La longue série de victoires et de conquêtes
(1) Dionys. 6, 69. Serv. JEû. % 166 ; 5. 704.
(2)Macrob. Sat. 1.16.
(3) Dionys. 9. 19.
(i)Uv.5. 0et52;41, 15,etc.
ET JtDAISME. ob
rarement interrompue par des défaites, depuis le commencement de la République jusqu'à la fin de la deuxième guerre punique, conserva et affermit, pendant ces trois siècles, la foi et rattachement qu'on avait voués aux dieux romains; cette carrière victorieuse était la preuve la plus frappante qu'ils étaient les plus puissants et que le culte romain était le meilleur et le plus agréable aux dieux. C'étaient eux qui rendaient et qui devaient rendre la ville de Rome grande et le bras du Romain invincible ; les Romains, par leur zèle et par leur exactitude dans les aruspicines, dans les sacrifices et dans les cérémonies, les avaient pour ainsi dire forcés de leur accorder la victoire et l'empire sur les autres nations. Un échec des armées ou des flottes romaines passait pour la punition d'une faute, commise dans l'accomplissement du culte, ou d'un sacrilège dont on s'était rendu coupable envers les dieux; c'est ainsi qu'à Drépanum, la flotte romaine dut expier le sacrilège de Claudius qui avait fait jeter à la mer les poules sacrées, qui ne voulaient pas manger : Flaminius, pour avoir bravé et méprisé les signes divins, périt avec toute son armée près du lac Trasimène. Mais, en général, « fautil s'étonner que la faveur constante des dieux ait veillé à l'agrandissement et à la conservation d'un empire qui voue les soins les plus scrupuleux à l'examen des choses religieuses les plus insignifiantes? Car, jamais notre bourgeoisie n'a perdu de vue l'observation la plus ponctuelle du service divin (i). > C'est ainsi que pensait et parlait le Romain.
33. — Le premier coup fatal fut porté au caractère exclusivement patrieien du système religieux exis-
(1) Val. Max. i» 1, 8. Comp. Plut Marcell. 4 5.
36 PAGAMSIIB
tant, par la loi de Licinius en 366 avant J.-C. Jusqu'alors l'interprétation des livres sybiliins avait été du domaine de deux prêtres de sang patricien; maintenant on institua un collège composé de dix hommes (et plus tard de quinze), dont la moitié fut choisie parmi les plébéens. Ils étaient c les interprètes des destinées du peuple romain (i); » les cultes étrangers ne pouvaient être introduits que sur leur avis conforme, et ils étaient chargés particulièrement du service d'Apollon et ^e la célébration des jeux de ce dieu. Ces solennités, qui d'abord n'étaient en faveur que dans quelques endroits, furent répétées tous les ans, depuis 210 avant J.-C, et Apollon fut compté parmi les dieux tutélaires de Rome, quoique ses sanctuaires fussent encore placés hors de la ville. Ensuite, en 300 av. J.-C, la loi Ogulnia rendit les fonctions de pontife et d'augure accessibles aux plébéiens qui, en politique, étaient déjà placés au même rang que les patriciens ; l'ancien ordre des choses fut violemment ébranlé. Pour la première fois en 2S3, un plébéien, T. Coruncanius, devint grand Pontife et un autre, en 210, fut nommé premier Curion.
34. — Des Grecs, tels que Polybe, qui virent tout l'édifice de la religion d'Etat romaine dans la première époque de sa décadence (vers 140 av. J.-C), l'admiraient encore comme un chef-d'œuvre d'intelligence et de combinaisons politiques, prenant ainsi, selon les idées de leur temps, pour le fruit d'un système, ce qui s'était formé tout naturellement, c La constitution romaine > dit l'ami et le conseiller de Scipion c a, selon moi, son plus ferme appui dans l'interprétation des choses divines, et ce qu'on blâme précisément chez les autres me semble conserver l'Etat de
(l)Uv. 10,8.
Rome: la crainte superstitieuse (Déisidémonie) des dieux. Car chez eux le système religieux est tellement entouré de terreurs et entre si avant dans toutes les relations de la vie civile et politique, que rien ne lui est supérieur. Il me paraît cependant qu'ils ont fait cela pour les masses ; car comme celles-ci sont légères, emportées par des désirs déréglés, des colères aveugles et des passions violentes, il ne reste qu'à dompter la foule par ces farces qui effrayent (i). » Ce jugement prononcé par un homme qui a vécu à Rome pendant 17 ans et qui passe avec raison pour un Romain sensé et politique plutôt que pour un Grec, était probablement alors déjà l'opinion de beaucoup de Romains eux-mêmes.
35. — En effet, le système religieux romain et avant tout la large sphère des aruspicines et les autres moyens de scruter la volonté divine étaient parfaitement propres à servir d'instrument de domination dans les mains d'une classe de prêtres aristocratiques. Tous les actes politiques étant intimement liés à une foule de formalités religieuses et au consentement extérieurement manifesté des Dieux, les patriciens, qui avaient la possession exclusive des aruspicines publiques, étaient tentés d'entraver les décisions populaires qui leur déplaisaient. Cela se manifeste clairement dans la loi iElia et dans la loi Fufia de Tan 156 av. J.-C., par lesquelles on déclara en général les aruspicines nécessaires pour les assemblées populaires, et on décida en outre, que chaque fonctionnaire de l'Etat pouvait en toute liberté observer le ciel, s'il le voulait, et que pendant ce temps aucune assemblée populaire ne pouvait avoir lieu. Or, quelque magistrat dans ses observations pouvait apercevoir un phénomène
(I) Tj T9t* urn Tfayttftuj dit Polybe, 6, Sj6.
défavorable, un éclair ou autre chose de ce genre par quoi les dieux désapprouvaient rassemblée et en annulaient les décisions. Bibulus se servit plus tard (en 59) de cette arme pour contrarier la loi agraire de César; il annonça qu'à chaque jour de Comices il interrogerait le ciel (i) : deux ans plus tard, Milon employa le même moyen (2). De la même façon on abusait, au bénéfice des partis ou d'hommes influents, des livres Sybillins, qui, selon Cicéron, étaient rédigés d'une manière tellement amphibologique que chaque événement y était prévu ; c'est ainsi que, quand Aulétè, roi dépossédé de l'Egypte, fut venu chercher du secours àc Rome, on leur fit dire que l'Etat était menacé de malheurs si par la force des armes il rétablissait dans son pouvoir, un roi Egyptien détrôné (3). Ces exemples appartiennent aux derniers temps de la République, mais il ne faut point douter que de semblables actes n'aient eu lieu longtemps avant. Fabius Cunctator, qui fut augure lui-même, avait déclaré, en cachant son incrédulité sous l'air d'un patriote, que tout ce qui était utile à la République se faisait sous d'heureux aruspicines ; ce qui pouvait nuire était toujours annoncé par des augures défavorables (4).
36. — La vieille religion romaine fut maintenue surtout et d'une manière décisive par l'influence grecque qui, se montrant d'abord vers le milieu du troisième siècle av. J.-C, pénétra, après la deuxième guerre punique, dans la vie, dans les idées et dans la
(1) Dio. Gass. 38, 6. Suet. Caes. 20. Cjc. pro. dom. 15. De harusp. resp. 23.
(2) Cic. ad. AU. A, 3.
(3) Dio. Cass. 39. 15. Cic. ad Fam. 1, 7, 3. Appian. Mithr. p. 231. (4)Cic.deSenrct. 4.
ET judaïsme. 5H
religion des Romains; par suite de la soumission des villes grecques de Tltalie inférieure, la langue des Grecs et des fragments de leur littérature trouvèrent accès à Rome. Ensuite, les Romains portèrent la guerre en Grèce même ; tous les pays où Ton parlait l'idiome hellénique passèrent directement ou indirectement, depuis 146 av. J.-C. jusqu'au commencement de l'ère chrétienne, sous la domination romaine. Depuis l'an 167, mille Achéens, les plus civilisés de la nation, furent successivement transportés en Italie et répandirent dans la presqu'île la civilisation de la Grèce ; les philo*sophes qui, en 155, furent envoyés à Rome, par la ville d'Athènes, excitèrent parmi la jeunesse romaina un enthousiasme tout nouveau pour la rhétorique et pour la sagesse helléniques.
