INTOLÉRANCE RELIGIEUSES
69. — Depuis que la religion de Rome s'était ajustée à celle de la Grèce et que de part et d'autre on admettait naïvement l'identité des dieux des deux empires, les Romains crurent voir dans les divinités des peuples qu'ils subjugaient une grande affinité avec les leurs. Les noms pouvaient dijflTérer ; ici comme là, le fond et les formes étaient les mêmes. Ne connaissant ces divinités de rOrient, de la Syrie, de i'Asie-Mineure, de l'Egypte que par l'intermédiaire des Grecs et sous les noms helléniques, ils y virent une preuve nouvelle de leur opinion et quand ils vinrent en contact avec les dieux étrangers, ils étaient bien résolus d'y voir des formes connues. En mettant le pied sur le sol de la Gaule, César crut pouvoir assurer « que les Gaulois avaient sur les dieux à peu près les mêmes idées que les autres peuples. » Il ignora ou affecta d'ignorer cv que les divinités Gauloises avaient de particulier: à ses yeux elles étaient et devaient être Mercure, Jupiter, Mars. Tacite et ses devanciers en agirent de même avec les dieux de la Germanie, de l'Espagne et de rillyrie, qui en tant que divinités de la nature, avaient certes quelques traits communs. Quand, dans la théologie Gréco-Romaine manquait une divinité analogueauDieu étranger, on se hâtait de faire de celui-ci un génie local. Les indigènes de leurcôté voyaient d'assez bon œil leurs dieux vaincus s'identifier avec lesdieux des vainqueurs. Il s'éleva donc dans les provinces des temples où les
divinités des Romains et des barbares, qui originairement ne représentaient certes pas les mêmes idées, échangeaient entr*eux leurs noms et leurs attributs. On vit dans la Gaule Jupiter honoré avec Hésus, Mercure avec Tentâtes, Mars avec Camul, Ogmius avec Hercule, Belen avec Apollon.
70. — Alors surgit chez les hommes d*Etat de Rome ridée d'une religion universelle et nationale, qui malgré la variété des noms et des formes du culte, honorerait partout les mêmes dieux. Les théories Stoïciennes, dont les hommes d*Etat subissaient généralement Tinfluence, favorisaient ce projet. Les Romains y apprirent que les dieux de toutes les nations signifiaient la même chose — que Ton pouvait imaginer et honorer autant de dieux, qu'il y a dans la nature de manifestations de la force divine et unique — que tout dieu ou tout nom de dieu désigne seulement une incorporation du dieu identique avec la matière élémentaire — que, par conséquent, il est indifférent d'admettre & côté du Dieu unique ou de l'Ether partout i»*ésent comme âme du monde, dix cent ou avec Hésiode trente* mille dieux — qu'on peut rendre un culte aux productions les plus bizarres de l'imagination.
71. — Les Platoniciens trouvèrent de leur côté un point de vue qui permettait de considérer les divers systèmes polythéistes, comme se rapprochant beaucoup les uns des autres, comme des formes différentes d'une seule idée fondamentale, t Quelle que puisse être, dit Maxime de Tyr, la divergence des opinions en matière de religion, tous admettentet proclament una* nimement qu'il y a un dieu unique. Roi et Père . do tous les autres — le Grec et le barbare disent de concert que ces dieux nombreux sont ses fils et partagent son empire (i). • Mais cette théorie reposait évidemment
(l)Diss. 17,5, éd. Davis.
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sar une appréciation très-superficielle et n*était applicable à aucune des religions alors existantes. — Elle n*en convenait que mieux à la politique de Rome.
