‹ Paganisme et Judaīsme (volume 2)Chapitre 14 sur 75 · DERNIERS PLATONICIENS. — NÉO-PYTHAGORICIENS · texte numérisé non relu

DERNIERS PLATONICIENS. — NÉO-PYTHAGORICIENS

49. — Pans les contrées où la langue Grecque était en usage, la philosophie et la littérature montraient, depuis l'empire, beaucoup plus de respect pour la religion qu'à Rome même: on peut même constater, à

(1) Murât, p. 1521. n. iO.

(2) Nov. Fiorant. t. xxiii, p. 38.

(5) Front, rcliq. ed Niebubr. p. 147, sq.

partir du 1^' siècle de Tère chrétienne, un énergique retour aux anciennes croyances. Rien qu*en comparant Polybe, Strabon, Diodore, Denis avec Plutarque, Aristide, Maxime de Tyret Dion Chrysostôme, on sent que Taimosphère intellectuelle s*est purifiée: quiconque rapproche les écrits de ces derniers de ceux de Pline, deSénèquc, de Tacite constatera une grande différence entre les Grecs et les Romains de ce temps-là.

50. — ^L!esprit des Hellènes était trop élastique pour se traîner toujours dans Tornière d*£picure et de Zenon, ou se plier sous le joug du fatalisme que l'identification de la divinité avec la nature engendrait nécessairement. L*idée, la conscience de puissances personnelles, et dominant la nature se réveilla chez les Grecs avec une force nouvelle. Voilà pourquoi la philosophie de Platon présentait tant d*attraits, avec ses trésors de spéculations et d'images et son aptitude à s'assimiler des idées neuves, empruntées même aux cultes de TOrient. Bien /éloigné de la raideur et de Timmobilité des systèmes physico-mécaniques, le Platonisme avait Tavantage de présenter au sentiment religieux un Dieu stïprême, vraiment spirituel et indépendant de la matière.

51. — Vers la même époque se développa Técole des Néo-Pythagoriciens. En conservant la métempsycose, les abstinences et Téloignement pour les sacrifices sanglants et la nourriture animale, elle adopta, en y mêlant quelques idées d'Aristote et de Zenon, la métaphysique de Platon, la théorie d*un Dieu ordonnateur du monde, mais identique avec Tunivers parce qu'il est Tâme intelligente et réside dans la nature ; elle admit aussi les dieux des cultes populaires comme protecteurs et génies des différentes parties ou forces du monde. L*âme est immortelle, parce qu'elle est divine et incréée; la vie présente est pour elle un châtiment,

une prison, dont la vraie philosophie la délivre. Plus on a la conscience vive de l'existence antérieure, et plus on participe à Tétre divin, avec lequel toute vie humaine a une si grande affinité. L*honime peut même par ce souvenir, par la vertu et la sagesse qui en sont les fruits, devenir dieu. Car, au fond, c'est l'esprit unique et divin, qui toujours semblabe à lui-même s'individualise dans chaque âme humaine.

52. — Tels sont les traits principaux de la doctrine que Philostrate place dans la bouche du célèbre Apollonius, dont il a écrit la vie. Nous savons encore d'ailleurs qu'ils étaient comme le symbole de l'école qui naquit alors de l'ancienne secte Orphico-Pythagoricienne, pour se développer plus tard. Les Pythagoriciens Nicomaque et Hoderatus de Gades, le premier contemporain d'Apollonius, l'autre venu un peu plus tard, posaient comme fondement le Dualisme de Dieu et de la matière. Les nombres de Pythagore sont identifiés avec les idées de Platon et forment les types, les principes de toutes choses, préexistant dans l'intelligence divine, la substance éternelle, véritable, mats absolument immatérielle (i). Dans un fragment qui nous reste de son ouvrage sur les sacrifices, Apollonius enseignait qu'on ne pouvait rien offrir au Dieu suprême. Rien^ disail-il, n'est assez pur pour lui être présenté. Bien plus, toutes les productions de la nature, les plantes, les animaux, l'air même sont pleins de miasmes (à cause du principe anti-divin qui réside dans la matière). On laissera donc de côté ces actes extérieurs et purement symboliques, pour honorer Dieu en s'élevant à lui par la pensée, qui est l'acte propre de ce qu'il y a de plus noble dans l'être de l'homme (2). Nul doute

(1) Mcomac. Arilhm I, G. Modérât, ap. Siroplic. Phys. f. 50.