37. — Depuis ce temps il y a dans l'histoire romaine une lutte fort inégale entre deux tendances opposées. D'une part, les patriotes romains voulaient conserver, dans toute sa pureté possible, le culte primitif et national et empêcher l'introduction d'idées et d'usages étrangers, surtout grecs. D'autre part, la pauvreté d'un système religieux, absolument vide d'idées, favorisait la naturalisation de formes divines et religieuses qui promettaient de satisfaire aux besoins divers des Romains et tendait à assimiler les vieux dieux Latins et Sabins aux divinités grecques. D'ailleurs, les hommes instruits, par leur connaissance de la littérature grecque, étaient naturellement entraînés vers ces changements. Ce ne fut qu'en donnant un caractère grec à leurs propres dieux, qu'ils purent, à leur tour, jouir du nimbe poétique, dont le Grec entourait ses dieux moins par une dévotion respectueuse que par le désir d'une satisfaction esthétique et d'un commerce gai et confidentiel. Au fond la religion romaine ne reposait que sur deux
idées: la puissance des dieux, amis de rEtat,et ie pou* voir qu'on exerçait sur eux par les cérémonies. Com* ment ce culte, si pauvre d'idées avec sa foule de spectres divins, d'ombres sans réalité et d'abstractions divinisées, pouvait-il se maintenir dans le contact avec la religion hellénique et avec les formes des dieux grecs, si pleines de vie, entièrement anthropomorphiques et qui pénétraient si profondément dans toutes les choses humaines? Ces divinités et ces cultes primitifs et agraires, ces sacrifices et ces grossiers usages des frères Arvaliens, des Saliens et des prêtres de Pan devaient être regardés par le Romain, élevé à la manière grecque, comme les jeux d'enfance, qui depuis longtemps auraient dû être étrangers à la marche mâle, mûre et ferme d'un Etat tendant à la domination du monde.
38. — Jusqu'alors les Romains n'avaient point de littérature. Tout ce qu'on pouvait lire à Rome se réduisait à des documents renfermant des traités de droit politique, à une maigre chronique de la ville, à des mémoires de pontifes, relatifs aux rites et au calendrier et pendant longtemps inaccessibles aux plébéiens, à des livres d'augures, à la généalogie de quelques familles et à l'éloge des membres distingués de celles-ci. En 280 Livius, Andronicus et Naevius, commencèrent à naturaliser à Rome les fables des dieux et des héros grecs : le premier par ses tragédies, le dernier, de préférence, par des comédies. Depuis l'an 200, on ressentit l'influence puissante d'Ennius, le véritable créateur de la poésie et de la langue poétique romaine: dans son travail poétique sur Evhémérus, il fit connaître aux Romains que les dieux n'étaient que des hommes divinisés, dont on connaissait la mort et les tombeaux, et dans son Epicharme, il répandit la doctrine Pythagoricienne du comique sici-
lîeo sur Dieu, la nature et Tâme^ et même dans ses Annales romaines, il intercala de longs épisodes sur la philosophie de Pythagore. Cest de lui que les Romains apprirent à regarder comme le fond de toute ancienne sagesse italienne la doctrine, qui n'admet qu*un seul dieu, Jupiter, qui cependant n'est autre chose que le feu solaire, cette âme du monde, source de toute vie et de tout esprit qui pénètrent la nature corporelle (i). Il disait « j'ai prétendu toujours et je prétendrai qu'il y a une famille de dieux célestes, mais je crois que ces divinités ne se soucient guère des actes des hommes ; » et ces paroles, à Rome même, étaient couvertes d'applaudissements bruyants (2).
39. — En attendant, le nombre des esclaves grecs augmentait à Rome ; il y avait parmi eux des rhéteurs, des grammairiens, des partisans d'une des écoles philosophiques, et les Romains commencèrent à confier l'éducation de leurs fils à ces hommes qui, sans doute, regardaient souvent le vieux rite romain comme une superstition grossière et barbare. On eut bientôt l'expérience dont le grand-père de Cicéron avait parlé: La méchanceté d'un Romain s'accroît en raison de la connaissance qu'il acquiert des auteurs grecs (3). Par suite des conquêtes en Grèce et en Orient, surtout de la prise de Syracuse et de Corinthe, on transporta à Rome des quantités de plus en plus considérables d'images divines, chefs-d'œuvre des plus célèbres sculpteurs ; les patriotes s'en efirayèrent et craignirent avec raison L'influence que ces statues de dieux exerceraient
(i) Les passages dans Yarroa, 5, 64,65.
(i) Cic. de diY. 2, 50.
(3) Cic. de Orat. 6.
sur leur système religieux ; ils entendirent beaucoup de railleries sur la simplicité et la difformité des vieux dieux d*argile des Romains, difformité que la comparaison avec les statues helléniques faisait encore ressortir (i). Pendant que ces œuvres d'art contribuaient puissamment à transformer les dieux romains en dieux helléniques, les cérémonies et les coutumes religieuses résistèrent au changement si attrayant sous le rapport esthétique ; le respect de la sainteté inviolable du rite avait jeté de trop profondes racines dans Tâme du Romain, Taccomplissement ponctuel de chaque cérémonie avait une trop grande importance pour qu'on eût osé l'ébranler et y apporter des changements. Cependant, par suite de la transformation des mœurs, l'intelligence de ces vieilles coutumes s'était perdue en partie; souvent on attribuait aux cérémonies et même aux divinités une signification autre que la véritable, et Caton l'Ancien se plaignait déjà que beaucoup d'augures et d'aruspici nés avaient disparu parla négligence du Collège (2).
40. — Le contact et le mélange avec d'autres nations augmentèrent le désir de posséder de nouveaux dieux. Partout où un couple de dieux principaux ne possède pas la confiance illimitée de leurs adorateurs, comme chez les Syriens et chez les Phéniciens, le polythéisme est insatiable ; alors même le nombre innombrable de dieux que Rome possédait, ne suffit plus : l'homme s'imaginait sans cesse qu'il pourrait avoir oublié tel ou tel dieu, et précisément un des plus importants; si l'on introduisait
(I) Liv. &i, 4 ; 45, 39.
^2) Cic. dcDiv. 1, 1B.
le dieu étranger et son culte, Futilité s*en manifes* terait bientôt d'une manière éclatante. Et puis, on préfère les nouveaux dieux aux divinités indigènes, comme moins usés et entourés de plus de mystère : on n'a pas encore des exemples de prières et de vœux non exaucés (i). Ce désir se réveillait toutes les fois que Rome était frappée de calamités, de dangers et de malheurs : le peuple ne se contentait pas des divinités qu'on faisait venir de côté et d'autre suivant le conseil des livres sibyllins : quand une maladie pestilentielle persistait, on construisait des sanctuaires de dieux exotiques et barbares, et dans les maisons on procédait à des cérémonies et à des purifications inusitées. C*est ce qu'on avait vu déjà en 428 av. J.-C. lors d'une peste et d'une longue sécheresse. Le sénat ordonna alors aux édiles de sévir contre ceux qui pratiquaient des cérémonies nouvelles et étrangères, et d'avoir soin qu'on ne vénérât que les dieux romains et qu'on les invoquât selon le rite national. En 215, après la bataille de Cannes, le Préteur de la ville, en défendant les coutumes étrangères, somma tous ceux qui possédaient des livres de divination, de prières ou de traités du culte des dieux, de les lui remettre. L'effet produit par ces mesures fut à peine passager.
41. — I-»a découverte des horreurs qui se passaient dans les Bacchanales dut augmenter la répulsion que lesvéritablcs Romains avaient contre les religions étrangères ; dans Rome seule, près de 7000 personnes étaient engagées dans ces orgies nocturnes, importées par des Grecs en Ëtrurie, à Rome et dans le reste de l'Italie, dans lesquelles on se livrait à l'impudicité, à l'assassinat ou aux sacrifices humains et aux empoisonnements; ces scandales furent découverts en 186 et suivis d'exé-
(t) Comp. Lacian. Icaromcnipp.
cutions en masse ; on défendit la célébration des Bacchanales à tous les Romains et à tous les alliés, et Ton raconte à cette occasion que peu d'années après un Préteur condamna, dans Tespace d'une année, 3000 hommes du chef d'empoisonnement, tellement cette association du crime et du culte avait gagné du terrain (i). 42. — Bientôt après, en 18f , eut lieu la fameuse découverte des livres du roi Numa. Dans un champ appartenant à Petillius, on trouva enfouis dans la terre deux cercueils de pierre, dont l'un, selon l'inscription, renfermait le c^orps du roi, et l'autre ses écrits. Le premier était vide, mais les livres qu'on trouva dans le second avaient l'air entièrement neuf; ceux qui étaient en latin traitaient du droit ponti* fical et expliquaient l'origine des coutumes et des institutions sacerdotales : les écrits grecs étaient de nature philosophique. On découvrit que la plus grande partie de ces ouvrages amèneraient la destruction de la religion ; ils furent brûlés en vertu d'un sénatus-consulte (2). Toutes les circonstances indiquent ici une supposition de documents : tandis que, par suite du temps, il ne restait plus rien des os du roi dans l'un des cercueils, les livres renfermés dans l'autre avaient un air tout à fait moderne; de plus, ils étaient de papier qu'on n'employait que plusieurs siècles après Numa, et une partie était rédigée en langue grecque, tandis qu'à l'époque de Numa il n'y avait pas encore d'écrits en prose, même en Grèce — si l'on ajoute à tout cela que la lecture de ces pièces ne présentait aucune difficulté, tandis que la langue avait totalement changé, on acquiert la certitude qu'il s'agissait d'une tromperie. Plusieurs faits contemporains
(!) Liv. 31. 8-19. Val. Max. 6, 3, 7.
