‹ Paganisme des hébreuxChapitre 27 sur 137 · DIEU SPIRITUEL · texte numérisé non relu

DIEU SPIRITUEL

Le mot spirituel, dérivé du latin spiritm, souffle, doit être entendu dans son sens physique de corps subtil, analogue à Tair, à un gaz. Le sens moderne de immatériel a été introduit dans la philosophie par Platon; les Hébreux ni même les chrétiens des trois premiers siècles n'ont pas connu la substance immatérielle; une substance immatérielle eût été pour eux une idée dénuée de sens. L'antiquité n'admettait pas deux substances, l'une matérielle, et l'autre immatérielle; elle n'en connaissait qu'une, la matière; seulement on divisait les corps en deux catégories: 1** les corps terrestres, c'est-à-dire ceux que nous appelons aujourd'hui simplement nos corps; 2° les corps spirituels ; tels étaient Dieu, les anges, les âmes; les corps spirituels étaient incorruptibles. On trouvera dans

saint Paul, I Corinthiens, XV, 40-55, toute cette théorie et les conséquences que l'apôtre en déduit pour la vie future; elle est du plus haut intérêt, car elle seule peut nous faire comprendre la théologie ancienne; avec le sens que nous attachons aujourd'hui au mot spirituel et à la doctrine dite spirituahste, nous sommes exposés, non seulement à dénaturer le sens des théologies antiques, mais encore à les rendre inintelligibles. Il résulte de là que par Dieu spirituel il ne faut pas entendre un Dieu immatériel, mais un Dieu ayant un corps spirituel, subtil comme l'air ou la flamme. Du reste la présence du Dieu spirituel est ordinairement révélée, dans la Bible élohiste, par la sensation d'un souffle qui passe sur la figure ou qui agite la cime des arbres et des buissons.

1° LA CONCEPTION D'UN DIEU SPIRITUEL APPAR- TIENT A LA RÉDACTION ÉLOHISTE

P Le chapitre III de V Exode raconte l'apparition de Dieu dans un buisson ardent, la mission qu'il confie à Moïse de faire sortir les Israélites de la terre d'Egypte, puis de les conduire dans la terre des Cananéens. « Exode, III, 10. Va donc, dit le Seigneur à Moïse, je vais t'envoyer auprès de Pharaon, tu conduiras mon peuple, les enfants d'feraël, hors de l'Egypte. — 11. Alors Moïse dit à Dieu: Que suis-je pour aller auprès de «Pharaon et pour conduire les enfçints d'Israël hors de l'Egypte? — 12. Et Dieu répondit : Je serai avec toîj et ceci te servira de signe

de ce que c'est moi qui t'envoie : quand tu auras conduit le peuple hors de l'Egypte, vous adorerez Dieu sur cette montagne. — 16. Va assembler les anciens d'Israël et dis- leur: Le Seigneur, le dieu de vos pères, le dieu d'Abraham, le dieu d'Isaac, le dieu de Jacob, m'est apparu et m'a dit : J'ai arrêté mes regards sur vous et sur ce qui a été fait en Egypte. — 17. J'ai dit : Je vous ferai passer de la misère d'Egypte au pays des Chananéens, en cette terre où coulent des ruisseaux de lait et de miel. — 18. Ils écouteront ta voix, et tu iras, toi et les anciens d'Israël, vers le roi d'Egypte. Vous lui direz : Le Seigneur, le dieu des Hébreux, nous a appelés; c'est pourquoi nous sommes obligés d'aller à trois journées de marche, dans le désert, pour sacrifier au Seigneur, notre dieu. — 19. Mais je sais que le roi d'Egypte ne vous laissera point partir, pas même sous la pression d'une main puissante. — 20. Mais j'étendrai ma main, et je frapperai l'Egypte par toutes sortes de prodiges que je ferai au milieu d'elle; et après cela, il vous laissera aller. — 21. Je ferai obtenir à ce peuple les bonnes grâces des Égyptiens, de sorte que, quand vous partirez, vous ne partirez pas les mains vides. — 22. Mais chaque femme demandera à sa voisine et à son hôtesse des vases d'or et d'argent et des vêtements; vous en revêtirez vos filles et vos fils, et vous dépouillerez les Égyptiens. — IV, 1. Moïse répondit à l>ieu: Ils ne me croiront pas, et ils n'écoijteront pas ma voix; mais ils diront : Le Seigneur ne t'est point apparu. — 2. Le Seigneur lui dit donc : Que tiens-tu dans ta

