DAVID ET SALOMON
La recherche de la vérité, toujours difficile lorsqu'il s'agit de l'extraire de récits légendaires, le devient encore davantage lorsque les documents écrits sont l'oeuvre de rédacteurs qui ont vu les faits du passé à travers le prisme des théories et des préjugés de leur propre temps. Il s'ensuit que le premier devoir de la critique est de déterminer, avec le plus de précision possible, l'époque où furent composés les documents écrits.
1° Les deux livres de la Chtoniqvs ou Paralipomènes ont été rédigés au m® siècle par un écrivain de
la caste sacerdotale. Le point de vue où l'auteur s'est placé est celui du Lévitique ;
2* Les deux livres des Rois (3 et 4 Rois des Ribles catholiques), œuvre d'un Juif transporté à Babylone, datent de la fin de l'exil; ils sont rédigés d'après le point de vue du Deutéronome de Josias ;
3* Le livre des Juges, préambule et appendice, a été écrit par un Éphraïmite durant le siècle qui a suivi la chute de Samarie; on ne doit donc pas s'étonner si l'on retrouve dans le livre des Ju^es l'empreinte des mœurs et de l'état social de la période qui s'étend de la chute de Samarie au règne de Josias ;
4* Enfin les deux livres de Samuel (1 et 2 Rois des Bibles catholiques), un peu plus anciens que le livre des Juges, datent cependant de la première moitié du VII® siècle. L'auteur est un Judéen qui a dû vivre sous le règne d'Azarias ou Ozias.
Cet exposé chronologique indique en quel degré de suspicion la critique doit tenir chacun de ces documents. A côté de ces recueils historiques, on possède d'autres documents antérieurs qui permettent de les contrôler et de les rectifier. Ce sont les écrits des prophètes qui ont vécu avant le vii« siècle : tels sont Joël, Amos, Osée, Ésaïe, Michée et quelques anonymes du viii* siècle. C'est à l'aide des précieux renseignements contenus dans leurs poésies que la critique peut légitimement espérer de rétablir les faits dans la vérité historique.
Après 40 années de règne, David parvint à réunir sous son sceptre les tribus d'Israël jusque-là indé-
pendantes Tune de Tautre. Il y avait des prêtres, mais non un clergé, si par ce mot on entend un corps hiérarchiquement organisé. Chaque clan ou chaque village avait un sanctuaire et des sacrificateurs; tel sanctuaire pouvait être plus renommé que d'autres; tel prêtre pouvait jouir d'une plus haute autorité auprès du peuple ; mais d'organisation hiérarchique, il n'y avait nulle trace. L'établissement de l'unité politique sous le sceptre du roi David a pu naturellement suggérer l'idée de l'unité religieuse; mais lorsque David, vainqueur de ses rivaux et des enne-
mis extérieurs, eut acquis la paisible jouissance du trône, le poids des ans l'accablait trop pour qu*ii entreprît une tâche aussi difficile que celle de fonder un clergé jéhoviste au sein d'un peuple adonné au paganisme sémitique. D'après 1 Chronique, XXIII, il aurait ébauché une organisation lévitique; mais on sait combien est faux le point de vue où se met l'historien clérical du iii° siècle : David étant posé comme ^e roi saint selon la doctrine du Lévitiqtte, on lui prête tous les actes et tous les projets aptes à faire croire à la réalisation de ce type théocratique. C'est dans un esprit analogue que, voulant faire de Cyrus le modèle des princes, Xénophon a écrit sa Cyropedie. L'essai d'organisation sacerdotale que la Chronique attribue à David n'a aucun fondement historique : le deuxième livre de Samml (2 Rois des Bibles catholiques), œuvre du vu'' siècle avant notre ère, est muet sur ce point. Ce qu'on peut admettre, c'est que David comprit qu'en face des sanctuaires religieux qui,
dans les autres tribus, possédaient la faveur populaire, il était habile et politique d'en créer un dans la nouvelle capitale qui égalât ses rivaux, et même détournât à son profit la vénération et les hommages des Hébreux.