12) Uv. 40, 29. Plin. H. N. 13, 27. Plut. Niim. c. 22.
indiquent qu'il y avait à cette époque une fermentation et une agitation religieuse : l*histoire des Bacchanales, le travail d*Ennius sur Evbémérus, le bannissement de Rome de deux Epicuréens (i), Alcëus et Pbiliscus, qui eut lieu peu d'années après, le sénatus-consulte de l'an 461, portant que- les philosophes et les rhéteurs ne seraient point tolérés à Rome (2). Ces écrits étaient probablement un essai pour expliquer les dieux romains et les cérémonies religieuses dans le sens d'un système de philosophie, de celui d'Epicure sans doute, afin de préparer à celui-ci un asile assuré à Rome (5). 43. — On ne peut pas dire que les Romains des derniers temps de la république fussent mécontents de leurs dieux officiels sous le rapport politique; les divinités avaient largement accordé à l'Etat romain tout ce qu'elles lui avaient promis: victoires, pouvoir et domination. Quand, dans.la guerre avec une nation étrangère, on était frappé d'une calamité, telle que la perte de Crassus et de toute son armée, tout le monde à peu près était persuadé que la faute devait en être imputée au général qui avait obstinément méprisé tous les avis des dieux (4). Mais le peuple, en ce qui concernait les affaires privées, ne se contentait plus des vieux dieux indigènes, il s'imaginait que dans les maladies, dans les affaires d'amour, de profit, de perte, etc., les divinités étrangères rendaient de meilleurs services. Dans les derniers temps de la république, les autorités publiques furent impuissantes à arrêter cette manie religieuse ; mais en général, le sacerdoce des
(1) Atben. 12, 68, p. 547. MImh, V. H. 9, H. (9) Gell. 15, 11. Suet. de clar. Rhet. c. 1.
(3) Voyez chez Lasaolx, étud. de Tantiq. class. p. 99-105. ce qu'on peut dire snr raathenticjté des livres.
(4) Diooys. 2, 6.
dieux étrangers n'était exercé que par des étrangers, et aucun Romain ne pouvait y participer. C'est ainsi que la mère Idéenne avait à Rome un prêtre et une prêtresse, tous deux Phrygiens, et Denis admire particulièrement les Romains parce qu'ils s'abstenaient de concourir aux cultes étrangers ; sous l'ËQipire cependant, il en fut tout autrement. Le Sénat continuait la lutte contre les cultes étrangers, préférés par le peuple, mais son action s'affaiblissait de plus en plus. Il fit renverser les statues de Sérapis, d'Isis, d'Harpocrate et d'Ânubis, mais le peuple les rétablit de force (i). Il résolut de détruire les temples qu'on avait construits en l'honneur d'Isis et de Sérapis, mais aucun ouvrier ne voulut y prêter son ministère et, bien que le consul Paul Emile saisit la hache etenfonçâtla porte du temple (â), le culte d'Isis regagna bientôt après toute sa splendeur à Rome. Du temps de Sylla, il y avait même, dans cette ville, un Collège de pastophores. Lorsqu'en 48 avant J.-C, les aruspices eurent fait détruire tous les temples d'Isis et de Sérapis, le nombre des prêtres d'Isis augmenta en peu de temps dans de telles proportions que Yolusius, banni par les triumvirs, s'affubla du costume d'un prêtre d'Isis pour s'introduire dans le camp de Brutus sans être reconnu (5). Et en 43 les triumvirs Octave, Lépide et Antoine décrétèrent même la construction d'un temple d'Isis (4). 44. — Denis admirait encore les Romains, conservant au sein de Tabondance et des richesses, l'ancienne simplicité et la pauvreté traditionnelle de leur culte, et continuant de présenter aux dieux des gâteaux de
(l)TertuU. adNat. i. U.
(2) Val. Max. 1, 5, 3.
(3) Val. Max. 7, 5, 8. Dio. Cass.iS, 26. (4)DioCas8. i,7, 15.
farine d'orge, de la farine rôtie et quelques fruits, renfermés dans des pots et des plats de terre, places sur d'antiques tables de bois, se servant de coupes et de cruches de terre pour accomplir les libations (i). Il était frappé de la prudence et du respect, avec lesquels les Romains, contrairement aux Grecs et aux barbares, procédaient dans tout ce qui concerne les dieux.
45. — Cependant, la longue époque des guerres civiles que la république, infirme et mourante, eut à soutenir, fut en général une période de décadence religieuse : ce qui, du reste, abstraction faite de l'influence de la philosophie d'Epicure, ne pouvait manquer d'arriver à une religion si intimement liée à la politique et n'ayant aucune autre garantie que ses succès. Les fonctions sacerdotales, importantes comme celle du Flamc Dialis restèrent vacantes pendant 76 ans, jusqu'à ce qu'Auguste en 743 en nommât un nouveau (2). Les aruspicines qui, dans les derniers temps, n'avaient si souvent abouti qu'à des déceptions, étaient abandonnés, surtout en temps de guerre, ou on les observait comme une pure formalité, ou bien on les employait tout ouvertement comme instruments politiques destinés à entraver les adversaires dans leurs entreprises. D'un autre côté, il y avait des solennités religieuses dont on faisait maintenant un usage plus fréquent qu'auparavant. Ces tournées solennelles ou processions auxquelles participaient des personnes de toutes les classes en se couronnant de fleurs et en se pressant dans les temples des principaux dieux, les supplications, n'avaient duré jadis qu'un seul jour;
(l)Dionys. 2,23.
(2) Dio. Cass. 54, 36. Suet. Octat. 3i. Tac. Ann. 3. 58 (ici exactement 7â ans)
plus tard un ordonna des fêtes de quinze jours pour remercier les dieux de la découverte de la conjuration de Catilina et, quelque temps après, des victoires de César ; on en prolongeait le terme à 20, 40 et même à âO jours (i). Mais on agissait ainsi moins pour rendre hommage aux dieux que pour flatter les hommes politiques ou les vainqueurs.
46. — Aussi n*hé8ita-t-on plus d*imiter à Rome la coutume grecque et orientale des apothéoses. Au commencement, on permit seulement que des villes grecques offrissent des fêtes, des prêtres et des sacrifices à des généraux ou à des gouverneurs romains; c*est ainsi que les habitants de Syracuse avaient fondé une fête en Thonneur de Marcellus. En Asie-Mineure, on avait rendu les mêmes hommages à Mucius-Scévola et à Lucullus; Titus Flaminius, du temps de Plutarque, avait encore des prêtres et des sacrifices dans la ville de Chalcis qu'il avait sauvée; des édifices publics y étaient consacrés à lui et à Apollon. Les villes de la province d'Asie voulurent construire un temple en l'honneur de Cicéron, mais celui-ci le refusa (2). On vit des villes accuser à Rome du chef d'exactions les mêmes hommes, en l'honneur desquels elles avaient érigé des temples : Appius Clodius l'éprouva de la part des Ciliciens. C'était devenu une coutume que de construire des temples en l'honneur de proconsuls romains, quoique beaucoup d'entre eux ressemblassent plutôt à des démons malfaisants qu'à des génies amis (3). Il paraît qu'à Rome on favorisait cette coutume :
(i) Caes. B. G S, 55. 4, 38. Cic. de proT. cons. iO. Pbil. 14, 11. Suet. Caes- 24.
(2) Cic. ad Attic. 5,21.
<3) Saet Octay. 52.
dans une loi portant interdiction pour les gouverneurs de lever des impôts arbitraires, on excepta expressément le cas d'une contribution destinée à la construction d'un tel temple (i).
47. — Il est vrai que Cicéron pensait que les Asiatiques, par un long esclavage, étaient dressés à la flatterie; mais bientôt les Romains crurent pouvoir faire pour leur nouveau maître ce que les autres villes de l'Empire avaient fait depuis longtemps pour les fonctionnaires révocables de la république. Le Sénat éleva au rang de dieu César, le descendant de Vénus. Son hôtel fut orné d'un pignon, comme les temples, et tous les cinq ans on devait célébrer des jeux en son honneur ; dans le cirque, on promenait sa statue avec celles des autres dieux, et, lors de lectisternies, on la couchait avec elles sur des coussins. On le surnomma Jupiter et, à cause de sa douceur, on consacra à lui et à Clémentia un temple commun, dans lequel les deux divinités se donnaient la main. Antonine pensa que c'était un grand honneur pour lui de devenir le Flamine du nouveau Jupiter (2). Cependant, du vivant du nouveau dieu, on ne lui construisit pas de temples particuliers ; on en fit le compagnon de Quirinus, et l'on plaça sa statue dans le temple de ce dernier avec l'inscription « le dieu invincible. >
48. — Plus modéré que César, Octave ne permit pas qu'on lui rendit les honneurs divins à Rome même; en Italie au moins on ne put lui ériger des temples, mais il laissa faire dans les provinces. Immédiatement après sa mort, son culte fut organisé sur
(1) Cic. ad Qaint. fr- ep. 1, 1.
