‹ Padoue [et] VéroneChapitre 18 sur 60 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

SUCCESSEURS DE GIÛTTO

Guariinte. — Giusto Padovinano ; Le Baptistère. — Altichieri et Jacopo d'Avanzo : La Chapelle San Giorgio. La Chapelle S. Giacomo au Santo.

Le passage de Giotto avait porté ses fruits et dans le second tiers du XIV° siècle le Padouan Guariente luttait de renommée avec les plus connus des peintres toscans, ^■enise le faisait venir 1365' pour décorer

la grande salle du palais ducal où il peignait le Paradis et le Siège de Spolctr. Savonarole parle avec enthousiasme de ces peintures et montre le peuple vénitien s'y portant en foule, le jour de la fête de l'Assomption, seul jour oii la salle fut ouverte au public, (|ui ne se lassait pas de les regarder. Ces (i>uvres ont disparu lors de l'incendie de 1577 et de la restauration de la salle, (iuariente n'a guère été plus heureux à Padoue pour les fresques de l'église S. Agostino ; car on ne s'inquiéta pas de les préserver ni même d'en fixer le souvenir par quelque copie lorsqu'on démolit l'édifice en 181Q. Quant à ses travaux aux IZreinitani dont il avait été chargé de peindre. la chapelle principale, les Scèiws de la vie de S' Augustin ont été tellement restaurées qu'aussi bien il ne reste rien de l'u-uvre ])rimitive. Les allégories des planètes ont été moins défigurées et la composition d'ailleurs en est des plus curieuses. 11 est fort singulier pour nous de trouver dans cette église cette glorification de l'astrologie et des divinités mythologiques, plus singulier encore d'y voir une Vénus accompagnée de deux personnages dont l'attitude et la ph\'sionomie ne laissent aucun doute sur les sentiments impudiques qui les animent. Au-dessus sont les signes du Taureau et de la Balance. La figure allégorique de chaque planète a ainsi à ses côtés quelque signe du zodiaque et deux figures d'homme et de femme faisant allusion aux influences que cette planète exerce sur le caractère et les mœurs. Une des plus remarquables est celle de .^lars qui est représenté à cheval •< avec une \-ivacité de mouvement c[u'on rencontre rarement dans les œuvres d'art de cette époque «. .Mercure, qui est considéré comme le dieu de la science, est bien difficile à reconnaître sous le costume d'un moine avec le capuchon. Pour Jupiter, c'est non un homme d'un âge niùr. mais un jeune homme en habits royaux, la tète ceinte d'une couronne et tenant le globe du monde dans sa main. A sa droite un homme lit un livre, à sa gauche une femme récite le chapelet. Cet anachronisme ne choquait alors personne.

Tout récemment, à l'occasion de restaurations que l'on faisait à la grande salle du palais ducal de Venise, on a eu l'idée de chercher, — derrière le Paradis que le Tintoret avait été chargé de peindre pour remplacer sur le même mur la peinture où (JTuariente avait représenté le même sujet. — s'il ne se trouxerail jxis (juelque chose de l'œuvre primitive. Ces recherches ont donné des résultats intéressants. Des parties importantes de l'ancienne décoration ont été découvertes et. lorsqu'on les aura nettoyées et groupées, on pourra juger enfin d'une façon moins problématique de la facture du célèbre peintre padouan du xiv' s. On ne connaissait guère de lui que quelques figures d'anges réunies dans une salle du musée

•-UCCIibbliL'KS DE GIOTÏO

de Padoue, figures qui semblentappartenir au sujet d'un Ji/geiiient dernier (plusieurs tiennent une balance ou un diable enchaîné, et un Crucifix à la pinacothèc[ue de Bassano. Un autre Crucifix fort endommagé au revers du mur il'entrée des Eremitani lui est attribué par Selvatico.

Dans le même temps vivait à Padoue Mirelto. un des auteurs des peintures du Salone : mais Ciuarientc n'avait qu'un rival, le florentin Giusto qui prit le nom de Padovinano de la ville dont il avait fait sa patrie d adoption '. (t iusto Padovinano a décoré le baptistère avec l'aide de Jean et d'Antoine de Padoue. C'est là un de ces grands ensembles de peinture qu'on trouve en Italie plus qu'ailleurs. On }• voit représentées non seulement les scènes de l'Ancien Testament et de l'Évangile, mais les allégories de l'Apocalypse. On y trouve aussi plusieurs portraits des contemporains, Pétrarque", François Carrare l'ancien, et Fina Buzzacherina, sa femme, pour laquelle avaient été exécutées ces peintures.

Cette œuvre, si intéressante qu'elle soit, ne vaut pas l'Arena, ni par l'e.xpression et le style des figures, ni parla disposition des sujets. Elle a

Altichieri. L.i Crucifixion de la chapelle Saint-Féli.x au Santo (partie centrale).

1. On admet gciioralement aujourd'hui que Giusto Menabuoni et Giusto Padovinano ne sont qu'un même artiste. 'Voy. Crowe et Cavalcaselle. Tom. IV , ch. vi, p. 176-215.

