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CHAPITRE VIII

ÏERAPHIM

Aujourd'hui, en fait de coutumes superstitieuses, on distingue le Fétichisme d'avec l'Idolâtrie. Le Fétichisme, degré le plus bas de la barbarie intellectuelle, consiste dans Tattribution de vertus mystérieuses et surnaturelles à des objets informes de toutes sortes, tels que morceaux de bois, cailloux, chiffons, etc.; ces objets sont connus sous le nom de gris-gris, d'amulettes ou de talismans. L'Idolâtrie commence lorsqu'au bois informe, au bloc de pierre ou au métal, le croyant imprime la portraiture d'un animal et surtout la physionomie humaine. Le Fétichisme et l'Idolâtrie sont les deux premières étapes par lesquelles les peuples primitifs ont dû fatalement passer. Aujourd'hui même la plupart ne les ont pas encore franchies.

Les exemples de Fétichisme et d'Idolâtrie abondent chez les anciennes peuplades de la Grèce. « La forme des plus anciens simulacres divins de la Grèce était tout à fait primitive, dit M. Alfred Maury. Plus sou-

vent les idoles étaient de grossiers troncs d'arbres semblables à ceux que portaient les habitants de Platées dans les Dédalies, de simples pièces de bois telles que celles qui, disposées en parallélogrammes, reproduisaient à Sparte les Dioscures, et le simulacre de Héra à Samos. A cette classe appartenaient les xoana, idoles informes faites de morceaux de bois grossièrement taillés, comme TAthéné consacrée dans l'Acropole d'Athènes et que son antiquité fit tenir plus tard, ainsi que quelques idoles du même genre, pour tombée du ciel ; ou comme celle d'Orphée, placée sur le Taygète et qu'on faisait remonter aux Pélasges. Ces idoles étaient généralement portatives, et les premiers Grecs les emportaient avec eux, comme Laban emportait ses idoles. Lorsque les premiers linéaments de l'art commencèrent à apparaître, elles n'offrirent encore que des assemblages bizarres de traits humains et de formes empruntées aux animaux, des figures fantastiques. Ce barbare Fétichisme appartient à tous les peuples vivant dans un état social correspondant à ce que devait être celui des Pélasges *. » '

Les exemples de Fétichisme et d'Idolâtrie sont non moins nombreux chez les peuples modernes de l'Asie, de l'Afrique et de l'Océanie, ainsi que chez les Esquimaux et les Samoyèdes qui habitent les régions arctiques du pôle Nord ^.

1. A. Maury, Religions de la Grèce, J,. 177-178. Voir aussi 481-183 ; et II, 42-43.

2. On trouvera une collection de faits aussi Tariée qii'laté-

Enfin, sous nos yeux, au sein même des peuples européens qui se vantent d'être civilisés, l'Église romaine a consacré le Fétichisme avec un zèle qui ne le cède en rien à celui des Esquimaux ou des nègres du Gabon. Comme ceux-ci, elle a ses gris-gris, morceaux de flanelle décorés du nom de scapulaires, chemise de la Vierge (à Chartres), cordon de saint Joseph, préservatif de la chasteté, clés de saint Hubert qui guérissent de la rage, vieux bas de Pie IX qui guérissent de tous les maux, etc., médailles suspendues sur la poitrine, analogues aux dents d'animaux ou aux grains percés dont les sauvages ornent leur cou ; toutes superstitions qui remontent jusqu'aux temps où les hommes se mangeaient entre eux * . Quant aux idoles soit en bois, en cire ou en plâtre, soit en pierre, en marbre ou en bronze, elles sont innombrables, toutes douées de propriétés thérapeutiques; moyennant finance, elles procurent môme le salut ^.

Puisque le Fétichisme et l'Idolâtrie sont les faits

ressante dans Ttlor, la Civilisation primitive^ II, 187, 205, 207, 210, 220-223 ; et dans Lubbock, les Origines de la dvilisatioUf 325, 327-341.

l.Voir les galeries du Musée préhistorique de Saint-Germainen-Laye.

2. Quelques-unes clignent des yeux ou pleurent, « images, dit Tylor, faites à la plus grande gloire de Dieu , ou plutôt à la plus grande honte de Tiiomme. » Civilisation phmtïtve, tome II, 223.

Voir les curieux ouvrages : V Arsenal de la dévotion^ le Dossier des Pèlerinages , la Foire aux reliques par Paul Parfait ; on y trouvera catalogués, avec indication des sources, des lieux et des brefs épiscopaux ou pontificaux, les gris-gris, les amulettes et les idoles du Catholicisme, pour la France seulement.

qu'on rencontre dès l'aurore de l'humanité ; puisqu'ils sévissent encore aujourd'hui chez le plus grand nombre des Européens, il n'est pas étonnant que ce culte superstitieux ait régné chez les Hébreux. Les téraphim, nom qu'ils donnaient aux idoles, n'ont pas cessé d'être usités et vénérés par tout le peuple Israélite ; et cela, depuis les origines jusqu'à la captivité de Babylone *.

