‹ Paganisme et Judaīsme (volume 2)Chapitre 34 sur 75 · CONDITION DES PAUVRES. — EDUCATION. — SPECTACLES · texte numérisé non relu

CONDITION DES PAUVRES. — EDUCATION. — SPECTACLES

94. — On a souvent regardé l'esclavage dans les Etats de l'antiquité comme un heureux obstacle au développement d'une classe nombreuse de pauvres ou de prolétaires. C'était perdre de vue le principe même d'une institution qui déshéritait les classes inférieures, enles vouant à une irrémédiable pauvreté. Le nombre des indigents, déjà énorme sous le régime impérial, tendait à grossir de plus en plus. En général la compassion n'était pas une qualité dominante du caractère Romain : la dureté des riches envers les malheureux et la misérable condition de ceux-ci en rendent un triste témoignage. Déjà Polybe avait observé que le Romain est loin d'être généreux. Il n'en fut cependant plus de môme quand la fortune publique se trouva concentrée dans un petit nombre de mains : les riches usèrent

(l)Ep.75.cr. Iuvcn.6.250.

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alors de leurs biens pour s^attacher des partisans» des clients, recrutés parmi la bourgeoisie : grand était le nombre de ceux qui n'avaient d*autres ressources pour subsister que la sportule de leurs orgueilleux patrons! TEtat seul n'entretenait pas moins de 200 mille ci* toyens pauvres, non compris leurs femmes, sœurs et filles : et encore que d'hommes exclus de ces largesses et qui n'avaient d'asiles que les places publiques et le portique des temples ! Ajoutez y la multitude des Péré* grini qui n'y avaient aucun droit. Ces essaims de prolétaires et de mendiants se grossissaient encore des affranchis, quand les grands eurent mis en vogue l'usage d'affranchir par testament un certain nombre d'esclaves. Cet abus se multiplia tellement, qu'Auguste pour y mettre un terme dut limiter le chiffre des affranchissements. Et n'oublions pas que c'est à Rome que se passaient ces faits ! Quelle affreuse misère ne devait pas régner dans les autres villes qui n'avaient pas ces immenses ressources et les distributions régulières d'argent et de vivres !

95. — Il y avait donc à Rome tout un peuple mendiant: Sénèque en fait mention à diverses reprises, et il ajoute que l'on donne toujours à contre-cœur à ces sortes de gens, dont on a soin, du reste, d'éviter les les plaintes importunes (i) : car après tout, la rencontre d'un pauvre est de mauvais augure (2). Un rhéteur de l'empire disait à un riche: qui pourrait s'avilir au point de ne pas repousser un pauvre avec mépris (5) ! le seul précepte qui consacrât l'aumône dans la morale romaine, autorise à donner à l'étranger, ce qu'on peut

(l)De Qem.5.6.

(2)Hermog îrip< «rrat^iAur dip, xtft a-Tox^rfio'j ap. Wals Rhelt. gr. T. m. p. 25. fait dire à quelqirun qu'il a mendié la nuitet non le jour :

(3)Quintil. Decl.50i.iii. 17.

lui donner sans souffrir soi-même aucun dommage (i). D'ailleurs pourquoi donnera un mendiant, se demande un poète connu : c'est perdre une aumône qui ne sert qu'à prolonger sa misérable existence (s). La philosophie Stoique secondait admirablement l'ayarice des riches: elle posait en principe que toutes les misères humaines, la pauvreté et la douleur ne sont pas des maux réels, et que le sage doit se garder avec attention d'un sentiment exagéré de compassion pour ceux qui y sont exposés (5). Virgile nous offre un trait caractéristique à l'appui de cette assertion, dans le magnifique endroit où il décrit la paix et le bonheur du sage (4): l'indifférence pour les malheureux y est érigée en vertu. Et de ces millionnaires blasés de Rome, aucun ne songeait à fonder un hospice pour les pauvres, un hôpital pour les infirmes. Julien fut le premier à s^apercevoir que les institutions florissantes de la charité Chrétienne étaient un reproche permanent à l'égoîsme païen.

96. — Nous jetterons enfin un coup d'œil sur l'éducation delà jeunesse: l'époque de Cicéron ne nous offre à cet égard que des données très-incomplètes. Sous la République l'Etat n'y intervenait en aucune manière: sauf quelques préceptes généraux, qui ne constituaient pas un enseignement public proprement dit, l'éducation des jeunes gens était abandonnée aux particuliers (5) : les seuls établissements publics qui existassent étaient des entreprises privées dont les riches seuls pouvaient profiter : le père était l'unique

(1)Cic.2.of. 1. 16.

