HAUTS LIEUX
C'était une croyance universelle qne les sacrifices accomplis sur les monts étaient plus agréables au ciel. Aussi les Hauts lieux, Bamôth pluriel de Bamah, furent-ils les endroits préférés pour rendre le culte aux divinités. On trouve la coutume florissante chez tous les Sémites; elle apparaît dès l'origine chez les Hébreux; elle n'a pas cessé de régner jusqu'à la chute de Jérusalem.
Un célèbre passage d'Ézéchiel, chapitre XVI, donne à penser que, à côté des Hauteurs naturelles, collines et montagnes, il faut distinguer des Hauteurs artificielles ou tertres élevés de main d'homme. On les construisait dans l'intérieur des villes; et sur elles se dressaient des tentes qui renfermaient des images symboliques du dieu ; c'étaient comme autant de petites chapelles.
Le catholicisme a suivi cette coutume antique dans l'érection de ses églises, surtout dans les campagnes oùles conditions d'emplacement sont à peu près affran-
chies de toute restriction. C'est, en effet, sur les Hauteurs qu'il érige ses temples; lorsque le terrain ne s'y prête pas naturellement, on l'exhausse au moyen de remblais. On peut affirmer que, soit par une disposition naturelle, soit par le secours de l'art, l'édifice religieux se dresse généralement sur une hauteur. De même que les Hébreux avaient des Hauts lieux renommés, objets de pèlerinages solennels, tels que Gibéon et Rama, de même le catholicisme a ses Hauts lieux en vogue, tels que Notre-Dame de Fourvières à Lyon, Notre-Dame de la Garde à Marseille, etc., où, à certaines époques, se rend en foule le troupeau des fidèles. Sous des noms différents, les coutumes sont restées les mêmes; le fond superstitieux n'a pas changé.
Voici les fragments du chapitre XVI d'Ézéchiel : Jérusalem, c'est-à-dire le royaume de Juda, est personnifiée en une femme, épouse de Jéhova, qui l'a comblée de bienfaits. Le prophète appelle adultères et fornications avec les étrangers. Philistins, Assyriens, Chaldéens, Egyptiens, etc., le culte que Jérusalem rendait aux dieux de ces peuples. H n'y pas lieu, en cet endroit, de s'occuper si, dans le culte des divinités sémitiques, n'entrait pas véritablement la prostitution; c'est une affaire à part, qui sera traitée ultérieurement.
t Ézéchiel, XVI, 16. Tu pris de tes vêtements que tu cousis l'un à l'autre pour en faire des tabernacles sur les Hauts lieux; et là, tu te plongeas dans la fornication d'une manière inouïe et illicite. 9 Allusion aux tentes-
chapelles où les Israélites adoraient les dieux étrangers.
« 24. Il est arrivé que tu te construisis des lieux de débauche; et tu te fis, dans chaque place publique, des Hauteurs. » Par Hauteurs il faut entendre les chapelles élevées sur des remblais dans les places publiques; comme on y adorait des dieux autres que Jéhova, le prophète les flétrit du nom de lieux de débauche.
t 26. A chaque angle de rue, tu te dressais une Hauteur; tu déshonoras ta beauté, tu te livras à tous les passants, tu multiplias tes adultères. » Môme ai* gnîfication allégorique.
Les versets 31 et 39 doivent être interprétés de la môme manière.
Le culte sur les Hauts lieux qu'après la captivité de Babylone, la loi interdit avec tant de rigueur, fut au contraire la règle durant la période antérieure. En voici deux exemples remarquables :
A. JugeSy VI, 26. Jéhova dit à Gédéon : Tu élèveras sur le haut de ce lieu escarpé un autel en l'honneur de Jéhova, ton dieu.
B. 1 Samuel, IX, 12-16. Saûl encore pâtre ayant perdu ses ânesses se rend à la ville pour consulter le voyant Samuel. On lui dit que Samuel doit aller sur la hauteur pour y offrir un sacrifice. Saûl se rend à la cérémonie, puis au banquet qui suivit.
Ainsi, voilà le grand propbète Samuel, bien plus! Jéhova lui-môme, qui choisissent les hauteurs pour la célébration du culte.
te culte sur les Hauts lieux s'est pratiqué sous les rois jusqu'à la captivité de Babyloue.