2. Le plus authentique des portraits de Pétrarque se tiouve depuis 1816 ;l rarchevêché de Padoue. II est contemporain du poète et provient de la maison qu'il habitait près de la cathédrale, maison c|u'on a laissé tomber en ruine et qui a complètement disparu.

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conserve plus d'une trace d'un byzantinisme qui se manifeste d'une façon d'ailleurs heureuse dans la grande figure de saint Jean. Le progrès, ou si l'on \-eut la marcIie de l'art, se montrent dans l'alMjndance, trop entassée, des personnages et dans l'importance de certaines compositions. I.a coupole qui représente le ciel avec ses étages de figures concentriques peintes presque toutes avec le même soin et avec le souci de les indi\idualiser était une entreprise colossale et la \-ieille peinture de Giusto mérite encore de l'estime, même lorsqu'on la compare au chef-d'uunre de <iaudenzio P'errari à la coupole de Saronno '.

Giusto Padovinano a passé pour l'auleur des fresques de la Chajjelle Luca Belludi au Santo. Mais on les attrilnie aujourd'hui de préférence à (iiovanni et Antonio di Padova. Elles f)nt été assez mal restaurées et ne présentent plus que peu d'intérêt.

Parmi les artistes qui coUalJorèrent avec Giusto Padovinano au baptistère, on a cité Altichieri da Zevio. Altichieri, quoique plus jeune que Giusto. n'avait pas avec lui une assez grande différence d'âge ])our que la chose fût impossible. Mais les œuvres authentiques d'Altichieri nous paraissent bien supérieures à ce qu'on voit au baptistère.

Les peintures de la Chapelle Saint-Georges, près du Santo, cju'il exécuta avec son compatriote Jacopo d'Avanzo, de\-raient être regardées comme occupant dans la peinture italienne une ]ilace plus importante que la première partie des fresques du Campo Santo de Pisc, et marquant une époque dans son développement historique au même titre que la Cliapelle des Brancacci à Florence. Kn tout cas, entre l'Arena de Giotto et les peintures de Masaccio, il n'y a rien ciu'on puisse leur préférer.

Cette œuvre suffirait à prouver : et nous insistons sur ce point que dans la période qui suit la mort de Giotto, ce n'est pas Florence, c'est Padoue qui tient le premier rang, ou du moins qui le lui dispute. Le progrès de l'art est ici nettement marqu('. Il frappe tout d'aliord par une liarmonie de coloris et déjà une certaine entente du clair-obscur qui sembleraient empruntées à ^'enise, si les dates ne prouvaient que c'est au contraire Venise qui a pu les empruntera Padoue.

L'art, à la suite du grand initiateur de l'Arena, a étendu aussi son domaine par l'aisance et la \ariété dans la composition, par l'habileté à grouper un nombre considérable de personnages, par la diversité et l'intensité des expressions, par la connaissance plus exacte et plus approfondie du corps humain. De plus, dans les l-'iincrailhs de sj/nff Lucie,

I. Saronno est à 20 kili>métres au imrd dr Milan. Parmi les nomlireux sujets du baptistère de \'érone nous signalerons aussi les diiiiliors Je f Af'ûCiil vpsc.

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par exemple, on voit déjà quelque chose des belles ordonnances qu'on admirera dans (Thirlandajo et dans les Bellini. D'autre part les corps nus de sainte Lucie et de saint (ieorges, dans les scènes de .^Iartyre sembleraient contem]Kjrains des progrès réalisés par ^lasaccio et devenus, gri'ice à lui, le patrimoine commun de l'art.

En somme, ces peintures témoignent pour le temps dune science extraoreiinaire. Certains raccourcis sont aljordés et résolus avec une franchise déjà sûre '. Il semble cependant que cette science soit en défaut

AUichieii. Marlyic Jj sainte Ca'.hciiac iChapellc Saint-Georges).

pour le ccjrps du Christ dans le Criicificiiicnt. La raison en est sans doute (jue, lorsqu'il a dû peindre la divinité, l'artiste n'a pas osé se -dégager franchement des formes traditionnelles. Il est un peu plus hardi lorsqu'il représente les deux larrons. .Mais on douterait encore que ces figures soient du même temps que celles de saint Georges et de sainte Lucie. Des anomalies analogues et tenant à la même cause pourraient être encore relevées au siècle suivant les crucifiements de Fra Angelico par exemple;. Il en fut de même dans l'antiquité pa'ienne et la figure de Pallas dans le fronton d'Egine conserve un caractère très nettement archa'ique en comparaison des statues qui l'accompagnent.

1 . Kcmarqucf Te bciurreau habille de rouge qui attise le feu dans le Martyre Ji; sainte l.iieie.