(2) Cic. Phil. 2, 4?. Suet. Caes. 81. Flor. A, 2. Dio. 44, 6 Appian. 2, 40f. 9^9. Plut. Caes. 57.
une vaste échelle ; 21 sénateurs désignés par le sort» et parmi eux Tibère lui-même, se chargèrent du sacerdoce du nouveau dieu; Livie, sa veuve, fut également sa prêtresse (i). En peu de temps chacune des principales maisons de Rome possédait son propre collège d*adorateurs d'Auguste (2).
49. — Octave, souverain absolu de l'empire, en ajoutant à tous ses autres pouvoirs et dignités les fonctions de pontife suprême comme dernier échelon de sa puissance, s'était emparé de la direction de tout le système religieux de Rome qu'il dominait en maître. Tous les collèges de prêtres lui étaient subordonnés, il nommait aux places vacantes, choisissait même les Vestales, décidait du mérite des livres qui renfermaient des divinations et des interprétations de prodiges, et autorisait la consultation et l'explication des livres sibyllins; il exerçait les fonctions de jugesuprême pour tous les faits religieux, pour tous ceux qui se rattachaient plus ou moins à la religion, et pour les crimes qu'on pouvait tant bien que mal qualitier de blasphèmes (3). Si les collèges de prêtres décidaient comme auparavant, d'autres cas au contraire furent jugés par un simple décret pontifical de l'empereur. Précédeniment, le pouvoir du pontife était borné à la ville de Rome et à son territoire : sous l'Empire, il s'étendait aussi sur les provinces. On sait que Pline demanda un jour à Trajan si l'on pouvait démolir un vieux sanctuaire de la mère des dieux en Bithynie (4).
80. — C'est en partie pour satisfaire aux obligations de sa dignité sacerdotale, en partie par suite de la
(I) Tac. Ami 1,54.
(-2)Tac.l ci, 73.
(5) Dio Cass. 53, 7; 54, 17. Gell. 1, 12. Tac Anu.3, 59.
(4) Plin. Kpist. tO, 73, 74.
ET judaïsme. 81
conviction commune à presque tous, même aux politiques romains les plus incrédules, que la religion formait la base la plue indispensable de Tempire, qu'Octave se fit un devoir sérieux de faire revivre cette institution. Quoique lui-même, lors de son mariage avec Livies se fut moqué de la religion et du collège des pontifes, il rétablit maintenant beaucoup d'usages religieux tombés en désuétude (i) ; il augmenta le nombre des patriciens que les guerres civiles avaient énormément diminués, afin que les cultes et le sacerdoce de» familles patriciennes ne s'éteignissent point (ij. Il était fort défavorable aux religions exotiques, parce qu'il les considérait comme des plantes parasites qui suçaient la sève de l'Etat ; mais il ne put les empêcher dans la suite de s'établir à Rome d'une manière de plus en plus solide. Le nombre des étrangers, depuis le commencement de son règne, allait toujours croissant à Rome; on ne pouvait les empêcher de pratiquer les cultes de leur patrie dans les demeures privées. La ville de Rome, dans une progression rapide, se transforma en un panthéon des dieux et des religions de tout l'empire.
51. — Peu de temps auparavant, le plus savant Romain de son époque, Terentius Varro, avait essayé de remédier aux besoins religieux, en suivant une autre voie, celle des recherches et des compilations savantes. Il essaya de faire revivre et de rapprocher du peuple la vieille religion, en partie déchue et oubliée, en partie devenue inintelligible par l'ignorance et par l'accom- .plissement grossièrement mécanique des cérémonies; mais on vit bientôt que cette tâche était irréalisable. Beaucoup de temples, de sanctuaires et de vieilles ima-
(l)Saet. OcUiv.31.
(2) Dio Cass. 5i, 42.
ges avaient déjà disparu, ou étaient détruites et de venues des propriétés particulières (i) ; maint culte était perdu parce qu*il n'avait de temple, ou que la famille de ses prêtres étaient éteinte. Yarron, ardent compilateur et connaissant parfaitement les antiquités romaines, voulait, pour ainsi dire, rassembler les membres épars, remplacer ce qui était perdu et inoculer un nouvel esprit à l'ensemble. Partisan, au moins éclectique, de la philosophie stoïcienne, Yarron s'em* para d'une théorie développée déjà par des stoïciens et plus tard par le célèbre pontife Mucius Scévola, savoir qu'il faut distinguer une triple religion et doctrine divine, le système fabuleux des poètes, la religion des philosophes, et le culte bourgeois dans les villes. Cependant Yarron pensait que ce dernier avait reçu dans son sein la première, c'est-à-dire la mythologie des poètes; ces fables, certainement indignes des dieux, étaient représentées dans les jeux dramatiques ordonnés par l'Etat comme parties essentielles du culte, et, par conséquent, avaient malheureusement passé dans la croyance religieuse des masses. Or, la philosophie, par Texplication symbolique de ces mythes, devait venir en aide à la religion d'Etat. A cet effet, Yarron se servait de la doctrine stoïcienne et partait du dogme du dieu-éther ou de l'àme divine du monde; selon lui, les dieux principaux des Romains sont les symboles du monde composé d'éther et de corps, dont les deux parties, le ciel et la terre, sont placées à la tête de deux séries de dieux ; une série mâle et une femelle, tandis que les démons (lares, pénates, génies) séjournaient dans la couche d'air inférieure. Il expliquait la quantité infinie de divinités romaines par la multiplicité de noms qu'on avait donnés à un
(1) Cic.N. D. 1, 29. Aug. C. D. 3, 17.
seul dieu, suivant ses diverses fonctions. C*est ainsi qu*il comparait Jupiter (son éther) avec le dieu des Juifs (i), tandis qu'il comptait ailleurs trois cents différents Jupiter (â). Et comme Tàme humaine est une émanation de Tàme du monde, c'est pour lui chose facile que de supposer aussi l'existence d'une série de dieux qui, après avoir été des hommes, avaient été élevés au rang de dieux, et de justifier ainsi le culte des lares. En attendant, comme il sentait bien luimême que ses explications n'étaient point conformes au' véritable sens historique des coutumes et du système des dieux, il soutenait aussi qu'il y avait dans les choses religieuses beaucoup de vérités que le peuple n'avait aucun intérêt à connaître, qu'il était même utile à la chose publique que le peuple prit pour vrai ce qui était faux (3)^
î, — DIEUX ROMAINS.
52. — Le culte de Janus, en Italie, était probablement aussi ancien que généralement répandu; ce dieu était vénéré des Etrusques et des Latins, et quoique, selon un auteur, il fût originaire de la Perrbébie dans la Grèce septentrionale, il était de nature si particulière et si différente des dieux grecs que ni Denis, ni Ovide ne purent le comparer à un de ces derniers (4). Il passait primitivement pour le dieu du soleil ou pour la force naturelle agissant par cet astre,
(1) Augast. de coqs. evg. 1, 22, 41.
(2) Tert. Apoll. U.
(3) Aug. C. D. 4, 31 .
(4) IHon. 3, 22. Ovid. Fast. 1,38.
oi PAGANISME
ce qu'on reconnaît même dans la vieille Jana^ qui était déesse de la lune ; on le représentait avec deux têtes regardant TEst et TOuest; à Paieries il avait quatre têtes, répondant aux quatre points cardinaux. C'était, au fond, le dieu de la nature et des éléments dans l'acception la plus générale, c'est pourquoi Varron en fait le représentant du monde, c'est-à-dire du ciel; d'autres le prirent pour le fils du ciel et d'Hécate, (la primitive mère-nuit), et l'on hésitait entre cette dernière interprétation et l'autre, qui le faisait filsdusoleil (i). Or, comme, dans le système théologique romain, les divinités des éléments et des astres étaient peu à peu repoussées sur l'arrière-plan, ou changées en êtres personnifiés et libres, le Janus des Romains n'a plus sa signification première. Il continua à passer pour un des plus grands dieux ; les chants saliens exaltaient en lui le dieu des dieux, le roi des sacrifices et dans la régia^ on lui offrait toujours le sacrifice significatif d'un bélier; mais Jupiter Capitolin l'avait supplanté dans sa primitive place suprême. Ailleurs, la fable, parlant d'une époque dont les souvenirs se sont conservés dans les traditions populaires, représente les dieux comme des rois et des patriarches terrestres. C'est ainsi que Janus, d'après la fable italienne, fut le plus ancien roi indigène de l'Italie; il enseigna aux habitants et leurs mœurs et la manière de vénérer les dieux ; ce fut lui qui reçut hospitalièrement Saturne venu de l'étranger et en fit son corégent, lorsque celui-ci eut introduit l'agriculture.
â3. — Quant au culte, Janus gardait la porte du ciel, ouvrait et fermait l'entrée du ciel, de la terre et de la mer; il était le < moteur des gonds de
(I) Arnob., 3, ^:9.
