EXTINCTION
61. — La force créatrice, la fécondité de la philosophie Grecque étaient depuis longtemps épuisées, que le nom de Philosophe était encore honorable. Les adeptes de Tune ou de Tautre des écoles existantes, avaient devant eux le riche héritage d*idées et d'honneurs que leur avait légué Fâge d*or des penseurs grecs. Un reflet des grands noms de Pythagore, de Socrate, de Platon, d*Aristote retombait sur leurs disciples, quelque peu qu'ils s'entendissent à gérer le patrimoine intellectuel qui leur était échu. Faire partie du troupeau d'Epicure, ne donnait, à la vérité, ni gloire ni crédit: le seul mérite que cette école put revendiquer c'est la bonne entente qui y régnait et son invariable fidélité aux préceptes du maître. Stoïciens, Platoniciens, Péripatéticiens jouissaient de plus de considération. Ceux-ci avaient cependant le moins de crédit et s'éteignirent après s'être longtemps bornés à commenter les écrits d'Aristote. La plupart des cyniques étaient, dans la littérature comme dans la société, méprisés à cause d'une imprudence et d'impiété hautement affi-^ chées : grossiers, superbes, cachant des vices honteux sous le manteau philosophique, ils couraient avidement à la table des riches, tour à tour vils adulateurs et critiques acerbes. Ce sont eux, dit Lucien, qui ont discrédité la philosophie aux yeux de la foule. Au temps de Néron, ils avaient cependant dans le célèbre
(1) Diss 41, p. 487 sq.
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Démétrius le modèle d*un vrai Philosophe. Les Platoniciens jouissaient d'un plus grand crédit, auquel la diffusion des écrits de Platon n'était pas étrangère : pour ce qui regarde la profondeur et l'élévation des pensées, ils étaient bien au-dessous de leur maître que parfois ils ne comprenaient plus. Les Stoïciens surent capter l'estime et la bienveillance par le rigorisme de leurs principes moraux, qui cependant se réduisait bien souvent à une intolérable présomption, à une vaine Ârétologie. Aucun d'eux ne parvint à retracer dans sa vie l'idéal du sage de leur école. Marc- Aurèle fut le dernier Stoïcien, tandis que les Pythagoriciens formaient une secte influente et destinée à grandir.
62. — Dans toutes les parties de l'empire le clergé était muet: les prêtres, dépourvus de traditions, de doctrines ne s'occupaient que de cérémonies extérieures et les Philosophes exerçaient sur le peuple une puissante influence. Seuls ils possédaient un corps de doctrine; seuls ils pouvaient, en quittant la sphère de l'idéal, se mêler aux agitations delà vie pratique et sociale par leurs conseils, leurs avis, leurs interprétations. Si un prêtre, s'autorisant de sa dignité, se fût avisé de faire rien de semblable, il eût succombé sous le ridicule, tellement la notion de docteur, de guide était-elle diflérente de celle de pontife. Toute cette sphère, si importante dans la vie des peuples civilisés était donc abandonnée aux Philosophes. Ceux qu'un malheur, la mort d'un être chéri venaient de frapper, appelaient, dit-on, auprès d'eux les consolations d'un sage (i).
63. — Ces conjonctures étaient extrêmement favorables au crédit des philosophes, et cependant on le
<i) Dio. Chrys. Or. S7, p. 339 Cf. Plut desuperst. 7.