72. — Le culte d'Auguste et des Césars divinisés était déjà un lien qui rattachait les provinces à la grande maîtresse des nations. Rome elle-même était comme un microcosme, où tous les peuples et tous les cultes se donnaient fraternellement la main, dans une soumission volontaire ou forcée aux arrêts d'un Empereur qui était en même temps Grand-Pontife. Les prêtres Egyptiens, si fortement organisés, si isolés plièrent sous le joug. Les dominateurs romains pouvaient donc espérer de consommer la fusion religieuse, après avoir déjà obtenu Funité administrative et introduit Tusage exclusif de la langue latine. Il y eut cependant des cultes qui opposèrent une énergique résistance ; par exemple, ceux qui se trouvaient sous la direction d'un clergé fortement organisé, ayant des traditions à conserver et maintenant la distinction religieuse des choses mondes et immondes, ou ceux qui ne connaissant, n'adorant qu'un seul dieu, repoussaient comme impie et absurde tout ce qui prétendait recevoir les hommages des mortels.
73. — C'-est sur cela que l'empire réglait ses rapports avec les cultes non-romains et les religions étrangères. En général, on montrait une grande tolérance ou plutôt une froide indifférence à l'égard des doctrines, des opinions qui se faisaient jour sur le terrain religieux. Stoïciens et Epicuriens, disciples de Platon et de Pythagore — tous purent enseigner et se propager tout à leur aise. On était libre d'attaquer énergiquement le culte officiel, et si l'on vit les philosophes persécutés sous Domitien, ce n'était pas à cause de leurs théories religieuses. Mais cette tolérance, cette indifférence avait ses limites, quand une doctrine agissait sur la vie pra-
tique, défendait d'honorer les dieux officiels et leur opposait une divinité rivale. Rome proscrivait encore le dieu étranger, hostile à ses dieux, ou ne pouvant s'y ramener parla théorie des affinités, ou enfin ne voulant s'incliner devant la majesté de Jupiter Capitolin. Le système religieux des peuples vaincus fut donc, en général, à l'abri de toute atteinte: il était loisible à chacun d'honorer, dans quelque partie de l'empire que ce fût, les dieux de sa patrie : les étrangers pouvaient importer à Rome leurs divinités, leur élever des sanctuaires, des autels, et tenir des réunions religieuses. Les Romains qui protégeaient en Egypte le culte d'Isis, le proscrivaient à Rome comme trop bizarre et dédaigneux; ce ne fut que longtemps après que les gouvernants durent céder au penchant irrésistible qui y entraînait le peuple. On le rélégua à la vérité hors du Pomœrium, de la banlieue; mais il rap[)rocha insensiblement de la ville, se glissa dans les quartiers isolés et le mystère augmenta la contagion et l'attrait. Un culte peu sympathique était parfois persécuté avec une barbarie effrayante: témoin le sénatus-consulte qui sous Tibère, condamna quatre mille affranchis, infectés de la superstition égyptienne et judaïque, à combattre les brigands de la Sardaigne, si dans un temps donné, ils n'avaient pas renoncé à ces cultes profanes. Eu égard au climat meurtrier, ce décret était un arrêt de mort pour la moitié de ces infortunés. Après avoir employé la douceur et la sévérité. César et le sénat furent enfin forcés d'accorder droit de bourgeoisie au culte de l'Egypte.
74. — La religion de la Gaule avait refusé de se fusionner avec celle de Rome, tant que le Druidisme exista avec sa force organisatrice et sa doctrine traditionnelle. Les Romains travaillèrent donc de toutes leurs forces à extirper le Druidisme, non pas précisé-
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ment dans le but assurément louable d'abolir les sacrifices humains, (ce but ils l'avaient atteint par exemple en Afrique, sans attaquer la religion en elle-même) ; mais on en voulait spécialement aux Druides et le culte, dont ils étaient les ministres, devait disparaître dans toute l'étendue de l'empire. On punit de mort ceux qui en accomplissaient les cérémonies même non sanglantes. Un chevalier gaulois, accusé de porter sur soi un œuf de serpent, fut livré au dernier supplice: rempereurClaude,ditSuétone, extirpa le Druidisme(i); au moins il l'avait tenté. En persécutant le culte national, on imposa aux indigènes le culte du dieu-empereur. Les Gaulois firent mine de l'accepter et soixante peuplades Gauloises se cotisèrent pour élever dans les murs de Lyon un temple à Auguste. Les Bretons ne furent pas aussi traitables. Le temple du divin Claude à Camulodunum était, selon Tacite (2), une citadelle religieuse pour tenir les peuples de la Bretagne en respect. Les prêtres qui le desservaient se livraient, sous mille prétextes religieux, au plus affreux brigandage. Une révolte éclata et produisit une guerre sanglante. Au reste, ce fut plus d'une fois la cupidité qui fit persécuter les dieux des pays conquis. Tel paraît, au moins, avoir été le motif de la destruction du sanctuaire si riche et desservi par tant d'Hiérodules, que le dieu Men-Arkéos avait à Antioche en Pisidie (5).