ET judaïsme. S8
TuniverSy > possédait la clef symbolique et, lors du sacrifice, était invoqué par les prêtres sous le nom de Clusius et de Patulicus ; dans les prières relatives à la propagation du genre humain, on l'appelait Consi vins. Son pouvoir était illimité, puisque, accordant et bénissant les commencements de toutes choses, il s'étendait sur toutes les situations et sur toutes les actions de la nature et de la vie humaine ; il était, comme dit Augustin, Jupiter Initiator, qui, dès le commencement, bénit et fait prospérer toute l'œuvre (i). A chaque solennité, on lui adressait donc les premières prières et les premiers sacrifices, afin d'avoir, comme dit Macrobe, accès auprès du dieu qu'on invoquait^ comme si Janus, en laissant passer les prières par ses portes, les expédiait aux dieux (2). La fable dit qu'avec Juturna il a engendré Fontus, dieu des sources et par conséquent auteur des eaux, ce qui est une des traces de son ancienne signification de dieu des éléments. Ce n'est que plus tard qu'on en fit le dieu du temps, quoique, plus tôt déjà, on lui eût consacré une des fêtes principales, celle du premier janvier, qu'on célébrait en lui offrant le Janual, sacrifice de gftteaux. Les doigts de cette statue — qu'on n'exécutait en pied qu'exceptionnellement— figuraient le nombre 365. Douze Saliens devaient chanter ses louanges, et douze autels lui étaient consacrés; ce nombre était emprunté aux mois de l'année. Hais, peut-être à cause de son attribut, la clef, il était aussi dieu des passages, des portes de ville, qui n'étaient à Rome que des allées voûtées, et des portes de maison, et c'est ainsi que son pouvoir, ou son action, s'étendait sur ceux qui y entraient et qui en sortaient ; ses deux têtes ou visages signifiaient alors l'entrée et la
(I) Civ. Dei,4, 11.
f2) Uacrob. Sat. 1, 9.
hb PAGANISME
sortie des habitants. Une porte de Rome était appelée Janus Bifrons ou Geminus, et comme Timage du dieu à double face y étaitérigée, on donna à cette porte, par la suite, le nom de temple. Ce fut ce sanctuaire que, suivant une ordonnance remontant à Numa, on fermait lors de la conclusion d'une paix, et qu'on rouvrait au commencement d'une guerre. Enfin, Janus avait aussi des rapports directs avec la bourgeoisie romaine : protecteur des Quirites, il était appelé Quiriuus ; dieu tutélaire de l'assemblée des Curies, il portait le nom de Curiatius (i). Outre le sanctuaire de Janus Bifrons, il avait encore un autre temple restauré par Auguste et consacré par Tibère (2).
54. — Il est plus facile de demander que de décider si Faunus est identique avec Silvanus, dieu lutin des bois, ou s'il en diifère — quels sont ses rapports avec les Faunes, et s'il est dieu ou seulement démon. Son culte était latin, c'est-à-dire antiromain. Les Romains, dit Denis, attribuent à ce démon tout ce qui concerne Pan, les apparitions de spectres et tous les cris singuliers et effrayants (3). Il ne faut donc pas s'étonner qu'on le confondît plus tard avec le Pan grec, avec lequel il a en effet la plus grande ressemblance. Comme lui, il était le dieu des bergers et des troupeaux, le lutin taquin des bois ; et comme Pan était un dieu d'oracle, il y avait dans le bois de Tiburun oracle de Faunus, dieu fatidique sous le nom de Fatuus ; ceux qui le consultaient, se couchaient et dormaient sur les peaux de moutons tués par les prêtres, afin de recevoir en songe, la réponse du dieu. Défenseur des troupeaux
(i) Varr. 5, 165.6, 34. 7, 85. Serv. Mn. 7, 608. Joh. Lyd. de meus, p. 50.
(2) Tac. Ann. 2, 49.
(5) Dion. Halic. », 16.
ET judaïsme. 57
contre les loups, il portait le nom de Lupercus ; anciennement on lui avait offert des sacrifices humains, ce qui explique la fable qu'il avait tué tous les étrangers venus dans le Latium. A Rome, lors de la fête des Lupercales, on tuait des chèvres, mais on faisait aussi, avec le couteau sanglant, des incisions sur le front de deux adolescents qu'on avait amenés, puis on lavait les blessures avec du lait pour arrêter le sang ; les jeunes gens devaient rire, c'est-à-dire exprimer leur joie de ce que des chèvres avaient été sacrifiées à leur place. On découpait les peaux des chèvres (ou boucs) immolées en lambeaux et en lanières ; les prêtres Luperques, couverts de ces lambeaux, partaient du lieu du sacrifice, parcouraient la ville, et, avec les lanières qu'ils tenaient à la miin, frappaient au visage les filles et les femmes qui s'étaient placées sur leur chemin dans l'espoir d'être ainsi purifiées et préservées de la stérilité (1).
55. — Une des anciennes divinités latines était Saturne qu'on mettait, de bonne heure déjà, sur la même ligne que le Cronos des Grecs et celui des Phéniciens, quoiqu'il en difi'érât dans plusieurs points principaux. Lui, ainsi que Janus, dont le culte a des rapports si intimes avec le sien, étaient du nombre des plus anciens dieux italiens; avant la guerre de Troie déjà, les Saturniens du Capitole, dit-on, sacrifiaient à Saturne ; selon la fable, c'était un très-ancien souverain qui était venu d'Orient en Italie et qui, par l'introduction de l'agriculture, avait civilisé les habitants et en avait adouci les mœurs. Ses attributs étaient une faucille et un couteau de jardinier; il répandait l'abondance sur les moissons et était dieu de
(l)Varro, 5, 60?Ovid Fast. 2, 265. sq. Serv. ^n 8, 343, Justin- 45, 1.
]*engrais sous le nom de Stercutius (i). G*est à lui que se rattachaient les souvenirs de Tâge d*or et d*un Etat de paix; lors de sa fête, célébrée avec des festins, les esclaves jouissaient d'une liberté passagère et d'un moment d'égalité avec leurs maîtres ; on accordait l'impunité aux criminels. Sa statue creuse était remplie d'huile, la tête en était voilée et les pieds étaient entourés d'une bandelette de laine qu'on détachait à sa fête; il fallait avoir la tête découverte et porter des cierges allumés quand on lui sacrifiait (2). Or, cette confusion des dieux, qui a souvent rendu le système religieux des Romains si énigmatique et si incertain, se manifeste encore ici; Saturne est en même temps dieu des enfers et, d'après une ancienne coutume, abolie dans la suite, on se le conciliait par des sacrifices humains (5), en sorte qu'on disait qu'il avait régné avec beaucoup de cruauté sur l'Italie, sur la Sicile et sur la plus grande partie de la Lybie (4). Cette double existence du dieu semble aussi être la cause qu'on lui attribua deux épouses différentes : Lua, en l'honneur de laquelle on brûlait, après la bataille, les armes conquises pour expier l'effusion du sang, et Ops, divinité, comme lui, de la fécondité et protectrice de l'agriculture, d'où elle était appelée Consiva, la planteuse ; mais elle était en même temps une divinité infernale, voilà pourquoi celui qui l'invoquait, devait toucher la terre de sa main (5).
56. — Jupiter, comme le Zeus grec, était le dieu du ciel et de la température ; comme maître et dispensateur de la lumière, il était appelé Lucetius; les
(1> Macr Sat. 1, 7. Aug. C. D. iB. 15. Lact. 1, âO. 56.
(2) Macr. Sat i, 7. Fast p. 253, v. Salurn Serv. iEn. 3, 407,
(3) Plut. Quaest. Rom. 1 1 , 34.
(4) Lyd. de meus. 4, 48. Macr. Sat. 1, 7 Aruoh 4, 08. (3)Varro,e,2l. Macr. Sat. 1, iO.
ET judaïsme. 39
Romains désignaient son pouvoir sur les phénomènes de Tair, sur la pluie et sur les orages, sur Téclair et sur le tonnerre par les surnoms de Pluvius, de Fulgurator, de Tonans, de Serenator. Son surnom d*£licius, diaprés lequel on dénommait le temple que ce dieu avait sur le mont Aventin, a quelque rapport avec la tradition des moyens secrets de faire descendre du ciel la foudre et même le dieu, et de Numa, qui y ayant réussi avec Fassistance d'autres divinités, avait forcé le dieu, exigeant des sacrifices humains, de se contenter de symboles qui les représentaient (t). Jupiter portait dans sa main, comme symbole de Téclair, un caillou dont on pouvait faire sortir des étincelles.
57. — Le culte de Jupiter Latiaris, qui, comme dieu tutélaire de l'ancienne ligue des villes latines, avait sa fête annuelle, avec sacrifice de bœufs, sur le mont Albin, avait été adopté par les Romains, qui le célébraient avec la plus grande solennité en y joignant un sacrifice humain, dont on prenait la victime, dans les temps postérieurs, parmi les criminels (2). Mais le véritable dieu de l'Etat romain et protecteur suprême de Rome était Jupiter, « le meilleur et le plus haut, » dont le culte sur le Capitole avait déjà été fondé par les Tarquins ; c'est là que se trouvait sa statue colossale faite avec l'airain des armures d'ennemis vaincus ; c'est lu qu'on déposait tous les cadeaux que Rome ou ses alliés destinaient à Jupiter ; c'est là enfin que les nouveaux consuls faisaient leurs vœux pour la prospérité de l'Etat et que les généraux triomphants apportaient leurs pré- Ci) 0\id. Fast. 3, 285. Arnob. 5, 1.