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Ces traces d'archaïsme n'empêchent pas de sentir partout dans la chapelle Saint-Georges le goût et la curio>ité de la science. Ils ne se montrent pas seulement dans le dessin des figures, mais dans une préoccupation déjà heureuse de la perspective qui trouve d'autant ]j1us à s'appliquer que l'architecture et une architecture souvent compliquée tient une grande place dans les fonds. Padoue.la ville savante, n'avait pas attendu l'enseignement florentin de Paolo L'cello pour s'adonner à ces recherches. Xous rappelons également ici (chose qui tient en partie aussi à la science), les progrès dans la richesse du coloris que nous signalions en commençant. D'après Burckhardt la palette des peintres de -San (Tiorgio contiendrait deux fois plus de tons que celle de Liiotto et de ses contemporains. Il faut insister plus encore sur les progrès dans la facture et sur le soin apportéà l'exécution du murcedu. L'habileté du modelé et le moelleux de la touche rendraient invraisemblables la date non contestable de certaines figures.

Cette exécution, cependant, n'est pas la même dans tous les sujets et l'on peut chercher à distinguer ce qui appartient à Altichieri de ce qui doit être donnéà Jacopo d'Avanzo. On a comme point de départ dans cette étude les Funérailles de Saintc-Liuie qui sont signées : Avenciiis Ver. [oneiisis . Knfin dans une même œuvre cette exécution se trouve très sensiblement inégale ; ce qui prouve que les maîtres n'ont pas tout fait et ont eu recours à l'aide de leurs élèves. Souvent les mains sont moins bien étudiées et moins bien peintes que les tètes.

En continuant notre examen avec plus d'attention, nous pourrons, comme à TArena, suivre les progrès accomplis par les artistes et la transformation de leur talent pendant qu'ils poursuivaient leur œuvre. Parfois ils semblent gênés par leurs progrès mêmes. La dignité et la noblesse jointes à la clarté et à la simplicité se montrent mieux dans la partie supérieure de la vie de saint Georges ciue dans la partie inférieure, très probablement exécutée la dernière et où le peintre cherche à étaler un peu sa science récemment acquise et à accentuer a\ec quelque exagération l'expression et le geste. Mais là encore on reste frappé de l'élévation du sentiment.

La chapelle Saint-Georges fut la chapelle sépulcrale de la famille dei Lupi, marquis de Soragna. Commencée par Raimundino Lupi, général au service des Carrare en 1377. elle ne reçut son achèvement que de Bonifazio Lupi en 1384.

Bonifazio Lupi avait fait aussi construire la chapelle Saint-Jacques (depuis Saint-Félix^ à l'église del Santo et il en avait confié la décoration aux mêmes artistes. Le travail avait été commencé en 1376. La

succl•:ssl■:UK^ nie (.iotto

chapelle San (nacomp serait l'œuvre capitale de la peinture padouane à rettc époque, si la chapelle Saint-(ieorges n'existait pas. La composition la plus importante est une crucifixion divisée en trois parties par les colonnes engagées dans le nuir Elle est intéressante à comparer au même sujet traité ])ar les mêmes artistes à San ( iiorgio

Les scènes eni- ]iriinté('s à la \ ie de saint Jacques le majeur ont permis de traiter des sujets de caractères très divers : Flrmogène faisant apparaître les démons, ])uis se convertissant à la voix du saint; saint Jacques apparaissant en songe au roi d'Espagne Ramire ; le roi anminvant à sa cour la vision qu'il \ienl d'avoir: la bataille entre les Arabes et les Espagnols sous les murs de CUuijo, lia taille dans laquelle la victoire fut assurée aux chrétiens par l'intervention tlu saint, ce (jui lui \alut le surnom de Matoiiioros '.

Il ne reste rien de la décoration du Palazzo ilel Capitanio où, dans la Salle des Huipcrcitrs. Altichieri et Ottoviano Pradino avaient représenté les empereurs romains ; iiiiris i. uni tigiiris. clinique I riit inf^liis. aiiro optiinoqiic tttni colore depictis ' .

On voit donc qu'au xiv" siècle et au commencement du xV l'école

I . T,a bataillt; de Clav'ijo lut livrée par Ramire II, mi de Léon, qui réiçna de 843 à 850. 1- Michel Savonarole, op. cit. • Merveilleuses tiyurrs et trinmphes peints avec de l'or et avec les meilleures couleurs •>.

Avaiizu. Sainte I.ucic devant le Prêteur 1 Chapelle SaiiU-George>)

PADOUK

de Padoue était remarquable par le talent comme par l'activité. C'est alors qu'une nouvelle impulsion partie de Florence contribua à préparer l'apparition d'un des plus grands artistes de la Renaissance, d'un de ceux dont l'influence a été la plus profonde et la plus durable sur les artistes qui ont suivi : Andréa Mantegna. Cette fois-ci, ce ne fut pas un peintre, mais un sculpteur qui dirigea le mouvement: Donatello '1383-1466 . 11 est vrai qu'il fut accompagné d'autres artistes toscans qui étaient jjeintres, Paolo di i)<iii(i, ]jUis connu sous le nom de Paolo Ucello et Cennino Cennini

Jean de Pise. Autel de terre c-uite iChapelle SaiiU-Jactiues et Saint-Christophe aux Eremitanii

[Douuello. Le Miracle de l'Avare iMaitre-aulel du Santo).

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