquée. Mais

trouve-toi, demain, à deux heures, au Bois de Boulogne, en face du Jardin d'Acclimatation. Nous pourrons causer en cheminant dans une des rues désertes de Neuilly et je te dirai ce que nous avons à faire tous les deux.

L'enfant promet; il appuie même sa promesse d'une imprécation.

— J'y serai, madame, et je vous jure que si vous renonciez à votre projet, moi, je l'accomplirais tout seul.

— Sois tranquille, — répond Mathilde avec un étrange sourire, — j'y suis encore plus intéressée que toi.

Si jamais cœur de femme exulta de joie, ce fut assurément celui de la baronne de Cloziers au sortir de cette entrevue avec le domestique du comte de Platère.

Elle avait hâte de quitter cette maison ensanglantée par le meurtre. Elle n'y était revenue que pour y chercher la vérité. Elle l'y avait trouvée. A présent, il ne s'agissait plus que de la faire éclater au dehors. z

Mais Mathilde venait de recevoir de Dieu trop de marques de sa protection pour douter de cette protection dans la suite de son entreprise. D'ail-

leurs, la noble pensée qui la guidait l'illuminait de ses rayons, et elle s'était régénérée déjà par son dévouement au chevet de son mari. N'allaitelle pas achever son œuvre en sacrifiant sa propre considération à l'intérêt de la délivrance et de la réhabilitation du baron ?

Les souffrances qu'elle venait d'endurer au cours de cette entrevue avec Charles Leflot pouvaient compter grandement dans son expiation.

Car, en revoyant ces lieux, théâtre de l'horrible drame, la jeune femme avait craint un instant de défaillir.

Rien n'avait été changé à leur disposition. L'enfant avait mis. une sorte de piété à respecter l'ordre dans lequel son pauvre maître avait placé toutes choses. Et c'était là ce qui avait permis à Mathilde de se reconnaître si aisément parmi les objets témoins de l'affreuse scène, d'en reconstituer tous les détails, avec cette promptitude de mémoire qui en avait fait revivre les poignantes péripéties.

Certes, elle avait dit vrai en affirmant à Levasseur qu'elle n'aimait point le comte, qu'elle avait été le jouet de son imagination, de ses nerfs surexcités. Jamais elle ne l'avait mieux compris qu'en ce moment où elle venait de revivre les

effrayantes minutes qu'avait duré sa faute, si minime en elle-même, si grosse de conséquences funestes.

Elle ne l'avait point aimé, et le souvenir du mort n'avait éveillé en elle qu'une immense pitié pour le destin de ce jeune homme foudroyé dans tout l'éclat de la jeunesse et de la santé, payant de sa vie l'illusion de s'être cru aimé et la volonté coupable de prendre à un mari légitimement irrité le bien le plus cher : sa femme.

Plus âpre, plus déchirant, le remords avait ravagé l'âme de Mathilde en lui rappelant que sa faiblesse d'un instant avait été la seule cause de cette catastrophe à multiples conséquences : la mort de l'amant, le déshonneur et la captivité du mari. Et plus urgente encore s'était imposée à son esprit la nécessité d'expier son crime, d'en réparer les néfastes conclusions.

Cette maison, — il lui faudrait la revoir encore, en franchir de nouveau le seuil, le jour où la justice, accueillant son témoignage et désireuse d'effacer jusqu'aux traces de l'iniquité involontaire, la mettrait en demeure de rétablir les faits dans leur véritable jour, en précisant, sur les lieux-mêmes, sa déclaration verbale.

Eh! qu'importait! Elle s'était vouée au sacri-

fice. Elle l'accomplirait jusqu'au bout, sans faillir à sa tâche !

Elle revint donc chez elle, toute pleine d'une allégresse sainte, quoique douloureuse, et s'empressa de courir chez M. Levasseur pour lui faire connaître ce premier résultat de ses recherches.

L'avocat la félicita chaudement de son courage, puis, se frottant les mains :

— Amenez-moi ce garçon demain, — dit-il. — S'il venait à se parjurer, — j'en pourrais témoigner.

Le lendemain, exact comme une horloge, Charles Leflot attendait la baronne de Cloziers devant la grille du Jardin d'Acclimatation.

Ce fut elle qui arriva en retard de quelques minutes.

Elle vint droit à lui et lui tendant la main, avec une familiarité pleine de condescendance :

— J'ai réfléchi, mon enfant, dit-elle; — il nous serait impossible de converser à notre aise dans la rue. Je t'emmène donc avec moi. Il sera plus aisé de nous entendre dans un endroit plus sûr.

Ce disant, la jeune femme se conformait au désir exprimé la veille par Levasseur.