main? Une verge, répondit Moïse, etc.. » Viennent deux miracles, celui de la verge changée en serpent et celui de la main qui se couvre d'une lèpre blanche. Dans ce dialogue entre le Seigneur et Moïse, la chaîne des idées se déroule sans solution de continuité; les deux objections qu'oppose Moïse, l'une qui le concerne lui-môme, l'autre qui concerne le peuple israélite, sont aplanies par Dieu selon la méthode ordinaire des religions, au moyen de miracles. Considéré dans l'ensemble, le récit conserve son unité, soit dans la naïveté du dialogue, soit dans la manière dont est conçue la divinité. En effet, le dieu qui s'entretient avec Moïse n'est pas le Dieu universel, celui de tous les peuples; il n'est pas le Dieu de la justice et de l'équité envers tous les hommes sans distinction de races; non, c'est une divinité locale, le chef d'un clan particulier, celui des fils d'Abraham, comme le Rob-Roy de Walter Scott est le chef des fils de Grégor (Mac Grégor). Aussi le dieu des fils d'Abraham a-t-il sur la morale et sur les devoirs qui incombent à ses fonctions les idées qui caractérisent les chefs de clans en Ecosse : enrichir sa tribu aux dépens de ses ennemis, telle est l'une de ses préoccupations. De même que le chef des Mac Grégor préparait à son clan de fructueuses razzias sur les habitants de la plaine, de même le chef des Béni-Israël promet aux siens la dépouille des Égyptiens. Les divergences qui apparaissent dans l'exécution des desseins de l'un et de l'autre tiennent au milieu et au temps; tandis que Rob-Roy agissait par la force ouverte, le chef des Béni-Israël procède par Fastuce

et par la perâdîe ; il se conduit selon les mœurs propres aux Sémites pillards de TAsie. Cette assimilation du dieu des Abrahamides à un chef de tribu montre avec netteté quel était le caractère de la théologie hébraïque à l'époque où fut écrite cette narration ^ n** Le récit qu'onvient de lire est coupé, dansletexte actuel, entre le verset 12 et le verset 16, par un épisode dont Tesprit est diamétralement opposé : c Exode III, 13. Moïse dit à Dieu : Vois; si je viens, moi, auprès des enfants d'Israël et que je leur dise : Le Dieu de vos pères m'envoie auprès de vous, et qu'ils me disent : c Quel est son nom ? > Que leur répondrai-je?

— 14. Alors Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui est*. Et il dit : Voici ce que tu diras aux enfants dlsraêl : C'est c Éheyêhy Je suis > qui m'envoie auprès de vous.

— 15. Et Dieu dit encore à Moïse : Voici ce que tu diras aux enfants d'Israël : C'est c lahewehy II est >, le dieu de vos pères, le dieu d'Abraham, le dieu dlsaac et le dieu de Jacob qui m'envoie auprès de vous; c'est là mon nom à tout jamais, et ce sera ma désignation d'âge en âge. >

1. L'acte recommandé par le Seigneur au verset 22 est défini par notre loi une escroquerie aggravée d'abus de confiance. Pour ce crime aujourd'hui, en vertu de l'article 408 du Code pénal, le dieu d'Israël serait condamné aux travaux forcés à temps. Rien, mieux que ce rapprochement, n'est capable de faire comprendre quel immense progrès s'est opéré dans les conceptions théologiques ainsi que dans les mœurs.

2. « Eheyék aschcr éhejféh. Je suis celui qui suis, » et non pas celui qui est, parce qu'en hébreu la syntaxe veut qu'après le pronom relatif qui, on mette la même personne que précédemment. C'est ainsi qu'on dit encore : « Je suis le dieu qui t ai fait sortir », au lieu de : « qui t'a fait sortir ». Voir Reuss, Bûtoire Sainte, tome II, p. 9, note 3.

Rien de plus net : c'est bien VÊtre existant par luimême. Ce n'est plus le grossier anthropomorphisme de la narration précédente, c'est la conception philosophique la plus élevée. Il est donc absolument impossible que les trois versets 13, 14, 15, appartiennent à la même rédaction et à la même époque. En effet, la narration anthropomorphique fait partie du recueil jéhoviste; les versets philosophiques se rattachent à la rédaction élohiste.

IIP Le chapitre V de VExode contient le récit des travaux auxquels était asservi le peuple Israélite en Egypte. On sait aujourd'hui que cette peinture a été faite d'après les corvées imposées aux indigènes chananéens par le sultan Sàlomon.