voit constamment baisser à partir du 1*' siècle de l'ère chrétienne. Un grand nombre d'eux portait la barbe, le manteau, le bâton caractéristiques; mais il n*en fut que plus choquant de voir parmi eux des hommes sans valeur et même des coquins. Depuis que Harc-Aurèle leur avait accordé des subsides, on crut remarquer que plusieurs ne faisaient pour mériter la pension que cultiver leur barbe avec un soin extrême (i). Sans trad itions, comme sans méthode, ils prenaient presqu*au hasard dans les écrits de leurs illustres maîtres, une thèse isolée ou paradoxale — et palliaient de Texemple de ces grands hommes une témérité, un orgueil insupportables. A partir du 2« et jusque dans le 3* siècle de rère chrétienne, on entend un cri de réprobation universelle contre les excès des philosophes. Le tableau que Lucien nous trace de leur hypocrisie, de leur vanité, de leur avarice, de leur immoralité n'est effacé que par le portrait qu'Aristide nous fait de ces hommes. Leur cupidité, dit-il, est insatiable; prendre ce qui appartient à autrui, c'est communauté de^ biens: leur jalousie s'appelle Philosophie, comme leur avidité est devenu mépris de l'or. Pleins de superbes dédains à l'égard du grand nombre, ils rampent devant tes riches, devant les boulangers et les cuisiniers des riches. Le secret de leur force gît dans l'impudence et dans la calomnie (s). Quintilien n'est pas moins sévère: < de nos jours, dit-il, les vices les plus criants se cachent sous le nom des anciens Philosophes: on voile des mœurs affreuses et une conduite différente de celle des autres hommes (5). »
g4. — Mais ce qui, plus encore que ces dégoûtantes
(1) Tatian. Apol. 32.
(2) 0pp. éd. Jebb. ii, 307-3i4.
(5) InsUt. Orat. 1, proœm. 15.
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momeries, ruina le crédit et l'influence des écoles philosophes, ce furent les luttes intestines de ces sectes, les armes dont elles y faisaient usage, et les moyens honteux auxquels ils recouraient pour gagner et garder les adeptes. Les écoles défendant et attaquant, soutenant et réformant tour à tour le culte populaire avaient revêtu le caractère de partis religieux, hostiles les uns aux autres. — Leurs luttes étaient empreintes de cette amertume qui distingue les discordes religieuses et étalèrent aux yeux des spectateurs le spectacle d'insolubles contradictions et d'une division profonde sur les questions les plus vitales. Le siècle, loin d'être sceptique, était au contraire très-avide de notions religieuses et philosophiques, et sentait le besoin de la foi et d'une autorité respectable. Hais les chefs et les disciples des différentes écoles philosophiques trompèrent la confiance de milliers d'intelligences, et furent évidemment les esclaves d'une autorité arbitraire ou plutôt complètement nulle, incapables, et en même temps très-éloignés d'un examen consciencieux. « Déjà, avant d'être en état de discerner le bon du mauvais, dit Cîcéron, ils ont perdu leur individualité et vendu leur indépendance: encore à demi enfants, désireux de complaire à un ami ou séduits par le premier docteur venu, ils jugent des choses qu'ils ne comprennent pas, et restent, comme le vaisseau échoué sur un banc de sable, enfoncés dans le système vers lequel le vent les a poussés d'abord — à peine ont-ils entendu quelque chose que se fondant sur l'autorité d'un seul individu; ils se mettent à formuler leur jugement (i).
65. — Dans son Hermotime, Lucien décrit d*une manière saisissante, l'embarras de celui qui voulait se décider pour Tune ou l'autre des écoles de ce temps-là,
(1) Acad. qasst. 2, 3.
m PAGAMSXE
ainsi que les motifs qui guidaient ordinairement ce choix. Hermotime expose à son ami Lycinus les raisons qui lui ont fait choisir de préférence à toute autre, la secte Stoïcienne. Il s*est d*abord, dit-il, laissé guider par le nombre des adhérents, mais avoue en même temps ne pas savoir au juste, si le Stoïcisme comptait plus d'adhérents que tout autre système. Il avait, continue-t-il, entendu dire que les Epicuriens ne vivaient que pour la volupté — que les Péripatéticiens aimaient beaucoup Targent — que les Platoniciens étaient bouffis d*orgueil — que les Stoïciens, au contraire, brillaient par la patience et la sagesse et possédaient seuls la véritable perfection. Tout cela, il ne Ta cependant appris que d'hommes ignorants ou grossiers. Enfin le dernier des motifs qui ont déterminé son choix, c'est qu'il avait remarqué lui-même que les Stoïciens ont une conduite, une toilette décente et une tête parfaitement rasée. Sur ce, Lycinus lui fait sentir comment ces raisons sont futiles et compare la philosophie à une ville, où le voyageur veut parvenir. Les chemins se croisent en tous sens: une foule de guides s'offrent et chacun assure, en méprisant ses semblables, connaître seul le vrai chemin. La conclusion du débat est celle-ci : pour examiner convenablement les diverses écoles, il faudrait, outre la pénétration, la patience et l'impartialité, avoir encore la longévité du phénix — il est possible que toutes les sectes soient dans l'erreur et que la vérité doive encore être découverte — avant de se fier à tel ou à tel guide, il faut qu'un autre réponde de son aptitude et pour celui-ci encore on cherche aussi une garantie suffisante.
