‹ Paganisme et Judaīsme (volume 2)Chapitre 36 sur 75 · Le culte antique des dieux de la ville et · texte numérisé non relu

Le culte antique des dieux de la ville et

de la nation ne suffisait plus aux hommes: aussi le monde romain se laissa entraîner avec transport à adorer Auguste déifié. Et qu'on n*attribue pas cet élan des masses à une vile adulation : il trahissait le désir de trouver dans le ciel un appui et un protecteur de FEmpire, qui fut aussi un homme, et qui manifestât sa présence sensible parmi les siens : c'était le plus jeune des dieux, comme jadis Dionysos, que le monde en décrépitude venait encore d'enfanter. Son culte était le seul répandu dans l'univers, le seul vraiment universel. Mais quand les empereurs suivants et leurs femmes eurent pris de même le chemin de l'apothéose, après avoir épouvanté le monde de leurs scandales et de leurs monstrueuses cruautés, cette dernière ressource même fut épuisée: le dieu Auguste tomba dans le discrédit comme tant d'autres. Beaucoup, à l'exemple de l'empereur Adrien, cherchèrent à concilier tous les dogmes, pratiquèrent tous les cultes, se firent initier à tous les mystères, pour arriver, ignorants et indécis au seuil de l'éternité, ou pour échouer sur les écueils d'un vague et froid Panthéisme. Toutes ces religions nationales fourmillaient de contradictions grossières et trahissaient un étroit égolsme : les dieux étaient l'ouvrage des peuples et chacun d'eux portait l'empreinte des passions ou des vices de ses auteurs: dieux que les peuples s'étaient forgés plutôt comme des instruments de leurs plaisirs et de leur cupidité, que comme des maîtres et des juges. Quand le sentiment de Tunité humanitaire se fût éveillé dans la conscience, on n'aspira plus qu'à un dieu unique, suprême, le dieu de l'univers, le dieu de l'humanité toute entière: tous les peuples du dehors s'étaient fondus en un vaste empire : les armes et la domination romaines avaient renversé tous les boulevards derrière lesquels les nations s'étaient jusqu'alors crues en sûreté : il ne restait plus qu'un ob-

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stacle à la fusion universelle: l'antagonisme des dieux et des cultes. Deux langues régnaient à l'exclusion de toutes les autres: seules elles étaient le véhicule et l'organe de la pensée humaine; mais à ces organes devenus le lien intellectuel des peuples, il manquait l'idée vivifiante, l'idée et la doctrine universelles, qui pussent se plier à toutes les nationalités, s'adapter à toutes les intelligences, s'appliquer à tous les peuples et à toutes les conditions. Le vase était prêt: il n'attendait plus que le vin de la doctrine nouvelle.

109. — Les hommes supérieurs, comme Tacite, qui dominaient leur époque subissaient un profond sentiment d'abattement et de tristesse : ils reconnaissaient la vanité de la lutte contre l'envahissement de la corruption: ils voyaient l'impuissance des lois : nulle part ils ne pouvaient pressentir le germe d'une vie nouvelle, ni les indices d'une grande régénération morale et politique. Tacite ne doute pas que l'Empire ne soit sous le coup de la colère céleste (i) : la fragilité et le néant des choses humaines remplissent les cœurs d'ennui et de dégoût : la vie n'est plus qu'une grande bouffonnerie (2) ! Déjà Cicéron regardait le mépris de toutes choses comme le signe d'une grande âme (5): sous l'Empire même où l'action politique des individus était si restreinte, ce sentiment devint plus fréquent et plus général : c'était l'indice encore vague d'un pressentiment universel ; mais ce mépris de la terre et de l'existence ne pouvait être ramené à ses justes proportions, et la vie elle-même ne pouvait être réhabilitée que par l'avènement de celui qui devait relier, comme par une chaîne d'or, la vie temporelle et

(1) Ann. 4, i. 16, 16. Hisl.S, 72.

(3) Taeit. Aun. 5, 18. Ludibria rerum humanarum cunctis \n negotiis, etc.

(3)Deoff. 1.4. 18.

là vie éternelle et rendre à Texistence humaine son but véritable et sa plus haute dignité.

110. — La doctrine stoîque s'était vue contrainte d*avouer elle-même que le véritable saint, Tidéal de la vertu et de Théroisme moral n'avait pas encore paru sur la terre : déjà Cicéron esquisse les traits auxquels les hommes reconnaîtront un jour la personnification de la vertu et de la justice (i). Une immense préoccupatioUy un malaise indéfinissable s'était emparé de tous les peuples. Les plus sages des hommes soupiraient après ce type visible qui devait élever et orienter leur conscience, après ces dogmes infaillibles qui devaient éclairer leur marche à travers ce labyrinthe d'opinions, de doutes, d'incertitudes, sur les questions les plus importantes: l'existence de l'âme, le sort de l'homme au-delà du tombeau ; il leur fallait une règle et une discipline qui les arrachât au caprice et à l'arbitraire des passions, qui déterminât avec sûreté 1^ limites de leurs actes et de leur pouvoir. La face de l'empire même faisait pressentir un nouveau règne oit les peuples, unis dans une obéissance libre et volontaire, n'auraient rien à craindre d'une décadence qui paraissait imminente, ni des châtiments que la vengeance du ciel avait accumulés sur l'empire Romain.

111. — Du reste ces espérances et ces aspirations ne manquaient pas de fondement: le recueil Erythréen des prophéties sibyllines, conservé à Rome, annonçait la naissance d'un enfant divin, descendu du ciel et dont l'avènement sur la terre serait le signal d'une ère nouvelle, d'un nouvel ordre de choses, d'un âge d'or plus heureux que le premier (s) : après les horreurs des guerres civiles les Romains attendaient impatiemment

(1) De Fin. 5, 24. 09.

(2) Virg. Eclog. 4.

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l'aurore de cette époque nouvelle. Virgile, égaré dans son lyrique transport, célèbre la naissance de Tenfant de Pollion, comme d'autres, plus tard, appliqueront u Vespasien l'antique prédiction du dominateur universel venu du fond de l'Orient; mais les esprits ne s'arrêtent pas à ces vaines et flatteuses allégories: car une espérance plus vaste et des aspirations plus hautes et plus intimes, palpitent sous ces voiles futiles.

112. — C'est le 19 Décembre de l'an 69, pendant la guerre civile de Vitellius et de Vespasien, que le Capitôle, avec le temple de Jupiter Capitolin et le sanctuaire de Junonet de Minerve, fut consumé dans un incendie allumé par une main romaine. Tacite dit que cet événement, le plus funeste et le plus triste qui eût atteint Rome depuis sa fondation, fut une éclatante manifestation du courroux des dieux (i): huit mois plus tard, le 10 août de l'an 70, un soldat romain lança une torche dans le temple de Jérusalem et le temple fut réduit en cendres. Ainsi, à quelques mois d'intervalle, le sanctuaire national de Rome, le centre religieux de l'empire et le sanctuaire du vrai Dieu, les deux temples les plus importants de l'ancien monde, furent détruits par des soldats romains, aveugles ouvriers des décrets d'en haut: le temps était venu, où Dieu voulait qu'on l'adorât en esprit et en vérité. Les héritiers des deux temples, du Capitole et de celui de Jérusalem, une poignée d'artisans, de mendiants, d'esclaves et de femmes habitaient déjà quelques carrefours de Rome: deux années à peine seront écoulées, que devenus pour la première fois, l'objet de l'attention publique, ils iront brûler vifs dans les jardins impériaux, ou périr sous la dent des lions du cirque!

(1) Hist. \ 72.

JDDAISIE.

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