‹ Paganisme et Judaīsme (volume 2)Chapitre 18 sur 75 · APOTHÉOSES · texte numérisé non relu

APOTHÉOSES

77. — Si maintenant nous voulons, pour mieux le caractériser, examinerde plus près le Polythéisme romain des derniers temps, nous rencontrons d*abord, le culte rendu aux nouveaux dieux, aux empereurs vivants et morts. Le titre « d'Auguste » indiquait déjà, comme Dion Cassius en fait la remarque, quelque chose de surhumain. Plus tard encore on disait : l'empereur qui prend le titre d'Auguste, doit être honoré comme un dieu présent et corporel. C'était là certes un calcul des empereurs, pour se rendre plus puissants et plus vénérables. Mais nous devons constater en même temps que, depuis Auguste, cet honneur fut de leur

(1) Asc. in Cicer. proc. Scaur. p.2f .

{i) De Harasp. resp. 14.

(3) Cic. 1. c. c 5.

côté forcément accepté plutôt que recherché. Bientôt les provinces rivalisèrent de zèle pour élever des temples et des autels à Auguste vivant ou mort, comme si les cœurs pressentaient Tavénement d'un divin rédempteur! Pressentiment qui en déviant de son véritable objet, allait offrir des hommages au dominateur du monde Romain, qui avait délivré l'humanité, sinon du joug de l'erreur et du péché, au moins du chaos des guerres civiles et de la tyrannie des Proconsuls.

78. — Pergame et Nicodémie avaient obtenu d'Auguste l'autorisation d'ériger un temple, où il serait adoré de concert avec la déesse Rome. Les Grecs, (et non des citoyens romains) devaient le desservir. Ceuxci ne pouvaient pas honorer Auguste à Nicée ou à Ephèse, mais devaient rendre leur culte à la déesse Rome et à César: d'autres villes ne tardèrent pas à suivre cet exemple : après sa mort toute l'Italie lui rendit les honneurs qu'il avait refusés de son vivant. Le sénateur Numérius Atticus jura qu'il avait vu Auguste monter au ciel, et ce serment lui valut de la part de Livie une grosse somme d'argent. Rubrius fut livré au dernier supplice, pour avoir profané par un parjure la div4nité d'Auguste. La moindre négligence dans le service de l'Empereur-Dieu devint un crime sous Tibère; la ville de Cyzique perdit, pour ce motif, ses franchises (i). Onze villes de l'Asie se disputèrent l'honneur d'élever un temple à cet empereur encore en vie. Si Smyrne l'emporta, comme ayant, avant toute autre cité et immédiatement après la deuxième guerre punique, élevé un sanctuaire à la divinité de Rome. Tibère manifesta plus tard du regret d'avoir accordé cette autorisation (2). Les cités recherchaient avidement l'im-

(1) Tacit. Ann. 4, 87.

(2) Ibid. 4, 56.

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mense privilège de porter le nom de Néocores ou gardiennes du temple du divin César et gravèrent ce titre sur leurs médailles. Ce droit était accordé par le sénat. Des jeux périodiques étaient attachés à cette néocorie; à l'avènement d'un nouvel empereur, on se faisait donner jusqu'à deux ou trois fois cette dignité ; ainsi sous Caracallaet Héliogabale, la ville d'Ephèse parvient à la quatrième néocorie et ne manqua pas de célébrer ce privilège inouï sur des médailles (t). Bien que toute une cité ou au moins toute la bourgeoisie fût chargée de la garde du sanctuaire, il y avait toujours un clergé particulier pour le desservir : chaque temple possédait la statue de l'Empereur auquel il était dédié et ces statues étaient regardées comme plus sacrées que celles des autres dieux (2).

79. — Avant Cajuson avait à Romepour principede n'élever l'empereur à la dignité de dieu qu'après sa mort, et encore fallait-il pour cela un sénatus-consulte approuvé par le nouveau César. Cajus voulut être reconnu et honoré comme dieu visible dans toute l'étendue de l'Empire. Le Sénat lui avait décerné un temple; mais il s'en fit construire encore un autre, desservi par des prêtres et des prétresses parmi lesquels on comptait son oncle Claude et Césonie qui devint plus tard son épouse. Ce sacerdoce se vendait à de sommes énormes; on ne pouvait lui immoler que les animaux très-rares, faisans, paons, etc. Il voulut qu'on lui élevât à Milet un temple pour toute l'Asie et tenta même s'approprier un sanctuaire que cette ville avait destiné à Apollon. Non content d'une chapelle qu'il avait dans le temple de Jupiter Capitolin, il se fit adorer publiquement dans son sanctuaire du mont Palatin. L'éta-

(t) Mionnet, supplém. vi, 162 n. 548.

(i)Philoslr. V. Apoll. 1,15.

lage théâtral qu*il faisait de son culte et de sa divinité pourrait être ridiculisé comme le délire deTorgueil» si TEmpereur-Dieu n*eût trouvé dans toute Fétendue de TEmpire, la Judée exceptée, des adorations très-em* pressées (i).