66. — Les Stoïciens furent donc jusqu'au 2^ siècle, la secte la plus considérée et la plus populaire. Elle prenait — à quelques exceptions près — le culte existant sous sa protection et n'essaya point d'y introduire des
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changements radicaux. C était une pratique dont les motifs ne pouvaient échapper à un œil attentif, et qui au fond n^ëtaient ni plus honorables ni plus convaincants que le raisonnement du Stoïcien Timoclès chez Lucien : € S*il y a des autels, il y a nécessairement des dieux: or il y a des autels ; donc il y a des dieux (i). » Aucune école ne pouvait répondre, quand on lui demandait: qu*est-ce donc que Dieu? — Zenon et la plupart de ses adeptes disaient que c'était TEther ou le feu subtil, qui pénètre TUnivers; Cléanthe affirmait que le soleil est le dieu qui domine et gouverne le monde. cEn présence de ces disputes des savants, ditCicéron, nous ne sommes pas à même de connaître notre maître: nous ne savons si nous sommes sujets du soleil ou de TEther (2). » Combien n*y en a-t-il, qui après avoir jeté un coup d'œil dans la doctrine ésoterique des Stoïciens diront avec Plutarque que c*est répandre une doctrine impie et épouvantable que de réduire, avec le Portique, les dieux à n'être plus que des personnifications de choses matérielles, ou de donner, comme Cléanthe, le nom de Perséphone « au souffle qui court et meurt entre les fruits des champs (s). »
67. — Ainsi moururent de mort naturelle toutes les écoles, au moment où le Paganisme était dans toute sa vigueur et jouissait encore, au moins extérieurement, de la considération générale. L'historien Dion Cassius loue, à la vérité, Marc-Aurèle d'avoir donné, en substdiant les professeurs de philosophie, des maîtres non-seulement à Athènes, mais à l'univers entier (4). Les villes importantes eurent, au moins depuis Antonin, des docteurs de philosophie, largement payés par
(1)Lqc. Jup.tnig 51.
(2) Aoadem. 2,41.
(3) Plut, de Isid. 66.
(4)DtoCass.7i,31.
le Fisc. Garacalla et Sévère exemptèrent de tout impôt les philosophes de Rome, avec ou sans appointements. Les encouragements ne manquaient donc pas. Liongin assure que dans sa jeunesse (vers Tan 230 ap. J.-C.) il avait connu beaucoup de philosophes, trois Péripatéticiens , quatre Stoïciens et plusieurs Platoniciens qui s^étaient signalés à Rome, à Athènes et à Alexanr drie soit [)ar leurs écrits, soit par leurs leçons. Il ne fait pas mention d'Epicuriens, que sans doute il méprisait trop pour les décorer du nom de philosophes. Mais tous ces docteurs ne savaient, comme Longin en fait lui-même la remarque, que commenter les œuvres de leurs prédécesseurs. Peu d'années après, la décadence était si visible, que Longin ajoute: « Hais maintenant (v. 270 ap. J.-C), il y a dans cette carrière une pénurie incroyable (i). »
68. — Les chaires étaient vermoulues: maîtres et * élèves s'évanouirent successivement: la jeunesse, avide de s'instruire, alla se grouper autour des rhéteurs qui remplaçaient les idées par des mots, et cachaient sous les fleurs d'une élégante phraséologie le manque de solides connaissances. Sur les ruines de toutes les sectes philosophiques de l'antiquité, on vit une seule école debout, pour recueillir Théritage des penseurs grecs. C'était celle d'Ammonius Saccas etdePlotin; fondée au 3® siècle, elle alliait aux théories de Platon des prescriptions Pythagoriciennes et tenta de réunir la philosophie et la Religion, au moyen de l'Extase et d'une forme nouvelle donnée au Polythéisme rajeuni,
<1) Apud. Porph. vit. Plat. c. 20.
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