(2) Plaut. Trinumm. i . 2. 58-98. Ce passage flroissa vivemeat plus tard. Lactance qualifie ces maximes de detesteuda sententia. inst. 6. 11. (5)Epic. Euchir.cSSL (4) Georg. S. 449.

(5)Qc.deRep. 4,8.

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instituteur: les dispositions naturelles de Tenfant et réducation maternelle décidaient de son caractère. Les jeunes gens n'avaient point de livres: il n'en existait pas à cette époque: toute la poésie nationale se réduisait à quelques fragments grossiers, comme les chants des Salins et des frères arvaliens, et les vers fescennins qu'on chantait dans les repas et les fêtes publiques : on apprenait toutefois au garçon des Nénies, ou chants funèbres tomposés par les femmes en l'honneur des morts: c'étaient des espèces d'oraisons funèbres à la louange des parents qui n'étaient plus. Du temps de Camille ou accorda même quelquefois cet honneur aux femmes. L'enseignement domestique, comme l'éducation extérieure n'avait qu'un objet, montrer à l'enfant comme le but suprême de tous ses efforts, cette vertu romaine qui mettait la perfection dans un empire absolu de soi-même, une patience à toute épreuve, une ténacité de fer à maintenir ce qu'on avait une fois admis en droit.

97. — Les Romains n'eurent jamais de Palestres, où comme en Grèce, les jeunes gens luttassent dépouillés de tout vêtement: cette liberté d'allures choquait leur austérité : sous la république lesexercicesgymnastiques étaient peu nombreux (i) : on s'adonnait surtout avec ardeur à la course, à la natation, aux exercices propres à former le corps au combat. L'esclave attaché aux jeunes gens, le Pédagogue, jouissait à Rome de plus de considération qu'à Athènes: son disciple lui restait confié jusqu'à l'âge de 20 ans. Le seul ouvrage classique fut d'abord l'odyssée latine de Liv. Andronicus: jusqu'à l'époque de la ruine de Carthage ce poète fut avec Ennius, le seul dont les œuvres alimentassent l'esprit humain, en le préparant aux études littéraires. Un de

(1) Cic. legg. 2, 15.

leurs contemporains, Tafiranchi Sp. Carvilius ouvrît les premières académies: à partir de cette époque la langue et la littérature grecques prirent un rang élevé dans l'enseignement: les guerres de Sicile, de Macédonie, d'Asie, fournirent aux premières famillesdes esclaves élevés en Grèce. Les précepteurs et les professeurs, dont le nombre s'accrut rapidement, étaient pour la plupart des affranchis ou des fils d'affranchis: un citoyen Romain eût compromis sa dignité en s'abaissant au professorat salarié.

98. — La langue grecque resta chez les Romains la langue classique : à Rome même les études débutaient par Homère : au 7^ siècle de la république, on dictait dans les écoles des fragments d'Ennius, de Plaute, de Pac. Térence, dont le styleétaitdéjàsuranné. Virgile fut étudié dès le règne d'Auguste (i), et les jeunes Romains du siècle, allaient à Athènes, à Rhodes, à Apollonie, à Mitylène, se perfectionner dans Tétude de la rhétorique et de la philosophie grecques. La musique était un art trop frivole aux yeux de ce peuple éminemment positif, pour être admise dans l'éducation : en revanche les garçons apprenaient par cœur la loi des XII Tables. Cicéron regrette qu'on commence à négli* ger cette étude, à laquelle il s'était appliqué lui-même avec les enfants de son âge. Scipion Emilien même regardait comme un fâcheux indice de dégénération qu'on envoyât de son temps les garçons et les filles à des écoles d'histrions, où, mêlés à des jeunes courtisanes, ils apprenaient la danse et le chant: il dit avoir vu dans une de ces écoles jusqu'à SOO élèves qu'on instruisait aux gestes les plus lascifs et aux poses les plus indécentes (s). Ce penchant des Romains pour là

(1) Suet. de ill. grarom. 16.