Moïse et Aaron avaient intercédé auprès de Pharaon pour qu'il permît aux Israélites d'aller au désert sacrifier à leur dieu. Non seulement Pharaon avait refusé, mais il avait donné l'ordre qu'on redoublât de sévérité à l'égard des Israélites. La tâche de ceux-ci consistait à faire des briques en argile mélangée de paille hachée; la pâte séchait au soleil; ces briques servaient à construire les murs et même des monuments. Les ingénieurs égyptiens avaient divisé les ouvriers Israélites en escouades, et, à la tête de chaque escouade, placé un contre-maître pris parmi les travailleurs. En exécution des ordres du roi, les ingénieurs accablèrent de vexations ouvriers et contremaîtres, si bien que ceux-ci, poussés au désespoir, reprochèrent à Moïse d'avoir aggravé leurs maux par sa démarche inconsidérée auprès de Pharaon* Moïse,

effrayé de ce résultat inattendu, en rejeta la responsabilité sur le Dieu d'Israël :

c Exod£, y. 51. AlorsMoïses'adressant derechef au Seigneur lui dit : Seigneur pourquoi fais-tu maltraiter ce peuple ? Pourquoi m'as-tu envoyé ? — 22. Car depuis que je suis allé chez Pharaon pour lui parler en ton nom, il a maltraité ce peuple, et tu ne Tas nullement délivré. — VI, 1. Alors le Seigneur répondit à Moïse : Tantôt tu vas voir ce que je ferai à Pharaon ; car par la puissance de mon bras, il les chassera même de son pays. >

Cette narration, non moins intéressante que naïve, est suivie d'un épisode d'un caractère tout différent; au récit empreint d'anthropomorphisme succède une profession de foi philosophique. Celle-ci sert de préambule à une solennelle déclaration d'alliance avec le peuple hébreu, t Exode, VI, 2. Le Seigneur parla ensuite àMoïse et lui dit : Je suis Celui qui est. — 3. J'ai apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme c El êchadddi, le dieu fort tout-puissant » ; mais je ne me suis point fait connaître à eux sous ce nom qui m'est propre : Celui qui est. — 4. J'ai fait avec eux une alliance qui sera ferme, en promettant de leur donner la terre de Chanaan, cette terre dans laquelle ils ont demeuré comme voyageurs et étrangers. — 5. Et j'ai entendu les gémissements des enfants d'Israël que les Égyptiens tiennent en esclavage ; car je me suis souvenu de mon alliance. — 6. C'est pourquoi dis aux enfants d'Israël : Je suis celui qui est; c'est moi qui vous déchargerai des fardeaux dont les Égyptiens vous acca-

iOO - LE DIEU NATIONAL DES HÉBREUX

blent; qui vous délivrerai de la servitude à laquelle ils vous réduisent, et qui vous rachèterai en déployant la force de mon bras et en exerçant des jugements sévères. — 7. Je vous prendrai pour mon peuple, et je serai votre dieu ; et vous saurez que c'est moi qui suis le Seigneur, votre dieu, lorsque je vous aurai dégagés des fardeaux dont les Égyptiens vous accablent. — 8. Je vous ferai entrer dans cette terre que j'ai juré de donner à Abraham, à Isaac et à Jacob : car je vous la donnerai et je vous en mettrai en possession : Je suis celui qui est. >

Ainsi, dans cet épisode, comme au chapitre III, Dieu est défini : L'Être existant par lui-même. Cette notion est inconnue du peuple hébreu. Le rédacteur le sait si bien qu'il a soin de constater que les Patriarches, c'est-à-dire les chefs de la race pendant dix siècles, ont regardé le dieu d'Israël comme un Fort tout-puissant, en un mot, comme un homme, t L'Être existant par lui-môme >, telle est la définition nouvelle que le rédacteur philosophe veut répandre parmi le peuple. Ce fragemeut du chapitre VI se détache de la narration jéhoviste par son esprit philosophique; les versets 2-8 du chapitre VI appartiennent donc à la rédaction élohiste.

En- résumé, les deux fragments de V Exode où la Divinité est conçue au point de vue abstrait de l'Être appartiennent à la rédaction élohiste. Dans la narration où ils sont intercalés domine exclusivement l'anthropomorphisme; cette narration fait partie du document jéhoviste.

AVANT LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE ^0i

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