80. — Les princesses du sang furent aussi divinisées. Cajus décerna à sa sœurDrusilla, avec laquelle il avait entretenu un infâme commerce, les honneurs divins rendus à Auguste. Claude plaça sa grand-mère Livie au nombre des déesses, chargea les Vestales de desservir son culte et permit aux femmes de jurer par son nom. Lui-même refusa les honneurs divins, la génuflexion et les sacrifices, mais eut un temple dans la Bretagne (2). L*élan était donné: Néron laissa adorer son père Domitien et Poppée sa femme après leur mort. Vitellius avait une chapelle où il adorait les favoris de Claude, les deux affranchis Narcisse et Pallas (5). Domitien marcha sur les traces de Cajus: dans ses dé* crets il s'intitula c Seigneur et Dieu » et personne ne s*avisa ensuite de l'aborder sans faire sonner bien haut ce nouveau titre. Les routes qui mènent au Capitole étaient, dit Pline, encombrées de troupeaux, qui devaient être immolés devant sa statue (4). Le même Pline loue Trajan d'avoir mis Nerva son prédécesseur au rang des dieux, non dans des vues d'ambition personnelle, mais par conviction.

81 . — Tous ces excès furent dépassés sous le règne d'Adrien. Les devins avertirent cet empereur qu'il courait le plus grand danger, si un être chéri ne se sacrifiait volontairement pour lui. Antinous, jeune Bitbynien et infâme amant d'Adrien selon une coutume

(1) Dio Cass. 59, 28. Suet. Caj. 21. 22. (2)Dio60,5 Tac. Ann. U, 31.

(3) Suet. Vitell. 3.

(4) Suet lîom. 13. Oi-os. 7. 10. Plln. Pancg. II.

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assez commune alors, se dévoua et se jeta dans le Nil. Les prêtres consultèrent ses entrailles et déclarèrent à César que les dieux étaient apaisés. Adrien pleura, comme une femme, le sort de son mignon, construisit sur Tendroit où il était mort, la ville d*Antinopolis, lui éleva des temples à Mantinée et ailleurs, et lui dressa des statues dans tout lenipire. Le nouveau dieu eut des prêtres et des prophètes qui expliquèrent ses oracles, composés, disait-on, par Adrien lui-même. Encore maintenant on le trouve représenté comme < nouveau Jacchus, > sur les médailles de TAsie, de THellade, de la Syrie et de TEgypte. Les Astrologues découvrirent aussitôt un nouvel astre, dans lequel Antinous brillait au firmament, comme César y avait brillé jadis. Tout cela dura encore après la mort d'Adrien, comme pour prouver qu*on n'avait pas voulu flatter les caprices du dominateur. Le culte de ce dieu se maintient encore plusieurs siècles, surtout en Egypte, où il continuait d'opérer des prodiges dans sa ville sainte et où, dit Origène, des hommes tourmentés par les remords, s'imaginaient être punis par Antinous (i). Une inscription du temple d'Isis à Rome lui donne le titre de « compagnon de temple de la déesse égyptienne (2). » 82. — Depuis Tapothéose de César, qui fut la première, jusqu'à Dioctétien il y eut cinquante-trois de ces consécrations, et parmi elles on en compte quinze de princesses de la famille impériale. L'apothéose des morts différait cependant de celle des vivants. Les premiers étaient considérés comme dieux et allaient augmenter le Panthéon païen ; les derniers étaient honorés comme des incarnations d'un dieu déjà connu et

(S) Dio. Cass. 69, 10 Spart. Hadr U. Plin. H. N. 219. Pausan. 8, 9, 4. Tatian. e. GRiic.2e. Orig. c. Cds. 5,3, 36. (2) Apud Gniter.86, I.

vénéré, de celui surtout pour lequel ils avaient eu une espèce de prédilection. C'est ce qu'on voit en particulier sur les médailles des villes grecques. L'impératrice Sabine, épouse d'Adrien fut honorée comme la nouvelle Déméter (i), et Faustine, femme de Harc-Aurèle, représentée sur les médailles avec les attributs de Cybêle ou de la mère des dieux. Dans la ville lointaine deJotapa en Gilicie, on trouve une Grande- Prêtresse de la déesse Faustine (2).

83. — En général, il était loisible à quiconque avait les ressources pour le faire avec un peu d'éclat, de diviniser ses proches et leur rendre un culte héroïque et des sacrifices perpétuels. Hérode Atticus mit sa femme au nombre des héros et lui érigea à Athènes un monument en forme de temple (s). Asclépiade, médecin d'Auguste fut, après sa mort, honoré à Smyrne comme héros. Dans un testament gravé sur une pierre qu'on conserve à Vérone, la Spartiate Epicteta ordonne que le culte de son époux défunt Phénix et de leurs deux fils, soit célébré dans un sanctuaire qu'elle avait consacré aux muses et aux héros. Son neveu Andragore était le sacrificateur ; chaque année, au mois Delphinium, tous les parents devaient se réunir dan« le sanctuaire. Le 19, Andragore sacrifiera aux muses; le 20, aux héros Phénix et Epicteta et le 21, à leurs deux fils (4). Si cette testatrice se décernait d'avance les honneurs divins, il n'y a donc rien d'étonnanià ce que Cicéron voulut élever un temple sur la tombe de sa fille chérie (5). La veuve qui chez Apulée se montre inconsolable de la mort de son époux, le fait représenter

(1) Inscript, de Megara : Letronne, Inscr. Rgypt. i, 102.

(2) Corp. Inscript. Gr. N. 44! 1 .

(5) Zoega. d» Obelisc. p. 369.

(4) Maflcji. Mus. Vcrou. p. 14sq.

(o) Ep. adAUic.12, 35.

comme le dieu Liber, et lui rend les honneurs divins (i) — est une esquisse trèsrexacte des mœurs de

ce temps-là.

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