(2) Ap. Macrob. sat. % 10.

danse, devint un véritable délire sous Tinfluence des danses mimiques du théâtre: on ne pouvait se rassasier de ces tableaux ; il fallut les reproduire chez soi. Horace s'extasie complaisamment sur le plaisir que goûtaient les jeunes filles à se livrer aux danses Ioniennes, succession variée de poses voluptueuses et de gestes lascifs (i). Les exercices gymnastiques qui avaient eu naguère une si large part dans l'éducation physique des jeunes gens, étaient de plus en plus négligés: ils finirent par perdre tout attrait, et toute utilité même, quand les Romains du siècle d'Auguste ne voulurent plus s'engager dans les légions (2).

99. — Mais l'esclavage fut toujours la source et le grand foyer de la corruption qui souillait l'éducation de la jeunesse: les demeures des grands, en devenant le centre d'une population d'esclaves des deux sexes, ramassis des nations les plus variées, devinrent comme un immense cloaque où couvaient tous les germes du vice et de la dépravation : les mœurs furent empoisonnées dans leurs sources les plus intimes. On livra la plus tendre enfance à des mains criminelles: les mères cessèrent d'élever leurs enfants: elles n'avaient plus ni la tendresse ni l'héroïsme de la maternité: le temps des Cornélies était passé sans retour ! l'enfant était donc abandonné aux soins d'un mercenaire, souvent infâme (3): les filles mêmes eurent des pédagogues, témoins le trait de Fannius Suturninus qui de sa propre main tua sa fille etlemisérable quiravaitséduite(4). Le jeune Romain n'était pas constamment retenu dans le cercle de la famille et astreint à une discipline régu*

{ l) Od. 3, 6. 22.

(i) Suet. Oct. 24. TJb. 8.

(3) Tacit. de Gai». Gorr. eloq. c. 29,

14)yal. Max.6, 1,3.

lîëre: sans cesse entouré des esclaves et des parasites de son père, accompagné d*un esclave dans toutes ses sorties» toutes les impressions qu'il recevait du dehors n'étaient propres qu'à éveiller et entretenir en lui l'orgueil, l'arrogance, l'égoîsme : il savait bien ^u'un jour il deviendrait le maître de la Pédagogue, de son gouverneur actuel : celui-ci, de son côté ne négligeait rien pour captiver la faveur de son jeune tyran, et pour conserver sur lui son influence: dût^il pour y réussir se prêter à toutes les fantaisiesdeses passions précoces: dût-il même lui révéler des plaisirs et des vices encore ignorés* Cette éducation commencée sous les auspices de l'esclavage, le théâtre et le cirque allait la compléter dignement (i)!

100. — Le sujet que nous traitons nous amène naturellement à dire un mot des spectacles: les jeux publics formaient un élément essentiel de la vie: riches et pauvres n'avaient qu'une préoccupation : panem ei drcences! du pain et des jeux! En perdant leur indépendance les Romains avaient perdu leur existence politique: les émotions violentes pouvaient seules les réveiller encore de leur engourdissement. Le cirque, le théâtre, les arènes, étaient devenus le foyer de la vie publique: là le peuple se sentait encore tout-puissant: on l'animait, on prenait parti pour un pantomime ou un cocher, et la force armée ne parvenait pas toujours à maîtriser les factions du cirque: plus d'une fois on dut sévir par la prison ou par l'exil, contre la turbulence des meneurs enthousiasmés pour quelques histrions (2): il n'y avait pas de fête ni de réjouissances complètes pour le peuple, si elles n'offraient des combats de gladiateurs ou d'animaux, ou des naumachies. Tite donna

(t) Comp. la Mèoe de Plaod. Baccbid. 9, i. f6, 3, S,4(K{. (S) Tadt. Add. i,77, il, 13, 13, 28.

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en un seul jour un combat naval» un combat de gladiateurs et une chasse où 5000 animaux furent égorgés. Cette passion devint si générale, que patriciens, chevaliers, matrones se plurent à descendre dans l'arène pour combattre avec les gladiateu]rs : il périt dans une seule de ces luttes vingt-six chevalières romai nés (i), qui après avoir prodigué leur richesse, voulurent aussi prodiguer leur sang. Sous Néron on vit de graves sénateurs et des chevaliers illustres, conduire des chars, ou paraître dans Tamphithéàtre mêlés aux gladiateurs et aux bestiaires. D'autres et même des femmes de réiite de la société montèrent sur les trétauxetse firent comédiens, chanteurs ou mimes (<2).