Le « P'tit homme » ne fit aucune opposition à ce changement de plan, — preuve que sa résolution était tout aussi ferme et que, quelle que fût la ligne de conduite à suivre, il ne s'attachait qu'au but : la vengeance du maître mort.

Mathilde prit une voiture à la porte du Bois et se fît porter au boulevard Saint-Michel.

Très docile, Leflot n'en éprouva pas moins une certaine émotion quand il se trouva en présence de M. Levasseur.

— Ah! madame, — s'écria-t-il ingénument, — je n'avais parlé que pour vous !

Avant que la baronne pût répondre, l'avocat intervint.

— Et tu n'as parlé, en effet , que pour madame, mon garçon. Moi, je ne compte pas.

— Hein ? — vous êtes pourtant le défenseur de l'autre, de celui qu'on a condamné?

— Sans doute. En quoi cela te gêne-t-il ?

— Ça me gêne, parce qu'on me cache certainement quelque chose. Si vous ne comptez pas, pourquoi donc m'amène-t-on chez vous?

Levasseur fixa sur les yeux clairs de l'enfant son regard profond.

— Tu vas comprendre. C'est précisément parce que j'ai été le défenseur de... l'autre que je ne figure qu'à titre de conseiller et d'ami.

— Alors, c'est donc pour lui faire du bien, à lui ?

— Naturellement.

Charles Leflot jeta un regard de défiance sur Mathilde.

— Mais je croyais, moi, que madame rie l'aimait pas, son mari, qu'elle aimait mon maître, et que c'était pour cela qu'elle avait voulu le venger, qu'elle avait fait condamner l'assassin.

Ce fut au tour de la baronne de parler.

Elle s'approcha du petit domestique et, lui mettant sa main gantée sur le front, elle lui renversa doucement la tête en arrière, l'obligeant ainsi à lever les yeux sur elle.

— Regarde -moi, mon enfant, et, surtout, écoute-moi bien. Nous avons commis tous les deux, toi et moi, une grande faute...

— Une grande faute — interrompit-il surpris, bien que sa conscience lui adressât depuis longtemps» de vagues reproches.

— Une grande faute, — répéta Mathilde avec autorité, — presque un crime. Nous avons rendu tous les deux un faux témoignage devant la justice : toi, en ne disant pas toute la vérité, moi, en disant le contraire de la vérité.

— Ah ! — prononça l'enfant dont les paupières s'abaissèrent sur ses joues rougies.

Mathilde poursuivit :

— Et par ce faux témoignage, par ce mensonge, nous avons fait condamner un innocent.

Ici, la logique du P'tit homme réclama.

— Il n'est pas innocent, madame, puisque c'est lui qui a tué mon maître. Il Fa avoué.

— Oui, — reprit la baronne avec force, — il l'a tué, parce qu'il avait le droit de le tuer. Tu entends bien : le droit; la loi le lui reconnaît. Les coupables, c'étaient moi, d'abord, qui manquais à mes devoirs, ton maître, ensuite qui voulait prendre sa femme à un homme marié.

Charles Leflot avait penché sa tête que Mathilde ne maintenait plus.

Il était manifeste que des influences contraires se partageaient son esprit.

A la lin, il murmura d'une voix forte :

— Vous avez mis du temps à trouver ça, madame. Pourquoi ne l'avez-vous pas dit aux juges?

— Parce que j'étais plus coupable encore, parce que j'étais folle! Mais il ne s'agit point de cela, mon enfant. Aujourd'hui, j'ai horreur de ma faute, je veux la réparer. On a condamné mon mari comme assassin et comme voleur, tandis qu'il n'était qu'un homme outragé qui se; faisait justice. Il faut ton témoignage et le mien pour lui rendre la liberté et l'honneur, et, mieux que personne, tu sais quel est le voleur, ou plutôt, la voleuse.

L'enfant tressaillit.

— Tu ne voudrais pas — continua la baronne, — cesser d'être un honnête homme en contribuant à prolonger une injustice, n'est-ce pas?

— Oh! non, madame! — protesta vivement le P'tit homme.

— En ce cas, tu t'en tiendras à ton serment d'hier, car tu as fait le serment que, si je ne tenais pas ma promesse, toi, tu y resterais fidèle. L'as-tu juré?

— C'est vrai, — prononça sourdement Leflot.

Et, tout d'un coup, relevant le front, il demanda :

— Aldfs, madame, si vous avez fait une faute si grave, on vous mettra aussi en prison ?

— Peut-être... Mais je n'en ferai pas moins mon devoir.

— Et l'on m'y mettra aussi ?