A. 2 Samvsly XV, 32. David poursuivi par Absalon s'enfuit de Jérusalem; il arriva au sommet du mont des Oliviers, à l'endroit où l'on adore Dieu.
B. 3 Rois, III, 2-4. Salomon et tout le peuple sacrifiaient sur les Hauts lieux; le plus renommé était Gibéon; sur l'autel qui y était, Salomon offrit mille holocaustes.
Le rédacteur des Rois ajoute : t parce que jusqu'alors on n'avait point bâti de temple. » Mais, ainsi que fait observer M. Reuss, môme après la construction du temple de Salomon, les choses restèrent dans le même état, car la Loi écrite, le Pentateuqice, n'existait pas. Le sanctuaire de Jérusalem resta un sanctuaire local, aussi saint, mais pas plus saint que les autres sanctuaires.
G. 3 Rois, XIV, 13. Le peuple de Juda, sous le règne de Roboam, construit des Hauts lieux et s'abandonne au culte phallique.
D. 3 Rois, XV, 11-14. Abiah, fils et successeur de Roboam, avait suivi l'exemple de son père; mais Asa, son fils, rendit la prééminence au culte de Jéhova. Il abolit les pratiques du culte de la Divinité génératrice, destitua même sa mère du privilège deSultane- Validé parce qu'elle adorait une idole phallique; mais il conserva les Hauts lieux; ce qui prouve que le culte de l'Eternel avait lieu sur les hauteurs, selon la pratique universelle des Sémites.
£. 3 Rois, XXII, 42-43. Josaphat, fils d'Asa, fut
jéhoviste comme son père; et cependant les Hauts lieux ne furent point détruits; le peuple y sacrifiait encore et y brûlait de l'encens.
Y.ARoiSy XII, 2-3. Le roi de Juda, Joas, môme sous la tutelle du prêtre-chef Joïada, ne détruisit pas les Hauts lieux : t le peuple continua d'y sacrifier et d'y offrir de l'encens. »
G. 4 Rois, XIV, 3-4. Amazias, fils et successeur de Joas à Jérusalem, imita le jéhovisme de son père ; sous son règne, Jéhova continua d'être adoré sur les hauteurs.
H. 4 Rois, XV, 3-4. Sous le règne d'Azarias ou Ozias, et 4 Rois, XV, 34, sous le règne de son fils Joatham, Jéhova continua d'être adoré sur les Hauts lieux.
1. 4 Rois, XVIII, 3-4. Ézéchias abolit les Hauts lieux, les colonnes phalliques, les Astartés; il détruisit le Serpent d'airain que, d'après la tradition, Moïse avait fait. Au verset 22, le général assyrien qui assiégeait Jérusalem dit nettement que ces Hauts lieux étaient les endroits où l'on adorait Jéhova.
€ Quant à ce que vous me dites : c'est en Jéhova, votre dieu, que nous mettons notre confiance, n'estce pas ce dieu dont Ézéchias a aboli les Hauts lieux et les autels, en disant à Juda et à Jérusalem : Vous n'adorerez que devant cet autel qui est à Jérusalem. » Le doute n'est pas possible : jusqu'à Ezéchias Jéhova était adoré sur les Hauts lieux; même sous les rois les plus jéhovistes, l'adoration de Jéhova sous la forme symbolique du serpent avait persisté, à partir de la sortie d'Egypte. Enfin, les paroles prêtées au général
assyrien par Thistorien clérical montrent clairement quelle fut la pensée intime qui dirigea Ézéchias dans sa tentative religieuse : ce ne fut pas une pensée d'orthodoxie jéhoviste, ce fut le dessein politique de centraliser le culte à Jérusalem, sa capitale, et d'avoir ainsi, sous la main, ce puissant levier de dominalion.
J. 4 Rois, XXI. Manassé, fils d'Ézéchias, rétablit le culte des dieux sémitiques que son père avait essayé d'abolir; cette restauration fut accueillie avec enthousiasme par le peuple. Au verset 3 figurent les Hauts lieux rebâtis.