(2) Ap. Eus. Praep Ev. 4, 13. Dcmooslr. cv 5, 3

ET judaïsme. m

cependant qu* Apollonius ne permît d'offrir aux dieux inférieurs des sacrifices non-sanglants.

53. — Entre les Platoniciens et les Pythagoriciens de ce temps il y avait plus d'un point de contact. Ils se rencontraient surtout sur le terrain religieux: les uns et les autres s'efforçaient de donner au paganisme un fondement doctrinal et même (essai non encore fait ou fait sans succès) de concilier la philosophie avec les cultes existants. Pour cela, ils admettaient un Dieu suprême, séparé par une immense distance de toutes les divinités du monde ou subalternes, et résidant loin du monde, dans un séjour accessible seulement à la spéculation philosophique. Ici, ils pouvaient faire passer Zeus ou pour ce dieu solitaire, ou pour un dieu subalterne, et dans cette dernière hypothèse, il devenait de plus en plus divinité solaire. Les autres dieux de la foule trouvaient une place dans les deux catégories d*êtres intermédiaires, admises par les deux écoles, savoir: les âmes des astres, les génies de chaque domaine de la nature et les démons. Peu de philosophes faisaient une distinction entre les dieux et les démons: la plupart d'entr'eux les confondirent.

54. — Cette théorie fut représentée par trois hommes à peu près contemporains, Maxime de Tyr, Apulée et Celse (2® siècl. ap. J.-C), tous, mais surtout les deux derniers, défenseurs chaleureux du Polythéisme et du système de Platon. Pour Maxime, le Dieu suprême était l'artisan du monde, et la matière la source de tous les maux (i). Celse et Apulée, au contraire, voyaient en lui un être élevé au-dessus de toute activité, qui n'a rien créé de périssable et dont les âmes humaines tirent leur origine (i). Les fils de Dieu, dit Maxime, sont les

(1) Diss. 4, 4.

(2) Apol. (!c Deo Socr. 3. Ceis.ap.Orig. A,^^,

m PAGANISME

dieux inférieurs, non pas seulement au nombre de 30,000, comme pense Hésiode, mais innombrables, et les astres, les' démons répandus dans l'Ether, par conséquent en partie visibles et en partie invisibles. Quelques-uns d'entr*eux sont les amis, les convives, les hôtes du grand Roi; d'autres les servent, et sont euxmêmes servis par des démons d'un ordre tout inférieur (i). Ces dieux subalternes résident entre leciel et la terre ; leur pouvoir, plus borné que celui du Dieu suprême, surpasse celui des hommes. Médiateurs entre Dieu et les hommes, ils se révèlent à ceux-ci, leur donnent le secours de la divinité dont ils ont besoin, guérissent les infirmités et annoncent ce qui est caché. Ils sont attachés à quelques hommes, en qualité de génies tutélaires. La variété, le nombre des démons égalent la variété, le nombre des hommes (â). Maxime assure avoir été honoré lui-même de l'apparition d'Asdépîas et d'Hercule, dans ses veilles et non dans un songe. Il avait vu aussi les Dioscures se balançant, comme des génies sauveurs, au-dessus d'un navire menacé du naufrage (s). Pour lui l'âme humaine est divine et éternelle ; l'existence qu'elle mène dans la prison du corps est comme un songe ; elle n'y a ni perception claire, ni vrai souvenir de son être. Quand la mort brise ses liens, elle entre dans la société des dieux et est incorporée dans l'armée céleste dont Zeus est le chef (4).

