‹ Paganisme et Judaīsme (volume 2)Chapitre 35 sur 75 · COUP d'oeil général. — PRÉSAGES DE l'AVSNIR · texte numérisé non relu

COUP d'oeil général. — PRÉSAGES DE l'AVSNIR

104. — L'histoire ne nous fournit de données certaines que sur les institutions de Rome : la vie privée et publique des provinces et des autres parties de

(!) Ep. 77.

l'empire, ne nous est connue que par des fragments très-incomplets. Mais les grandes voies stratégiques qui partaient du Forum de la capitale rayonnaient jusqu'à laThébaîdeet aux confins de l'Arabie, et vers l'Occident jusqu'à la Calédonie. Partout régnaient l'autorité, le droit, la langue et les mœurs du peuple roi : partout s'étendait la corruption de Rome, qui devenait elle-même un immense réceptacle où venaient s'engouffrer tous les vices de l'univers. Tacite nous a laissé le tableau de ces réactions qui faisaient des pays conquis par les armes Romaines un foyer de démoralisation, une école d'avarice et d'insatiable volupté (i). Le grave historien ne craint pas d'affirmer que Rome régnait moins par ses armes, que par le soin qu'elle apportait à amollir et à dépraver les peuples soumis à son joug (2). Le luxe des bains, la pompe des festins, ce qu'ils appelaient des éléments de civilisation et d'urbanité, étaient plutôt des moyens d'asservissement (s) : les barbares eux-mêmes, dit-il, se laissaient gagner par la séduisante corruption de Rome (4).

105. — Au commencement du u^ siècle, la corruption Romaine, dit un poète, était arrivée à son comble (s) : le vice rongeait la moelle des nations, et l'univers alors, c'était Rome : son existence politique était plus que menacée: le mal moral avait envahi l'ordre physique: un poison subtil courait dans les veines du colosse, et comme au temps des guerres civiles, les maîtres du monde semblaient encore acharnés à s'entredétruire. L'admirable fortune qui avait constamment présidé à l'accroissement de Rome ne l'avait cependant

(i) Aonal. 13, 31,16,23. 4, 7â. 12, 33. Agr.38. (2) Hist. i. 64.

f3)Agr. 21.

(4) Agr. 16.

(5)Juv. 1.240.

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point trahie ; mais les plus clairvoyants ne pouvaient se dissimuler qu*une terrible alternative pesait sur ses destinées: à moins d*une révolution et d'une régénération morale, la dissolution et la décadence de Tempire étaient imminentes. Les hommes étaient privés de tous les biens véritables: un immense vertige s*était emparé d*eu\, et dans les ténèbres de leur conscience, ils se plongaient avec une sauvage frénésie dans les grossières jouissances d'un sensualisme abrutissant.

106. — Il était bien petit, le nombre de ceux qui cherchaient à se garantir de la contagion universelle, et à résister à l'irruption d'une barbarie monstrueuse : au premier rang brillaient les disciples de l'école de Zenon : au sénat, quelques Stoïciens, isolés du servilisme et de la lâcheté des masses, étaient les seuls citoyens qui conservassent dans leurs discours éloquents, et dans leur silence plus éloquent encore, la dignité d'hommes indépendants. Beaucoup d'entr'eux expièrent par la mort ou l'exil, leur attachement à cette doctrine sévère, qui fournit à l'empire de grands moralistes : hommes supérieurs, dont l'horizon intellectuel, plus large et plus éclairé, embrassait l'humanité dans une vaste unité. Marc-Âurèle pressent déjà l'avènement de cette République universelle, où Romains et Barbares, esclaves et infirmes auront droit de cité et seront confondus dans une commune égalité civile (i). Comme les médecins font leurs meilleurs études à l'époque des grandes épidémies, c'est ainsi, que dans ces temps de corruption universelle, les Stoïciens se distinguèrent par leur sagacité et leur pénétration morale. Juges sévères et éclairés, ils savaient apprécier la valeur de leurs conseils et discerner le mode le plus efficace d'une amélioration et d'une réforme radicale.