101. — A côté de ces émotions violentes de l'amphithéâtre, où les femmes et les filles condamnaient d'un geste l'athlète blessé et demandant grâce, que la tragédie paraissait insipide, et combien ses froides péripéties remuaient peu l'âme des spectateurs! Les fictions n'étant plus goûtées, on ne se fit pas scrupule de donner à l'action tout l'intérêt de la réalité: ainsi le comédien qui jouait le rôle du Pirate Laureolus fut effectivement crucifié et mis en pièces par un ours, sous les yeux des assistants (s). La mutilation du jeune Attys, la lacération d'Hercule sur l'OEta, furent matériellement reproduites sur des condamnés (4). Plutarque dit que les enfants qui voient paraître sur la scène des personnages pompeux, couverts d'or et de pourpre, les regardent comme les plus fortunés des mortels, jusqu'au moment où, dépouillés de leur splendide cos-^ tume, ces pauvres acteurs périssent, à la vue du pu-

(1) Dio Ca$8. 59, 9.

(2) Ibid. 61, 17.

(3) Martial, lib. de spect. Ep. 7.

(4) TertuU. Apol. 15. ad nat. 1 10.

blic, les uns percés de flèches, les autres consumés par les flammes (i).

102. — Le théâtre était donc une école de cruauté, de barbarie, de volupté : là toute délicatesse du sentiment s*émoussait : tout conspirait à attiser dans le cœur humain, les instincts dégradés de la brute: il n*y a rien de si funeste aux mœurs, disait Sénèque, que la fréquentation des spectacles: le vice s'y insinue avec d'autant plus de perfidie qu'il se pare des dehors du plaisir; et jamais je n'ai été parmi les hommes, sans en revenir plus avare, plus ambitieux, plus sensuel, plus cruel même et plus inhumain. II n'en rapporte pas moins qu'étant allé vers midi au théâtre, il s'était amusé par désœuvrement à regarder un combat de gladiateurs qui, dépouillés de tout vêtement, se massacraient à coups de massue et se baignaient littéralement dans le sang. Le matin, ajoute-t-il, on jette des hommes aux lions et aux ours: à midi on les livre à un peuple de spectateurs. De tous ces combats, la mort est le terme : le fer et le feu n'y sont pas épargnés, jusqu'à ce que l'arène soit complètement vide (2).

103. — La vie humaine était tombée à vil prix: chaque jour on voyait tant d'hommes égorgés par passetemps, et ils mouraient sans jeter un cri, pour détourner le coup fatal! Du reste, quelles jouissances pouvait encore offrir la vie à ces milliers d'hommes qui avaient épuisé jusqu'à la lie, la coupe de la volupté ! Les Romains, blasés par la facilité avec laquelle le plaisir s'offraient à eux, n'y trouvaient même plus l'attrait de la difficulté vaincue. L'existence était devenue un fardeau, dont on faisait peu de cas: je ne parle pas seulement ici d0 l'époque du despotisme impérial : la même

(1) de Ser. Num. vlnd. 9.

(2)Ëpisf.7.

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réflexion s'applique à tous les gouvernements qui se succédèrent à Rome, et sous tous, le mépris de la vie devint pour les Romains un axiome de morale. Le stoïcisme, favorable à cette tendance, développa une théorie du suicide, et distingua une foule de circonstances où il était permis ou obligatoire de se donner la mort : il appuyait ses arguments dUllustres exemples. La vie, dans ce système, rentre dans la catégorie des adiaphores : la trouve-t-on gênante , on s*en débarrasse comme d'un vêtement incommode : Sénèque s'étonne beaucoup de ce que peu d'esclaves usent d'un moyen si simple de s'affranchir : la liberté est si près, s'écrie-t-il, et il y a des esclaves ! il cite d'un célèbre Stoïcien, un mot qui révèle un égal mépris des esclaves et de la vie : quelle grandeur y a-t-il à vivre ! Les esclaves et les animaux ne vivent-ils pas comme nous (i)? Harc^Aurèle recommande de sortir de la vie si l'on ne se sent pas la force d'atteindre à une morale plus relevée. L'exemple de Caton réagit longtemps sur les Romains, qui vinrent après lui : il ne manque pas d'hommes, dit Pline, qui courent à la mort, dans un transport frénétique et instinctif; mais se la donner avec une réflexion sereine, en présence de l'abîme, c'est la marque et le fait d'une grande âme (2) !

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