Quoi qu'il en soit, ce que David avait pu méditer, Salomon l'exécuta. Un temple fut élevé, à Jérusalem, à l'endroit où David avait établi sa chapelle privée ; rien ne fut épargné pour lui donner une magnificence inouïe, s'il faut en croire les récits pompeux du livre des Rois (3 Rois, V-VI). La construction de l'édifice exigea sept années; Salomon en fit l'inauguration solennelle en présence d'une multitude immense accourue de toutes les parties de l'empire hébreu. L'impression paraît avoir été assez vive pour qu'on prît peu à peu l'habitude d'y venir en pèlerinage. C'est à cette époque que vraisemblablement furent désertés les vieux sanctuaires de Siloh, de Guilgal, de Mispah et de Ramah. Mais la dislocation de l'empire hébreu à la mort de Salomon et les événements subséquents détruisirent, pour le temple, toute chance d'acquérir une prépondérance incontestée.
Le commencement d'organisation que le clergé jéhoviste put recevoir de David ne semble pas avoir dépassé l'enceinte du temple de Jérusalem. La subordination des prêtres à l'un d'entre eux n'excéda pas celle qui incline nos vicaires devant le curé de la paroisse* Il n'y avait rien là qui ressemblât à l'autocratie d'un grand pontife. Sous David et sous Salomon, l'unité de commandement n'existait même pas; on
voit, en effet, simultanément deux prêtres chefs, Akhimélek et Sadok, Sadok et Abiathar. Ces hauts fonctionnaires avaient, dans leur charge, moins de stabilité que nos évêques : le roi les nommait ou les révoquait selon son bon plaisir (3 Rois, II, 26-35). Bien plus, le roi remplissait lui-même les fonctions sacerdotales puisqu'il sacrifiait en personne et faisait fumer l'encens sur l'autel dans les cérémonies les plus augustes (3 Rois, m, 4; Vllt, IX, 35).
Les prêtres jéhovistes, sous David et sous Salomon, appartenaient-ils à la tribu de Lévi ? On peut le nier hardiment. On voit, en effet, dans 2 Samuel, VIII, 48, que les propres fils de David, tribu de Juda, sont prêtres *.
Dans 2 Samuel, XX, 26, un Jaïrite, c'est-à-dire un membre d'une grande famille de Galaad, nommé Hira, était aussi prêtre.
Dans 3 Rois, IV, 5, un fils de Nathan le prophète, Zaboud, était prêtre. Ce Zaboud prêtre est qualifié de c ami du roi Salomon ».
La mention de lévites se trouve dans l'appendice du livre des Juges, XVII, XXI, lévite de Mikah et lévite d'Ephraïm; mais l'appendice du livre des Juges a été composé à une époque voisine du règne de Josias. Dans les deux livres de Samuel qui, plus anciens que l'appendice des Juges, datent cependant du vu* siècle, les lévites sont cités une seule fois sous David; et
1. Reuss, Histoire des Israélites, p. 421, note 2. La traduction des Bibles vulgaires par « officiers » est fautive ; il y a dans le texte hébreu « cohen » qui veut dire prêtre.
encore, le passage est-il suspect au point de vue de l'intégrité : c 2 Samuel, XV, 24. Puis survinrent aussi Sadok et avec lui les lévites portant Tarche d'alliance*. »
Dans tous les prophètes antérieurs au règne de Josias, depuis Joël, Amos, Osée, Ésaïe, Michée, etc., c'est-à-dire depuis le ix® siècle (règne de Joas) jusqu'au dernier quart du vn® (règne de Josias), il est parlé rarement des prêtres. Quant aux lévites, les prophètes ne les connaissent point ; le mot ne se trouve point dans leurs écrits. C'est Jérémie qui le premier a mentionné les lévites, lesquels pour lui sont les prêtres mêmes de Jéhova (Jérémie, XXX, 48). Or Jérémie vivait à l'époque où Josias accomplit sa réforme et publia le Deutéronome. Le Deutéronome connaît les lévites; mais comme Jérémie, il ne fait pas des prêtres une caste, puis des lévites une autre caste. Le terme usuel est c les prêtres lévitiques ou fils de Lévi * ». Il est même dit (Deutéronome, XVIII, 1) que ces prêtres lévitiques sont toute la tribu de Lévi. Ainsi, dans le Deutéronome, tous les lévites ont le droit d'ofQcier à l'autel : ils sont prêtres. Or le code du Sinaï (Nombres, XVI, 10, 32) punit de mort tout lévite qui, pour s'égaler aux prêtres, usurperait les fonctions réservées à ces derniers.
Il résulte de ces faits précis :
1** Que la distinction entre prêtres et lévites, incpn-