A. Genèse, XXXI, 19, 30-35. Rachel partant avec son mari pour Canaan dérobe les téraphim de Laban, son père. — Pourquoi m'as-tu dérobé mes dieux? dit Laban à Jacob. Sur l'invitation de Jacob, il les cherche, mais vainement, car « 34. Rachel les avait mis sous le bât du chameau et s'était assise dessus ». Ces téraphim devaient donc être de très petites figurines pour que Rachel pût ainsi les dissimuler sous elle. Ce sont très probablement ces téraphim que Jacob {Genèse, XXXV, 2-4) dédia à El Schaddaï, le Dieu fort, en les enterrant, ainsi que les pendants d'oreilles des gens de sa famille ^, sous le chêne de Sichem. Ce chêne avait été consacré à l'Éternel par Abraham (Genèse, XXI, 33); sous son ombrage mystérieux et redouté, on accomplissait les actes solennels, ainsi qu'on le voit dans Josué, XXÏV, 26 : béthel

1. Téraphim est le pluriel de Téraph, qui dérive probablement du mot arabe tarafa, prospérer. De même qu'on dit un sérapiiin, un chérubin, au lieu de un séraph, un chérub [Kéroub)^ de même je dirai un téraphim^ en m'appuyant sur l'autorité de M. Reuss, Histoire des Israélites^ p. 215.

2. Red99, Histoire Sainte, 406, note 2. « Les anneaux, qui étalent suspendus aux oreilles, étaient des symboles de consécration religieuse. »

dressé en commémoration de la nomination de Jéhova en qualité de Dieu-Protecteur d'Israël ; et dans Jtiges^ IX, 6 : Abimélek, fils de Gédéon, est élu roi par les Scheiks.

B. Juges, XVII, 5. Outre la statuette d'argent que sa mère lui avait donnée, Mikah TÉphraïmite s'était fait un éphod et des téraphim. Ceux-ci ne doivent donc pas être confondus avec l'éphod ; la distinction est faite au verset 7, et encore mieux aux versets (XVÏII) 14, 17, 18, 20, où statue, éphod, téraphim, sont nettement séparés, t XVIII, 14. Il y a dans cette maison un éphod, des téraphim et une statue. — 17. Ils prirent la statue, l'éphod et les téraphim. » Il résulte de là que les idoles téraphim avaient un rôle distinct de celui de l'idole éphod. L'éphod servait exclusivement à interroger l'avenir; il avait peut-être la forme d'un taureau; à vrai dire, on n'en sait rien. Les téraphim, selon toute vraisemblance, présidaient au foyer domestique ; ils avaient la forme humaine, cela est certaiiî (I Rois, XIX, 13). Ils étaient pour chaque Hébreu ce qu'étaient les dieux lares pour les Romains ; ce que sont pour les catholiques les figurines de madones, de saints et de saintes, placées dans des niches à l'intérieur ou à l'extérieur des maisons, et dont les fonctions sont exactement les mêmes que celles des téraphim hébreux.

C. 1 Rois, XV, 23. Le prophète Samuel parle de la désobéissance aux ordres de l'Éternel comme d'un crime égal à celui dé vouer un culte aux téraphim. Samuel est le prédécesseur des grands prophètes

Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, etc., qui n'ont pas cessé de combattre chez les Hébreux la vénération accordée aux téraphim.

B. i Rois, XIX, 13-16. Saûl brûlant de mettre à mort David envoie des gens à la maison de son gendre pour s'assurer de lui. Mikol, fille de Saiil et femme de David, fait descendre son mari par la fenêtre et lui sauve ainsi la vie. Puis, pour tromper les soldats de Saûl, son père, « 13. Elle prit un téraphim qu'elle coucha dans le lit de son mari, enroula d'une peau de chèvre la tête de l'idole, puis, dessus, étendit la couverture. » Lorsque les gardes viennent pour emmener 'David, Mikol répond qu'il est malade et alité ; Saûl envoie de nouveau des émissaires avec ordre d'emporter David dans son lit. t 16. Les gens de Saûl s'étant approchés du lit de David n'y trouvèrent qu'un téraphim, dont la tête était enveloppée d'une peau de chèvre à longs poils. » — Reuss, Hist, des Israélites, 294, note 2 : « Ce texte fait voir qu'il s'agit ici d'un objet à figure humaine. Il en est parlé ici de manière qu'on voit que, du temps de l'historien qui a raconté le premier cet incident,, les téraphim étaient encore un meuble parfaitement connu dans le ménage israélite. La couverture en poils de chèvre devait donner à la figure l'apparence d'un homme avec sa chevelure. »

En comparant cet épisode avec celui de Rachel emportant les téraphim de son père, on voit que les téraphim étaient fabriqués de • diverses grandeurs. Car, quelle que fût la forme qu'eussent les téraphim de

Rachel {Genèse^ XXXI, 34), ils étaient assez petits pour qu'elle pût les cacher sous elle. Or le téraphim de Mikol qui, par son apparence humaine, fit illusion aux gardes de Saiil, devait avoir à peu près la grandeur d'un homme.