55. — Entre ces théories et celles d'Apulée il y a une légère nuance. Celui-ci distingue aussi les dieux visibles ou astres des dieux invisibles parmi lesquels il compte les douze habitants de l'Olympe, rejetons du Dieu suprême, esprits éternels et bienheureux. Le

(l)Diss. 17.12.

(2) Diss. 14, 8.

(3) Diss. 15, 7.

(4)Diss. 16, 5sq.9.

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grand nombre les honore, mais d'une manière peu convenable : tous les craignent, mais par ignorance : un petit nombre les nie (i). Les démons, immortels comme les dieux, sont soumis aux passions des hommes. Accessibles à la colère et à la piété, ils se laissent gagner par les présents. C*est proprement à eux que s'adressent les cultes populaires, qui ne sont si variés que parce que ceux qu'ils honorent sont de nature si diverse. Ainsi les dieux de TÉgypte se complaisent dans les lamentations. — Ceux de la Grèce aiment les danses sacrées : ceux des barbares jouissent du bruit des tambours, des flûtes et des timbales (2).

56. — Le Dieu suprême, dit Celse, est absolument immuable et ne peut, par conséquent, descendre jusqu'à l'homme, sans changer, c'est-à-dire sans devenir mauvais de bon qu'il est. Hais entre lui et les hommes sont les esprits préposés au monde, les représentants de dieu et les modérateurs de tout ce qui est au ciel et sur la terre. Croire à ces esprits, les honorer d'après les lois du pays — les invoquer, implorer leur secours, c'est là un devoir impérieux, puisque nous ne sommes entrés dans le monde que dans ce but. Tout ce dont nous jouissons, l'eau, l'air que nous respirons, sont autant de dons de ces esprits préposés à la nature. En les servant, on sert le dieu suprême: on honore ce qui le touche de bien près, des Etres qu'il reconnaît pour siens. Célébrer le soleil ou Pallas, c'est en même temps rendre un culte très-agréable au Dieu souverain. Tous ces êtres. Dieux, Démons, Héros ne font qu'exécuter la loi qu'il a posée une fois; il a mis l'ordre et l'harmonie dans le monde qui depuis lors n'a plus besoin d'une Providence, ou d'un gouvernement immédiat. Le mal est

(1) De Deo Socr. p. 668. 669. Tbeol. Plat, p hHi. (se) De Deo. Socr. p. OSi. 685.

une suite nécessaire de cette ordonnance, qui imprime à tout une marche toujours égale. Passé, présent, avenir se ressemblent totalement:' la mesure du mal est toujours la même dans le monde (i).

57. — C'est ainsi que Platoniciens et Pythagoriciens savaient, malgré les abus qu'ils voyaient dans le paganisme existant, se tirer toujours d'embarras et sympathiser avec les cultes polythéistes. Les divinités sidérales étaient généralement reconnues : que les astres sont des êtres intelligents, doués d'une volonté et d'une grande puissance, ne faisait pour personne l'objet d'un doute. Sénèque lui-même démontre que nous devons un culte de reconnaissance au soleil et à la lune, qui nous font du bien avec réflexion (2). Apollonius se rendit aux Indes, croyant trouver une plus sublime théorie sur la divinité dans une contrée où les hommes sont si rapprochés du foyer du calorique, et par conséquent de la divinité elle-même (3). Mais en dehors des globes célestes, on pouvait par une habile interprétation^ adapter encore les dieux populaires à la théorie cosmique de ces philosophes.Ainsi l'on vit desPlatoniciens, éclairés sans doute par une reflet de la vérité, pénétrer dans les profondeurs de la Divinité et dire qu'Athénë, sortie toute armée de la tête de Jupiter, est cet être dans lequel le Dieu suprême s'est d'abord révélé luimême. Elle reste, disaient-ils, auprès du Père, avec lequel elle s'est pour ainsi dire identifiée, et souflleen lui l'être qu'elle a reçu de lui (4) ; elle seule est avec lui conseillère et compagne ; Zcus l'a engendrée en se retirant en lui-même (5). L'Artémis d'Ephèse était la naît; Ap. Orig. adv. Cels 8, 55 sqq.