(1) M. Âur. A, 5.

Comme Sénèque est incisif, vif, brillant, plein d'une profonde connaissance du cœur humain, de ses faiblesses et de sa malice; quelle solennelle et pathétique niëlancolie chez Marc-Aurèle! avec quelle conviction et quelle chaleur Epictète et Arrien, son commentateur, plaident auprès du lecteur surpris la cause de la patience et de Tabnégation: avec quel art ils le ramènent sanscesseàce précepte, de ne rien désirer avec passion, de ne pas oublier sa liberté morale et de ne jamais se laisser intimider dans le chemin de la vertu. Cependant ils exercèrent peu d'influence sur leur époque, et leur école s'éteignit plus tôt qu'on n*eût dû Fappréhender. Outre que leurs systèmes étaient encombrés de données contradictoires qui tendaient à se détruire mutuellement, cette ostentation de la vertu, ce doux encens de Tégoîsme satisfait, s'égalant à la divinité, et prétendant la suppléer d'une manière infaillible, malgré toutes les faiblesses de l'humanité (t), ne pouvaient ni consoler, ni réconforter le cœur humain: il fallait d*autres ressorts pour tirer les hommes de leur léthargie morale: personne, dit Sénèque, n'est en état de se relever lui-même si une main secourableneryaide(2); mais ce bras qui devait relever l'humanité où était-il? qui l'avait entrevu?

107. — Quelques-uns seulement se berçaient de l'espoir de trouver dans les systèmes philosophiques, la solution de ces grands problèmes : Tranquillité de l'esprit et de la conscience, calme du cœur. L'esprit humain livré à lui-même avait beau épuiser toute sa perspicacité et toutes ses forces spéculatives, à parcourir et à sonder toutes les sphères de la philosophie: il ne parvenait pas à découvrir le sol sur

(l)Seiiec. Ëp. 53.

(i) Sen. ep. 52.

ET JUDAÏSME. iOo

lequel ou pût élever un édifice nouveau : son imagination même était frappée de stérilité. Les écoles séparées, les sectes s'étaient perdues et détruites: pas une qui pût se maintenir debout: dans toutes la dissolution et la décadence, les hommes éprouvaient plus que jamais une aspiration secrète qui les élevait jusqu'à une divinité supérieure à la terre et au monde : il leur fallait, ils désiraient un dieu qu'on pût adorer réelle^ ment: un maître qui calmât leurs appréhensions et leurs, terreurs: un dieu bon et miséricordieux dont le culte fût tout amour et qui soulageât les cœurs oppressés de soupirs et de tristesse ! Mais les Stoïciens même, les plus nobles organes de la philosophie, étaient impuissants à satisfaire à ce besoin : ils ne pouvaient offrir à l'esprit que la nature, inséparable de la matière et se manifestant dans le développement de l'univers : en vain s'ingéniaient-ils à la représenter comme le centre et l'agent suprême de la vie, embrassant l'âme du monde et coopérant nécessairement avec les dieux de l'Ether au bonheur et aux plaisirs des mortels. Quant à la conscience, ils ne pouvaient que rétrécir son action en la bornant à l'homme, possédant la divinité, dieu lui-même, mais écrasé du poids de sa dignité et juge exclusif de son mérite ou de ses fautes: ses actes sont pesés, non plus au tribunal de Dieu, mais dans son for intérieur; il n'a à rougir que devant lui-même : la loi et la morale sont le fruit de ses propres élaborations: mais quelles garanties de sainteté et d'inviolabilité peuvent-elles tirer de leur origine? la transgression dont l'homme n'a point à répondre à une autorité extérieure, ni à un législateur plus élevé que lui, peut accabler sa conscience du sentiment de sa malice et de sa faiblesse; mais elle ne peut lui fournir l'idée du péché.

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