(3) Miouc. Octav. 30. Lact. 1, 21. Prudeut. adv. Symmach. i, 397. Ce De sont pas les jeux de gladiateurs qu*on a en vue, comme le prétendent Hartnng et SchweiKsk ; Minucius les contredit très-décidément.
(3) Ovid Fast. 3,429sqq. Gell. 5, l2-ll.Serv. Aen.2,764.
sents de reconnaissance. Conformément à la tendance de l'Etat, le caractère prédominant de ce dieu était celui de la guerre ; les surnoms sous lesquels il avait des sanctuaires ou des images particulières, indiquaient le combat et la victoire : on l'appelait Imperator, Stator (qui arrête la fuite,) Feretrius (qui met les ennemis en fuite, etc.
58. — Les Romains ne connaissaient pas de fables mythologiques sur leur Jupiter ; pour eux, qui ne se souciaient pas trop de la généalogie de leurs dieux, il n'avait ni parents ni fils. En effet, il y avait en lui si peu de matériel et de personnel, que la plupart des autres divinités mâles s'identifiaient avec lui et se confondaient dans une même signification. Il y avait un vieux dieu latin Vejovis ou Vedius, dont l'image avait des flèches et des javelots de chasse à la main (i) ; invoqué par L. Furius dans la bataille de Crémone, il l'avait sauvé et dans les fêtes civiques, on l'adorait avec Dis et les mânes ; mais on ne savait pas si c'était un Apollon, un Jupiter juvénil, ou un terrible dieu des enfers originaire de l'Etrurie. Il y avait encore un dieu de la foudre, Summanus ; son im^age se trouvait sur le faîte du temple de Jupiter du Capitole, mais depuis la guerre de Pyrrhus, on lui avait dédié un temple particulier situé au grand Cirque. Les frères Arvaliens, quand la foudre était tombée sur des arbres, le réconciliaient en immolant des agneaux noirs; quelque fois aussi, on lui offrait un sacrifice expiatoire de chiens qu'on crucifiait sur des sureaux (2). Dans les inscriptions, il est aussi appelé Pluton et on le met en rapport avec les autres dieux des enfers; mais, comme Ovide déjà ne savait pas dire quel était
(I) Ovid. Fasl. 3, 429. sqq Gell. 5, 12, 4l.Serv. J&k 2, 761. (i) IMin H. N. 29, 4. MarinI, Fr. Arv. p. 68», seqq.
ce Summanus, et comme la foudre était exclusivement la propriété de Jupiter, il fallait bien le prendre pour un Jupiter nocturne.
59. — Du moment que la qualité de dieu du soleil attribuée à Janus perdait son importance ou tombait dans l'oubli, la divinité solaire du système romain, en dépit de son influence prépondérante sur Tagriculture, n'obtint plus que rarement la préférence; les Romains la négligèrent même plus encore que les Grecs. Longtemps, Sol, quoique dieu sabin et, selon Augustin, un deus seleciusy n'avait point de temple à Rome; on se contenta de lui ériger quelques autels en plein air. On en donna plus tard ce motif, qu'il ne fallait pas renfermer dans un édifice celui qui était visible au ciel pour tout le monde, raison qui n'était probablement ni la primitive, ni la véritable. Une seule famille Sabine, celle des Auréliens, en pratiquait le culte. Dans les temps postérieurs, il y avait un sanctuaire de Sol près du temple de Quirinus (i), et Auguste lui éleva un obélisque sur le Cbamp-de-Mars. Plus tard, on fait mention de Sol comme d'un génie donnant la vie aux nouveau-nés, — car c'est par les atomes solaires que les génies entraient dans le corps de l'homme et s'unissaient à l'âme (2). — Luna, également une divinité Sabine, avait sur le mont Aventin un temple consacré déjà par Servius Tullius et un autre sur le mont Palatin.
60. — Apollon qui, jadis n'était pas plus dieu du soleil chez les Romains que chez les Grecs, fut à Rome un dieu étranger, mais hautement vénéré à cause de Toracle de Delphes si renommé. Du temps de la répu-
(1) Quintn. 1, 7, 12. Varr. 5. 52. TertuU. de spectac. 8.
(2) Orelli, inscr. 324. 1928. Serv. iEn. il, 57. Hacrob. Somn. Scip. 1, 19, \%
blique, il n'avait aucun sanctuaire public dans Tintérieur de Rome, quoiqu'on le connût depuis les Tarquins par Tinfluence de la Phocide et de Cumes, et que les livres sibyllins dictés par lui en fissent un être extrêmement important pour Rome. Aussi, ce fut une prescription de ces livres qui, pour la cessation d'une épidémie en 323, provoqua la construction du premier temple d'Apollon dans la prairie Flaminienne (i) ; dès lors, il fut admis dans le véritable culte national, particulièrement à titre de dieu de la guérison ; dans les épidémies on l'invoquait en lui offrant des vœux et des dons. Vers la fin de la deuxième guerre punique seulement, pour le remercier d'une victoire, on institua les jeux d'Apollon d'après les ordres d'une prophétie (2) ; les sacrifices devaient y être accomplis selon le rite grec. C'est Auguste qui construisit, en l'honneur de ce dieu, le magnifique temple de marbre situé sur le mont Palatin.
61. — Par contre, Mars ou en Sabin Mamers, était un très-vieux dieu des races latines, n'ayant rien de commun avec Ares, le dieu grec, puisqu'il était plutôt un dieu de divination et qu'il possédait dans le pays des Sabins un très-ancien oracle, qui prononçait ses arrêts au moyen de l'oiseau sacré du dieu, un pic placé sur une colonne de bois (3). C'était en même temps un dieu champêtre, en sorte que, plus tard, on lui sacrifiait pour obtenir la" prospérité des fruits de la terre et des troupeaux, et les frères Arvaliens célébraient, en l'honneur de ce dieu tutélaire des champs, un culte avec des cérémonies particulières (4).
(i) Liv. 3,63. AscoD. or. in tog.cand. p. 90.
(2) Liv. 25, 12.
(3)Di0D.Halic. 1, 14.
(4) Marini, Fr. Arv. p. 600. Cato de R. R. 83, 141.
ET judaïsme. .G5
Mais depuis Numa, il était déjà dieu de la guerre, et comme il passait aussi pour le père du héros, fondateur de Rome, aucun dieu après Jupiter ne jouissait dans cette ville d'une aussi grande vénération que Mars. Sa personnalité semble également être un composé de divinités de diverses races, car on rencontre à Rome un triple Mars : un Mars Gradivus, véritable dieu de la guerre, un Mars agreste ou Silvanus, et un Mars Quirinus. Ce dernier nom désignait primitivement une divinité particulière (Sabine), qui de concert avec Jupiter et Mars, exerçait le protectorat de Rome ; chacune d'elles avait son propre Flamine et son sacrifice spécial ; aussi, Servius oppose Gradivus, le dieu guerrier à Quirinus, le dieu tranquille (i). Mais comme ce dernier devint bientôt dieu de la guerre, il fut confondu avec Mars (2).
62. — La lance et le bouclier étaient les symboles de Mars et les gages de sa présence. Le bouclier était tombé du ciel, et afin qu'il ne pût être volé, on le mêla, à onze autres qui en étaient la réproduction la plus exacte. Ces boucliers sacrés (anciles) et les lances qu'on gardait dans la régia, constituaient le palladium de l'Etat. Avant d'entrer en campagne, le général les secouait en disant: « Veille Mars! » s'ils se remuaient tout seuls, on était menacé de malheur et l'on procédait à des cérémonies expiatoires. Le champ de Mars, destiné à des exercices guerriers, à des jeux publics et à des assemblées, était consacré à ce dieu; tous les ans on lui sacrifiait là le « cheval d'octobre, » dont la queue coupée était portée dans la régia avec une telle vitesse que des gouttes de sang pouvaient encore en tomber sur le foyer, après .quoi la cendi
(1)Adiï:n.i,269.
(2) Ofid Met. 14, 828; 15, 86^.
ainsi trempée et un veau tiré du ventre d'une vache sacrifiée, servaient aux Palilies pour la purification du territoire romain. La tête du cheval immolé était fixée à un édifice ^blic et entourée de pains (i).