75. — Ni la Grèce ni Rome ne connaissaient donc pas la tolérance religieuse. Antiochus Epiphane, roi de Syrie souleva une véritable persécution contre les Juifs et eut recours à tous les moyens, aux plus cruels supplices pour leur faire abandonner dieu et sa loi et adorer les divinités helléniques. Le Roi n'était pas
(1) Suet. Claud. 25.
(â) Ârx (ou ara) aetern» dominationis. Ann. U, 31.
(3) Strab. 12. p. 577.
iZO PAGAMSSiE
exclusivement guidé par un zèle ardent pour Zeus et Apollon, mais aussi par des motifs politiques. La fusion des Juifs et des Syriens était impossible, tant que le premier do ces peuples conservait son culte ; s*ils payaient le tribut, ils n'en restaient pas moins une nation insoumise, dont Tisolement contrariait les vues d*unité du conquérant. Que dans THellade les opinions n*étaient pas absolument libres, voilà ce qu'éprouvèrent Anaxagore, Diagoras et plus tard Stilpon et beau^ coup d'Epicuriens. Mais sous la domination Romaine ces faits ne se reproduisirent plus: les villes grecques n'avaient plus une administration libre ou assez forte: les Romains, de leur côté, abandonnèrent ces mesures répressives non par un sentiment de tolérance, mais uniquement parce qu'ils croyaient qu'en fait de religion il faut envisager le rite extérieur et non la disposition intérieure. Jamais on n'avait vu personne refuser de s'associer pour des motifs de conscience, au culte officiel. Aucun philosophe ne s'avisa de se retrancher dans un pareil isolement ou de le conseiller à d'autres. Ce n*est que chez les Juifs et les chrétiens que les Grecs et les Romains devaient rencontrer une opposition, basée sur des convictions inébranlables. Se prononcer contre l'Apothéose d*un membre de la famille impériale, était un acte fort conpromettant; parce qu'il tombait sous les peines comminées contre le crime de lèsemajesté. Thraséas Pétus qui refusa de reconnaître la divinité de Poppée, en fit l'expérience (i).
76. — Chez les Romains, il y avait un grand nombre de délits religieux. Levrai croyant qui veillait avec soin à sa conduite pouvait encore être accusé de l'une ou l'autre faute contre les dieux ou leurs sanctuaires. Vers l'an 104 avant Jésus-Christ, ^milius Scaurus fut
(t) TacH. Ann. 16, 23.
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cité devant le peuple comme responsable du peu de convenance du culte des Pénates à Lavinium (t). L'accusation devenait facilequand les Âruspices déclaraient que les dieux étaient courroucés, c à cause des profanations des li«ux saints ! » Ces sanctuaires étaient in* nombrables: or, quiconque bâtissait sur un terrain consacré à une divinité, commettait un sacrilège, crime qui comme nous le voyonsdansun discours de Cicéron, faillit attirer à plusieurs personnes une condamnation sévère (2). Clodiusse faisait un titre de gloire des 200 Sénatus-Consultes, lancés contre lui pour des motifs analogues (3). Sous les Césars ces délits se multiplièrent presqu'à l'tnfini : ne pouvait-on pas commettre mille erreurs, mille négligences dans le culte de TEmpereurdieu?