Le livre des Rois ne parle pas de la captivité de Manassé à Babylone, et encore moins du repentir de ce roi. Cette légende imaginée par le clérical rédacteur des Chroniques pour l'édification des fidèles n'a aucun caractère de vraisemblance. Il n'y eut pas, en effet, de guerre avec Babylone; Manassé n'a pu être enmené prisonnier dans cette ville; par conséquent il n'a pas eu sujet de se repentir d'avoir rétabli le vieux culte suivi par les Hébreux depuis neuf siècles.
Un détail toutefois ne laisse pas d'être intéressant, quoique, d'après les faits précédents, il n'ait rien que de naturel : « 2 Chroniques, XXXIII, 17. Après la conversion de Manassé à Jéhova et la destruction des autels qu'il avait élevés aux dieux sémitiques, le peuple néanmoins offrit encore des sacrifices sur les Hauts lieux, mais c'était à leur dieu Jéhova. » On voit par là que sous Manassé, comme sous tous les rois antérieurs à Ézéchias, le culte de Jéhova se fit
sur les Hauts lieux, concurremment avec celui des dieux sémitiques.
K. 4 Rois, XXI, âO-â3. Amon, fils de Manassé, continua la politique religieuse de son père, c'est-à-dire qu'il laissa le peuple à son culte antique ; il fut assassiné par des officiers cléricaux. — 24. Mais le peuple mit à mort tous ceux qui avaient conspiré contre Amon, et ils firent régner en sa place Josias, son fils. » Cette fureur du peuple contre les assassins d'Amon montre combien le roi, soutien du culte traditionnel, était populaire; elle démontre par conséquent que la tentative d'Ëzéchias et les conspirations du parti clérical avaient pour but de substituer une orthodoxie nouvelle à la religion que les Hébreux pratiquaient depuis tant de siècles.
L. 4 Rois, XXII. Josias reprend la réforme essayée par Ézécbias : il l'accomplit avec une vigueur extraordinaire. Il détruit tous les Hauts lieux (versets 8, 13, 19). Sur les uns on adorait Baal; les prêtres qui desservaient ces autels furent égorgés. Sur les autres, on adorait Jébova; les prêtres qui desservaient les Hauts lieux de Jébova furent simplement mis en disponibilité avec demi-solde : « 9. Les prêtres qui avaient sacrifié sur les Hauts lieux ne montaient plus à l'autel de Jébova dans le temple de Jérusalem; mais ils partageaient seulement avec leurs frères les pains sans levain. » — « Il s'agit, dit M. Reuss, des prêtres dont il avait été question au verset 8. Le roi les jugea indignes de fonctionner au temple qui aurait dû être le seul sanctuaire pour Israël d'après la Loi; cependant
il ne voulut pas les priver de moyens de subsistance. Les pains azymes représentent sans doute ici toutes les compétences sacerdotales provenant de Tautel. Évidemment il n'est pas question de prêtres païens *. » M. 4 Rois, XXIII, 30-21, Joachaz, fils de Josias;
XXIII, 34-37, Jehoakhin, deuxième fils de Josias;
XXIV, 8-9, Jehoakhin II ou Jéchonias, fils de Jehoakhin P''; XXIV, 17, Sédécias, troisième fils de Josias, firent « ce qui déplaisait à TÉternel », c'est-à-dire qu'ils rétablirent le* culte des Hauts lieux et des divinités sémitiques.
Ainsi, après la mort de Josias, ses trois fils et son petit-fils et tout le peuple avec eux revinrent à fancien culte; ce qui prouve que la Réforme de Josias était une nouveauté, en contradiction avec les croyances et les pratiques de la religion populaire.
En résumé, sous tous les rois de Juda réputés orthodoxes, depuis David jusqu'à Sédécias, en exceptant toutefois les tentatives violentes d'Ézéchias et de Josias, le culte sur les Hauts lieux fut pratiqué par les Hébreux : on y adorait Jéhova aussi bien que les autres divinités sémitiques. Cette période embrasse plus de cinq siècles.
Dans le royaume d'Israël, le culte de Jéhova sous la forme symbolique du Taureau d'or fut constamment pratiqué sur les Hauts lieux. Aucun des dix-neuf rois qui occupèrent le trôiie d'Israël pendant 255 ans ne songea à centraliser le culte dans la capitale Samarie,