65. — Vulcain ou Mulciber, c'est-à-dire le fondeur, correspondait entièrement au dieu grec Héphestos; les volcans de Tltalie étaient ses ateliers; il passait pour le dieu du feu de poêle et de foyer, et son image d'argiie ornait la cheminée intérieure de la maison. Primitivement vénéré par les plébéiens seuls, et surtout par les ouvriers travaillant au feu, il paraît avoir reçu, dans les temps anciens, des sacrifices humains ; car, lors do sa fête ou Volcanalies, on jetait au feu des poissons vivants destinés à Remplacer les âmes humaines qui lui étaient dues (2). Mercure et Neptune avaient à Rome moins d'importance et d'autorité que Vulcain. On prenait Mercure pour Hermès, parce qu'il renfermait une des nombreuses significations de ce dieu, celle de protecteur du commerce et du lucre. Ce ne fut qu'en 49o av. J.-C, après l'expulsion des rois qu'on lui construisit un temple en même temps qu'on forma une corporation de marchands placée sous sa protection. A sa fête, les commerçants lui brûlaient de l'encens en lui demandant des profits; ils puisaient de l'eau dans une fontaine qui lui était consacrée et en aspergeaient leurs cheveux et leurs marchandises; Ovide dit qu'ils le priaient de les assister dans leurs tromperies et de leur pardonner les faux serments et les afiirmations mensongères qu'ils appuyaient de son nom (s). Plus tard ce-
ci) Plul. Quaest. Rom. 97. Fest p. 111 ; 186; 120. Ovid. Fast. 4.
(2) Varr. 6, 20. 37. Fest. p. 208.
(3) Ovid. Fast. 3, 663 sqq.
ET judaïsme. 6S
pendant, lorsque la littérature grecque avait acquis une plus grande influence, on transporta sur Mercure d'autres attributs d*Hermès; il passa dès lors pour dieu des enfers, pour conducteur des âmes et, par conséquent, pour père de deux lares. Le dieu de la mer , Neptune, est encore plus rarement cité; cependant il avait un temple sur le champ de Mars, et Ton célébrait gaiment sa fête ou Neptunalies, dans des huttes de feuillage construites à cet effet (t).
64. — Quant aux déesses, les Romains, en dehors d*Ops que nous avons déjà nommée, vénéraient d*abord comme divinités de la terre, Tellus, Gérés, Bona Dea, et Maja. Selon Ovide (2), Tellus et Cérès étaient différentes : celle-là représentait le sol, et celle-ci la force terrestre produisant les fruits ; on les apaisait toutes les deux par un sacrifice de gâteaux et d'une truie pleine. Le sacrifice plus solennel des Hordicidies où, dans chacune des trente curies, on immolait une vache pleine et brûlait le veau tiré du ventre de l'animal, s'adressait à Tellus seule. Dans les supplications, on invoquait cette déesse comme puissance des enfers (3).
63. — Cérès, déesse du blé et des champs cultivés, quoiqu'elle fût une divinité étrangère, acquit bientôt, dans l'Etat romain, une autorité qui semble avoir effacé le culte d'autres déesses analogues et plus anciennes. Son temple et son culte furent fondés en 258 par le consul Aur. Postumius, pour détourner une famine, suite d'une récolte manquée. Elle était venue de la Basse-Italie habitée par des Grecs; c'était donc Déméter, dont le célèbre culte d'Enna en Sicile réagis-
(l)Liv. 28. H. Fest p. i61.
(2)Fast. 1,674.
(3) LiY. 10, 29, 8, 9
sait sur la religion de Rome. Dès le commencement, tout cela avait un caractère grec ; on faisait venir à cet effet des prétresses helléniques, la plupart de Naples et de Vélia (i). Avant la moisson, on lui offrait un porc; à sa fête qui avait lieu le 12 avril, tout le monde s'habillait en blanc ; aussi on remit la fête après la défaite de Cannes, parce que toutes les matrones portaient le deuil. Cette solennité, particulièrement plébéienne, se composait de courses dans le Cirque, de distributions de noix et de fleurs au peuple, de sacrifices de gâteaux, de sel, d'encens et de porcs; l'analogie qu'elle a avec les Thesmophories se manifeste dans l'abstinence et le jeûne imposés aux matrones, prescriptions qui, en 491 seulement avant J.-C, par suite d'une consultation des livres sibyllins, furent transformées en un exercice de dévotion, qui devait avoir lieu de cinq en cinq ans (2). D'ailleurs, l'institution du jeûne était étrangère aux idées et aux mœurs romaines. Le dernier jour de la fête, qui durait une semaine, on lâchait des renards traînant à la queue des flambeaux allumés (5).
66. — Cérès n'avait pas de véritable culte secret à Rome; rien, sous ce rapport, ne ressemblait aux Thesmophories ou aux Eleusinies. Les Bacchanales, quand on voulut les établir, furent supprimées rapidement et d'une façon sanglante ; ce fut l'empereur Claude qui transplanta les Eleusinies de l'Attique à Rome (4). Par contre, Rome possédait les mystères d'une autre déesse, la Bona Dea. On l'appe^
(l)Cic proBiilbo, C.24.
(2) Liv. 36, 37.
(3)0vid. Fasl 4.683.
(4)Suet.Claiid. 25.
ET judaïsme. 67
lait la bonne et aimable déesse, parce que son nom, comme celui de la despoïna grecque (i), ne pou* vait être prononcé. Elle était de nature si diverse, ou plutôt si peu concrète et par conséquent susceptible de tant d'interprétations, qu'elle s'identifiait avec une foule de déesses grecques ou italiennes. Elle passait pour Haïa, divinité de la terre; dans les livres pontificaux, elle était désignée sous les noms de Fauna, d'Ops, deFatua; tantôt on la prenait pour Junon, tantôt pour une divinité revêtue de la puissance de cette déesse, et tenant, par cette raison, le sceptre de la main gauche; elle était Proserpine à cause du sacrifice d'un porc qu'on lui offrait, et, comme elle était déesse de la mort, on la confondait avec Hécate des enfers. Les Béotiens la prenaient pour Sémélé. Les Grecs la désignaient généralement comme déesse des femmes; on voulut même y reconnaître Cybèle. Un mythe disait que la déesse, ayant été trouvée ivre par Faunus, son époux, en avait été tuée à coups de branches de myrte, et avait reçu ensuite du meurtrier repentant les honneurs divins(2). Son temple avait été érigé par Claudia, cette Vestale, dont la chasteté suspectée avait été réhabilitée parce que le vaisseau, qui portait la mère divine de Pessinonte, s'était laissé traîner par cette prêtresse ; mais comme sa fête avait une importance particulière pour le bien de l'Etat, on la célébrait dans la maison du Consul ou du Préteur. Les femmes seules pouvaient participer à cette fête présidée par les Vestales ; tout le sexe masculin, même, les animaux mâles, en étaient exclus et Ton voilait les statues représentant des hommes ; le myrte, plante favorite de la déesse de l'amour, était prohibé, mais on
(i) Paus. 8, 37.
i2)Varr ap. Lact. 1,22,9.
faisait grand cas d*un vase de vin, qu*on appelait Metlarium, tandis qu'on en désignait le vin par le nom de lait. On se servait de serpents apprivoisés et l'on ornait de feuilles de vigne la maison et l'image de la déesse. Les femmes se préparaient en s'éloignant de leurs maris pendant plusieurs jours, puis, elles se livraient, d'une manière effrénée, à la pratique du culte nocturne ; une musique séduisante et l'usage du vin produisaient une fureur fanatique et éveillaient des passions sauvages qui, sous l'Empire, dégénéraient en la plus affreuse licence (i).
67. — Le culte de Vesta, fort ancien à Rome, constituait une partie essentielle de la religion romaine. La déesse était, tout comme l'Hestia grecque, le feu du foyer domestique qu'on prenait pour une divinité, en sorte que chaque maison particulière était, au fond, un temple de Vesta ; son sanctuaire public, où les Vestales entretenaient le feu perpétuel, avait une communication avec la régia habitée par le premier pontife. Cette dignité passa à Auguste, qui fit transporter le feu sacré dans sa demeure située sur le mont Palatin, et le palais de l'empereur devint le centre religieux de l'Etat. La prétresse coupable qui, par sa négligence, avait laissé le feu s'éteindre, était punie de coups de bâton, et l'on cherchait alors à calmer la colère de la déesse en procédant à une fête expiatoire accompagnée de grands sacrifices ; le premier pontife était chargé de rallumer le feu au moyen d'une espèce de miroir ardent, ou par le frottement de deux morceaux de bois (2). On le renouvelait régulièrement le premier mars, où commençait l'ancienne année. Il paraît que Vesta a eu aussi des rapports avec l'eau ;
(1) Juven. Sat. 6, 5i4sqq.
(2) Plut. Num.9.
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dans son temple qu'on aspergeait d'eau tous les jours, et pour les libations usitées à l'occasion de sa fête, on ne pouvait employer que l'eau d'une certaine source ou du ruisseau de Numicius (i). Pendant longtemps on vénérait la déesse sans en faire d'images, et il est douteux qu'elle ait jamais eu une statue dans son sanctuaire. L'intérieur de son temple, où se trouvait le sel sacré, n'était accessible à aucun homme, pas même au premier pontife (2). Comme c'était une déesse vierge, on lui sacrifiait des génisses d'un an ; on jetait dans son feu des herbes, les prémices des fruits et plus tard de l'encens ; les libations étaient composées d'eau, d'huile et de vin.