Jean Levasseur s'empressa de couper court à ce dialogue dangereux.

— Rassure-toi, mon garçon. Non seulement on ne peut te rien faire, mais on t'adressera même des compliments pour ta sincérité.

Le petit domestique respira longuement.

Il était évident qu'en lui ôtant ce poids de la

poitrine, l'avocat venait de rendre plus facile et plus libre l'exercice de sa conscience.

Tout aussitôt Charles Leflot s'écria :

— Eh bien! monsieur l'avocat, dans ce cas, je suis tout prêt à faire ce que vous voudrez.

— Bien, mon garçon. Voilà qui est entendu. Maintenant, il ne nous reste plus qu'à décider ce que nous allons faire. Procédons par ordre, et commençons par le commencement.

Le P'tit homme n'éprouvait plus aucun embarras.

Il regarda sans détours l'avocat qui s'installait commodément dans son fauteuil.

— Voyons, — reprit Levasseur, — dont les manières compassées imposaient beaucoup à l'enfant, — voyons, c'est donc bien Mlle de Lange qui est la voleuse ?

— Minute! — se récria le petit. — Je n'ai pas dit cela. La vérité vraie, c'est que je n'en sais rien.

— Soit! mais tu la soupçonnes, n'est-ce pas?

— La vérité vraie, c'est que je l'ai toujours cru.

— Fort bien, mon enfant. Malheureusement, en justice, il ne suffit pas de soupçonner, il faut être sûr, absolument sûr de ce que l'on affirme.

— Mais alors, monsieur...

— Alors, il faut trouver un moyen d'acquérir cette certitude.

— Et qu'est ce que je peux y faire?

M. Levasseur se gratta la tête, puis, très lentement :

— Ecoute bien. Il y a un moyen infaillible. Seulement, il faut que tu sois résolu à suivre le plan que je vais t'indiquer.

— Je vous ai dit que je suis prêt.

— Il faut que tu te surveilles, que tu ne te laisses pas deviner...

— Dame! monsieur, — on fera son possible.

— Attends encore. Tu es intelligent?

— Un peu, je vous crois. .t

— De plus, tu es adroit, gentil, aimable, tu plais aux gens.

— On me l'a dit quelquefois.

• — Donc tu as toutes les qualités requises; — ça ira comme sur des roulettes. Voici ce qu'il te faut faire.

— Je vous écoute, monsieur.

— Tu es sans emploi, n'est-il pas vrai ?

— Pour le moment, oui, monsieur. On m'a laissé dans l'hôtel de mon pauvre maître.

— Et tu ne serais pas fâché de gagner quelque argent ?

— Dame ! monsieur, ça ne se refuse jamais.

— Eh bien ! mon ami. je t'ai trouvé une place... sérieuse. Veux-tu la prendre?

— Mais, monsieur, — répliqua l'enfant ahuri, — je ne vois pas comment ça se rapporte!..

— Tu es pressé, mon P'tit homme, — fît Levasseur en riant. — Tu n'as pas tort. La place sérieuse que je t'offre, c'est celle de valet de chambre chez Mlle de Lange.

Charles Leflot écarquilla ses paupières.

— Chez Mile Gabrielle ? — Mais... elle n'a pas besoin de moi.

L'avocat haussa les épaules, sans se départir de ce flegme superbe qui imposait tant de respect à son jeune interlocuteur.

— Hé ! parbleu ! nigaud, qui te dit qu'elle a besoin de toi ? C'est nous qui avons besoin d'elle. Mais pour qu'elle nous serve, il faut bien qu'il y ait auprès d'elle quelqu'un qui sache ses secrets, ce qu'elle a fait du magot, — en un mot, qui lui tire les vers du nez, comme on dit.

La figure du petit domestique s'éclaira d'une large hilarité.

— Oh! fameux, fameux tout de même! Je

comprends, je comprends! Eh bien ! vous pouvez dire que vous êtes un malin, vous ! Et, se complétant :

— C'est-à-dire qu'il faut que j'entre chez la demoiselle, que je lui inspire de la confiance, de sorte que, si elle ne me dit pas tout, au moins je puissef apprendre par moi-même et deviner ce qu'elle ne me dirait pas. C'est-il ça, hein ? monsieur l'avocat.

— C'est cela, mon gars, — et ça te convientil?

— Je vous crois, que ça me convient! Ah! la coquine, elle a volé mon maître mort; elle m'a empêché de parler... complètement devant les juges. C'est moi qui vas la faire parler, elle, et plus qu'elle ne voudra, bien sûr.