E. f 4 Rois, XXXIII, 24. Josias extirpa les pythons et les autres devins, les téraphim et toutes ces idoles impures et abominables qu'on voyait de tous côtés dans Jérusalem et dans le pays de Juda. >

La réforme iconoclaste de Josias montre qu'à côté des téraphim privés et par cela môme hors d'atteinte, il y avait des téraphims publics, exposés à la vénération populaire; ceux-là seuls pouvaient tomber sous les coups de Josias.

F. Osée (vers l'an 760, sous les successeurs de Jéroboam II, roi d'Israël). Après la chute de la dynastie de Jéhu avec Zacharie, fils de Jéroboam II, une série de rois assassins se succéda sur le trône d'Israël jusqu'à la destruction de Samarie par le roi assyrien Sargon ou Saryoukin. L'anarchie était au comble dans le royaume d'Israël. Pour dépeindre ce lamentable état, le prophète Osée dit que les Israélites, sans chef et sans roi, avaient délaissé jusqu'aux autels, jusqu'aux pratiques et aux images de leur culte : ce qui, chez un peuple superstitieux, est le dernier degré de la prostration morale, t III, 4. Car durant longtemps les enfants d'Israël resteront sans roi et sans chef, sans sacrifice et sans statue, sans éphod et sans téraphim. » Sans éphod, ils ne consultaient plus l'oracle divin : sans téraphim, leur âme

n'avait plus la force d'adresser des prières aux intercesseurs célestes.

En résumé, les téraphim se rencontrent à l'origine de la nation même; ils subsistent durant la période qui s'étend de la sortie d'Egypte à la ruine de Samarie, puis à celle de Jérusalem ; c'est-à-dire qu'ils ont régné en tous temps dans la religion des Hébreux jusqu'à la captivité de Babylone.

Ces téraphim étaient de toutes les dimensions, depuis la petitesse qui permet à Rachel de les dissimuler sous elle, jusqu'à la stature humaine, comme on le voit par l'épisode de Mikol, femme de David. On peut les diviser en deux catégories, celle des téraphim domestiques, analogues aux dieux lares des Romains, et celle des téraphim publics, comme l'atteste vraisemblablement le passage d'Osée et certainement la réforme de Josias.

Rien de plus aisé à croire et à comprendre, car une idolâtrie absolument identique s'étale aujourd'hui sous nos yeux. Les téraphim de l'Eglise romaine affectent toutes les proportions, depuis la figurine grosse comme le doigt jusqu'à la statue de grandeur naturelle *; depuis l'idole que le fidèle emporte comme talisman sur lui jusqu'à celle qu'il place dans une niche de sa maison ou dans une charmille de son jardin, à l'imitation des Baalim sémitiques. Ainsi faisaient les païens antiques, ainsi font les païens modernes; les paganismes sont restés les mêmes.

i. On n'a qu'à passer, à Paris, dans la rue Saint-Sulpice , centre de la fabrication des idoles catholiques ; les téraphim de

Le parallèle entre le paganisme sémitique et le paganisme catholique se poursuit jusqu'au bout. Les Sémites cananéens avaient deux catégories de téraphim : celle des téraphim privés, que chacun avait chez soi et vénérait particulièrement pour un motif ou pour un autre, et celle des téraphim publics que tout un groupe, ville, village ou tribu, adorait en commun. Il en est de même des téraphim catholiques : il y a les téraphim privés et aussi les téraphim publics. Les premiers sont honorés isolément dans les maisons particulières, soit comme patrons onomastiques, soit comme bienfaiteurs accidentels de la famille, etc. Les autres sont l'objet de la vénération d'une cité, comme Tétaient les divinités poliades de la Grèce et les Melkarth sémitiques : tels sont saint Pierre, saint Louis, saint Germain, etc.; ou bien ils sont adorés comme protecteurs d'une corporation, comme saint Fiacre l'est des jardiniers, saint Grépin des cordonniers, saint Joseph de tous les ouvriers, etc. Ces téraphim sont exposés au culte public, soit à Tintérieur et à l'extérieur des temples, soit dans les niches placées aux carrefours, soit dans les bocages des. grandes forêts. On sait avec quel soin la piété des fidèles les orne de fleurs, les illumine de chandelles et de lampions, et même les enguirlande de poésies généralement stupides *. Ces deux caté-

toutes dimensions et de toute matière, plâtre, bois, faïence, etc.. y sont exposés aux regards du passant.

1. La célèbre forêt de Saint-Germain-en-Laye contient un assez grand nombre de téraphim ; si en entrant dans le boîB

gories de téraphim se retrouvent dans tous les paganîsmes, depuis celui des Canaques océaniens jusqu'à celui des peuples d^Europe.

on suit un chemin ombreux situé à main droite, on tombera sur un téraphim représentant saint Joseph, orné de stances ridicules.

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