68. — Minerve, divinité sabine plutôt que romaine, honorée déjà par les Aborigènes italiens, faisait partie de la haute triade de dieux du Capitole; Varron crut reconnaître en elle la personnifiation de ces idées platoniques ou images primitives et éternelles, suivant lesquelles Jupiter, comme créateur du ciel, avait formé le monde de la matière ou Junon (3). Semblable à Pallas Athénè des Grecs, elle était une déesse vierge, à laquelle on ne pouvait, par conséquent, immoler que des veaux sans tache. Elle représentait principalement l'activité et l'encouragement, stimulait les enfants à l'étude, les hommes à l'agriculture, à la chasse, à la guerre ; c'est pourquoi le coq matinal lui était consacré dans les villes des Aurunques, la trompette guerrière à Rome ; lors des Tubilustries, dernier jour de sa fête ou Quinquatries, qu'on célébrait tous les cinq ans avec des combats de gladiateurs, on purifiait les trompettes sacrées par le sacrifice
(1) Uv. I, il.Plut. Num.i5.Fac. Hist. 4,53. (3) Serv. Georg. 1, 406. Macrob. 5, 9. • (3) Ap. Aug. de Civ. Oei, 7, 28.
d*un agneau (i). En même temps, les travaux en laine, exécutés par les femmes de la famille, étaient placés sous sa protection spéciale.
69. — Quoique Minerve passât à Rome pour la protectrice de la ville, on avait pourtant plus de confiance dans le Palladium, conservé dans le sanctuaire deVesta et regardé comme un gage divin de la prospérité de TEtat. On le cachait si bien que longtemps le peuple ne savait pas même que l'édifice renfermât une image de Minerve ; beaucoup de personnes croyaient qu'il n'y avait là de sacré que le feu de Vesta ; d'autres, qu'on y gardait des symboles samothraces, apportés par Enée. L'image s'y trouvait réellement, mais, comme c'était probablement une nudité, elle ne pouvait être exposée à la vue des hommes ; le pontife Metellus, qui la sauva d'un incendie, fut frappé de cécité ; mais lors d'un danger analogue, sous Commode, on put la voir sans vêtement (s). Une autre statue de cette déesse était conservée dans la famille des Nautiens avec un culte secret qui n'était connu que d'elle ; on disait que c'était le Palladium, enlevé à Troie et remis par Diomède au chef de cette race, Nantes (5).
70. — Le culte de Fortuna à Rome était plus recherché et convenait mieux à la vie individuelle que celui de Minerve. Cette déesse, pour le Romain, n'était pas la simple personnification d'une idée, mais une divinité pleine de vie, dirigeant et dominant le sort de chacun, donnant l'espoir à tous et obligeant tout le monde ; l'Etait romain lui-même, si petit dans l'origine et parvenu à la domination du monde, jouissait des faveurs de la déesse, dont le culte avait été introduit par Servius Tullius, son favori, ce fils d'esclave, qu'elle avait
(1) Fest. p. 969. Varr. 6, 14. Ovid. Fast. 3, 840.
(2) Cic. Scaur. % 48. Plin. H. N. 7, 43, 45. Herodian. 1, H.
(3) Serv. JEa. 2, 166 ; 3, 407. Dioiiys. 6, 69.
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élevé à la dignité suprême. Il y a, dit Plutarque, dans toutes les parties et dans tous les endroits de la ville plusieurs temples de Fortuna tant anciens que nouveaux, tous fameux par les honneurs qu'on lui y rendait (i). Une autre Fortuna jouissait d'une autorité particulière : c'est celle qui était venue de Préneste et qui sous le nom de Fortuna Primigénia était vénérée dans cette ville comme la déesse du sort, nourrice de Jupiter ; c'est à elle que le consul Sempronius, dans sa lutte contre Annibal, promit un temple qui Tut inauguré en 314 avant J.-C. Les Plébéiens célébraient, en l'honneur de Fors Fortuna, une fête joyeuse, où l'on faisait des courses dans des canots parés, et où l'on mangeait et buvait abondamment. Une femme qui convolait en secondes noces ne pouvait plus toucher la statue de Fortuna Muliébris (2). La Fortuna Virilis était invoquée par les femmes nues auprès d'une source chaude ; elles lui offraient de l'encens et la suppliaient de cacher à leurs époux leurs défauts physiques et de leur conserver l'affection de leurs maris (5). Il y avait en outre des temples, des chapelles, des images et des autels delà déesse favorite des Romains sous les surnoms les plus variés ; plusieurs durent leur existence à un vœu suivi de victoire : on avait même consacré un autel sur le mont Esquilin à Fortuna Mala, la mauvaise fortune (4). Le culte général de Fortuna, divinité qu'on invoquait et célébrait partout et à toute heure, à laquelle on attribuait tout et à laquelle on adressaitles plusgrandes demandes, semblait à Pline l'Ancien, un des plusforts symptômes del'irréligiosité et de la superstition qui régnaient ensemble (5).
(1) Plut Fort. Rom. 10.
(2)Serv. if:D.4,19.
(3) Ovid. Fast. 4, 145.
(4) ac N. D. 3. 25.
(5)PUn. H.N.2,S,7.
71. — Dans Junon nous rencontrons une déesse dont le culte était à la vérité répandu dans tout le centre de Tltalie et passa des Latins, des Sabins et des Etrusques à la ville de Rome, mais en même temps était si peu déterminé et concret qu'il prenait des formes innombrables et que dans chacune déciles il semblait se fondre. C'est en elle surtout qu'on reconnaît la nature vague et obscure des divinités italiennes qui, à cause de l'imagination peu créatrice de ces peuples, ne purent prendre la forme d'une personnification mythologique et qui restèrent pour ainsi dire des spectres, jusqu'à ce que, par l'influence des dieux et des mythes grecs, ils purent recevoir des contours plus marqués. Junon était primitivement la divinité féminine de la nature dans le sens le plus large, la divinisation de l'être femelle, la femme dans la sphère des choses divines, c'est pourquoi le nom de Junon était la dénomination appellative d'un génie ou d'un esprit tutélaire féminin. Chaque femme avait sa Junon, les esclaves femelles de Rome juraient sur la Junon de leurs maîtresses, et on se conciliait la Junon d'une femme comme le génie tutélaire d'un homme. Tous les moments de la vie de la femme, depuis le berceau jusqu'à la tombe étaient placés sous la direction et sous la protection de cette divinité, et avant tout, les deux principales destinations de la femme, le mariage et la maternité. C'est ainsi que les dames romaines, lors de l'anniversaire de leur naissance, sacrifiaient à Junon Natalis; dans le temple de Junon Lucina on célébrait les Matronalies avec des sacriflces, en mémoire de l'institution du mariage par Romulus et de la fidélité des femmes Sabines enlevées. Conjointement avec Mena, la déesse, sous le nom de Fluonia, présidait à la menstruation des femmes. On l'invoquait sous les dénominations de Ju^a, Curitis,
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Damiduea, Unxia, Pronuba^ Cinxia selon les différentes cérémonies auxquelles se soumettait la fiancée lors (le la conclusion d*un mariage. Comme Assipaga, elle formait les os de Tenfant dans le corps de la mère; comme Ossigéna^ elle assistait les femmes en travail, comme Lucina, elle mettait Tenfant au jour. Â l'approche de Faccouchement on invoquait doncLucina et Diane, et Von présentait à la première une table chargée de mets (i). Appelée Conciliatrix ou Vinplaca, elle calmait le mari qui grondait sa femme, et sous le nom de Sororia enfin, elle maintenait la paix entre frères et sœurs.
73. — Cependant les Romains connaissaient aussi Junon comme déesse du ciel, Junon Régina; à ce titre elle avait son siège non-seulement sur le Capitole, mais encore — puisqu'elle était venue de la ville conquise de Veïes — sur le mont Aventin. Junon Ck>vella, — ce nom se rapporte à la voûte du ciel — était invoquée par le pontife quand celui-ci calculait et proclamait les jours du mois. C'est elle qui présidait à l'augmentation de la population, et sous le nom de PopuUmia, elle avait des rapports avec toute la nation. On l'appelait Monéla, comme protectrice de la monnaie ; dans son temple on avait frappé la première monnaie d'argent romaine (2). En outre, on avait introduit à Rome le culte de Junon Sospita et Caprotina, originaire de Lanuvium, où on l'invoquait comme une déesse portant des armes et couverte d'une peau de chèvre ; on célébrait en l'honneur de cette dernière, les Poplifugies, joyeuse fête de femmes à laquelle les esclaves
(l)TertulI. deanim. 39.
(i) Liv. 6, 20. Cicéron au contraire (de Divin, i, 45) faisant dériver le nom de manere, ditqu^ou avait été averti miraculeusement de lui offjrir un sacrifice de porc.