Et puis, maintenant que c'est décidé, faut vous dire, monsieur et madame, que ça me tracassait tout de même ce que j'avais fait, et que je ne dormais pas bien tranquille depuis qu'on a condamné ce pauvre monsieur comme voleur. N'ayez crainte : je lui revaudrai ça, à la Gabrielle, et nous verrons comment elle chantera son dernier couplet.

— Bravo ! mon garçon, — fît Levasseur, en battant des mains. — Maintenant, motus, couds

tes lèvres et fais un tour-mort sur ta langue, ainsi que disent les marins. Un mot de trop et tout serait perdu, tu dois le comprendre.

L'enfant fît de la main un de ces gestes espiègles, familiers aux gamins de Paris, et qui en disent plus que tous les discours. Puis il prit congé de Mathilde et de l'avocat, en leur criant :

— Voilà que nous sommes fin de la semaine. Lundi, je pense, je serai l'homme de confiance de la belle madame. Oh! là, là!

Et il s'enfuit en jetant aux échos son joyeux rire d'enfant.

Restés seuls, la baronne et Levasseur se regardèrent.

— Eh bien ? — questionna l'avocat,- — jugezvous que nous ayons pris la bonne voie?

— Cher maître, — répondit Mathilde émue, — vous êtes un esprit plein de ressources. Quelle reconnaissance ne vous devrai-je pas, ne vous dois-je pas déjà ?

Et, comme il repoussait gaiement ses éloges.

— Mais, moi, que dois-je faire de plus?

— Eh ! madame, vous avez déjà beaucoup fait. Mais, puisque vous tenez à continuer votre œuvre, il me semble que vous avez la besogne toute taillée.. Ne devez-vous pas, de votre

côté, tenter les démarches nécessaires pour entrer directement en relations avec M. Lucien Réval? On peut bien assurer, en effet, que le témoignage de celui-ci serait presque suffisant pour ébranler l'esprit des juges et entraîner la revision du procès.

Et puis vous aurez encore à intriguer, intercéder, supplier, et cela chaque jour, à toutes les heures, pour obtenir qu'on ait pitié de votre mari, qu'on rende son sort plus tolérable, que sa peine soit moins lourde. — Ne sera-ce pas déjà un grand pas de fait si vous parvenez à retarder son départ pour Nouméa, par un renvoi à une époque plus lointaine ? — Votre rôle est tracé comme celui de cet enfant, comme le mien. A l'œuvre donc ! Dieu nous aidera.

Ainsi fut réglé le plan de campagne, l'ordre de bataille auquel on allait se conformer strictement. De son exécution rigoureuse et intelligente le succès devait sortir.

Mathilde commença par la seconde partie du programme que lui avait tracé l'avocat.

Elle n'épargna ni courses ni visites pour obtenir une amélioration au sort de son malheureux époux. Il fut d'autant plus facile de lui dpnner des réponses encourageantes, que les cir-

constances mêmes favorisaient ses démarches.

La baronne apprit, en effet, quelques jours plus tard, que le condamné ne ferait point partie du convoi qui allait quitter Paris le surlendemain. Le médecin s'y était formellement opposé, Tétat de santé du baron, la durée de sa convalescence, qui s'annonçait comme devant être fort longue, ne permettant point un aussi brusque déplacement et des fatigues auxquelles le prisonnier aurait infailliblement succombé.

C'était trois mois de répit pour lui; c'était aussi trois mois de tranquillité d'esprit que la jeune femme comptait bien mettre à profit pour le reste de son action libératrice.

Pourtant cette période lui apporta une cruelle douleur.

Elle avait prié Jean Levasseur de demander à son mari la faveur d'un entretien.

— Je ne veux pas — avait-elle dit, — qu'il sache rien de ma présence à l'infirmerie pendant sa maladie. Il se croirait peut-être tenu par je ne sais quel sentiment de reconnaissance. Je ne veux devoir mon pardon qu'au seul élan de son cœur.

Hélas! Robert, ignorant ce dévouement secret, fut encore la victime de sa fierté et de son ressen-

timent. Aux premières ouvertures que lui fît l'avocat, il répondit avec véhémence :

— Je vous en prie, mon ami, ne me parlez jamais de cette femme; qu'il n'en soit plus question entre nous. Laissez-la à son abjection, et Dieu lui fasse la liberté dont elle jouit moins lourde que ma captivité !

Telles furent les désolantes paroles que Levasseur transmit à Mathilde, quoique à travers mille atténuations, mille ménagements.

Et, celle-ci, retombée dans son chagrin, ne se révolta pas.

Elle s'agenouilla sous la main qui la châtiait et pleura :

— Je l'ai mérité, Seigneur! Vous êtes juste en tout ce que vous voulez !

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