(2) De fiener. 6, ^,

(3) Philost. Vit. Ap. 1, 3J ; 2, 38; 7, 10.

(4) ^Avêc^ptl ùf ttvrift

(5) Arist. Or. 1. p. 12 sqq. Dindorf.

ture, en tant que nourricière universelle (i) ; Hestia était le feu central ou Tâme du monde. Ceux qui distinguaient dans la terre une Pstœhé et un iVu^, prenaient celui-ci pour Hestia et Démëter pour Tàme de la terre (2). Qu'est-ce que Plutarque ne fit pas de la déesse de l'Egypte et de son Osiris? Il s'en servit pour combler plusieurs lacunes dans sa théorie, auxquelles aucune divinité hellénique ne voulait s'adapter. Isis est à ses yeux la médiatrice entre le dieu suprême (Osiris) et les choses terrestres et périssables : la partie femelle et génératrice de la nature, et portant en elle-même l'amour du premier des êtres qui s'identifie avec le bien (s). Apulée laisse toutes les déesses s'absorber dans Isis : elle est la nature, la mère de toutes choses, la reine des éléments, le commencement du temps, la plus élevée entre les dieux, reinedesâmes séparées du corps, du ciel, de la mer et des enfers, la mère auguste des Phrygiens, la Pallas d'Athènes, l'Uranie de Chypre, TArtémisdelaCrète, enfin Perséphone, Déméter, Junon, Hécate, Bellone, Rhamnusia (4). Hais plus que personne Maxime se montre leste ici: on n'a, dit-il, qu'à changer les dénominations, pour se convaincre que les philosophes parlent des dieux comme les poètes: c appelez Zeus la suprême intelligence qui crée et gouverne toutes choses: que Pallas soit la prudence dans la vie et dans la conduite : remplacez Apollon par le soleil, et sous le nom de Poséidon représentez-vous la force motrice et conservatrice qui se fait sentir sur terre et sur mer » (5). S'attacher après cela, au culte de l'Etat et du peuple, n'était plus qu'une dérision.

(1) Nicomach Arilh. p 2i

(2) Plat. Ënn. 4, 4. p. 779 Ed. Oxon. (5)D€lsid Si.

(4) Metan. 11, f. 241.

(5) Diss. 10, 8.

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58. — Nous Tavons déjà dit: les erreurs de la philo* Sophie antique sur la liberté humaine, se liaieilt étroifement aux notions incomplètes qu elle avait sur Tessence du mal et des rapports de celui-ci avec la divinité. Les penseurs d*alors ne connaissaient pas la nature, la personnalité de dieu ou do Thomme. Quelques-uns d'entr*eux regardaient le mal comme un vice, une infirmité de Tintelligence, le confondaient avec l'ignorance et prônaient par conséquent, la philosophie comme le remède souverain et unique. D*autres, ne distinguant pas le mal physique du mal moral, plaçaient le siège de celui-ci dans la matière et dans l'opposition où elle se trouve vis-à-vis de Félément spirituel. Aucun n'avait, ne pouvait avoir une idée nette du péché; aucun ne comprenait le rapport d'une mauvaise aclion volontairement commise avec la justice et la sainteté de Dieu. En outre les Stoïciens avaient embrouillé cette question si importante, en soutenant que dans l'ordonnance du monde, le mal est nécessaire et inévitable, comme l'ombre et la lumière — que tous les péchés sont également graves. Ils élevaient Thomme audessus de toute responsabilité et le représentaient comme un instrument passif de l'inévitable destin: Marc -Aurèle lui-même, cette âme si noble, trouvait dans cette théorie une excuse pour le plus grand criminel. Il est certaines dispositions qui entraînent fatalement au mal : vouloir rendre cet homme responsable de ses actions, ce serait punir celui dont l'haleine est fétide, ou forcer le figuier de porter autre chose que des figues (i). Les hommes criminels ne peuvent agir autrement qu'ils n'agissent; exiger l'impossible, c'est folie pure.

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