‹ Paganisme et Judaīsme (volume 2)Chapitre 41 sur 75 · Cependant Hérode sévissait contre sa propre · texte numérisé non relu

Cependant Hérode sévissait contre sa propre

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Êimille en épousant Mariamne, petite-fille d*Hyrcan, il s'était uni à la famille des Asmonéens; ce quine l'empêcha pas de livrer au dernier supplice le père et le grand-père de Hariamne et d'étouffer son frère dans un bain. Elle-même fut avec ses deux fils et sa mère Alexandra, immolée aux soupçons du tyran. Enfin, dévoré vivant par la corruption du tombeau et sur le point d'expirer, il fit mourir Antipater son fils aine qui Tavait poussé à tous ces forfaits. Il continua, jusqu'à son dernier soupir, ses sanglantes poursuites contre toute opposition basée sur des motifs religieux. Il avait, pour flatter l'orgueil de ses maîtres, fait placer une aigle Romaine au-dessus de l'entrée principale du temple. Le peuple y vit une atteinte à la loi qui proscrivait toute image et abattit Faigle dorée. Hérode donna l'ordre de jeter dans les flammes Matbias, docteur de la loi et ceux qui avaient conseillé ou accompli cet acte.

52. — Enfin, il mourut et sa mort sembla dissiper le terrible cauchemar qui avait pesé 37 ans sur la nation : on respira plus librement ; on rêva la restauration de l'indépendance nationale et des émeutes éclatèrent sur plusieurs points du pays. Mais ceux qui jugeaient mieux de la situation, envoyèrent à Rome une nombreuse députation, qui, soutenue par 8000 juifs établis à Rome, supplia Auguste de délivrer la Judée du joug de la famille d'Hérode et d'en faire avec la Syrie une province romaine. Tout fut inutile; Auguste partagea le royaume d'Hérode entre les fils du tyran. Arcbélaûs, privé du titre de roi, eut en qualité d'Ethnarque, la Judée, Samarie et l'Idumée et Antipater reçut la Galilée. Enfin, après dix ans d'une administration désastreuse, les Juifs virent leurs vœux comblés : Arehélaûs qui avait marché sur les traces de son père, fut, sur de nouvelles plaintes de ses sujets, exilé à Vienne par Auguste. Le pays, réuni à la Syrie, fut ad-

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ministre par des gouverneurs qui résidaient i Césarée et ne venaient à Jérusalem que pour les grandes fêtes. Cette situation ne fut modifiée que pour peu de temps . sous Hérode Agrippa» petit-fils du premier Hérode, que Claude fit roi de toute la Palestine en 41 ap. J.-C; à sa mort arrivée en 44, le pays fut de nouveau soumis à un gouverneur.

83. — Ce fut ainsi que furent mis en contact immé-* diat Romains et Juifs, les deux peuples les plus fiers de la terre, et se croyant Tun et Tautre les favoris de la Divinité. Les Juifs avaient, il est vrai, malgré la conscience de leurs avantages et de leur haute destinée, dû apprendre depuis fiOO ans, à se plier sous une domination étrangère; mais ils avaient maintenant un maître qui ne se contentait plus des formes de la soumission qui avaient satisfait les rois de Perse et de Syrie. Le Romain ne faisait pas de distinction entre les peuples soumis à son empire, il voulait que tous pliassent également sous son administration sévère. Aucune marque de la servitude ne fut épai^ée aux Juifs; des cohortes romaines avaient leurs quartiers dans le pays et Varus leur montra comment on étouffe une tentative de révolte, quand en délivrant Sabinus assiégé dans Jérusalem peu après la mort d'Hérode, il fit mettre en croix deux mille insurgés. Les Juifs cependant étaient profondément convaincus de leur supériorité et se croyaient, en vertu de l'élection divine, appelés à dominer les autres peuples et à en recevoir des tributs. Ils étaient persuadés que le Désiré, qui devait les délivrer et les élever, par une série de triomphes, à une grandeur et à une puissance incomparables, ne pouvait plus tarder à paraître, et à aucune époque de leur histoire, ils n'avaient été, croyaient-ils, aussi fidèles à la loi, aussi zélés pour le culte de Jéhova. Chaque page des anciens prophètes leur montrait leurs

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ancêtres tombant dans l'idolâtrie, foulant honteusement leur couronne sous les pieds, pour prévariquer avec les Gentils et leurs divinités. Tant de forfaits ne justifiaient que trop le châtiment et la captivité de Babylone. — Hais comment avaient-ils maintenant, eux les descendants meilleurs de pères coupables, mérité les chaînes de Rome, de cet c animal aux monstrueuses dents de fer, qui dévorait et écrasait tout ce qui était resté debout (1)? » Combien n'était pas inférieur au Juif, ce Romain être immonde, dont le contact seul souillait le fidèle? Même en se faisant prosélyte, il ne se relevait pas entièrement dans l'estime du Juif et ne pouvait nullement se comparer à un fils d'Abraham. Avec quelle bienveillance n'était-il pas écouté, celui qui disait au peuple que les descendants des Patriarches ne devaient pas servir l'étranger qui adorait les faux dieux — que le temps était venu de secouer un joug honteux — que le Ciel bénirait l'épée tirée pour une si noble cause? Là même, où l'épée ne fUt point tirée — là où, comme au milieu des Gentils, les Juifs sentirent leur impuissance et restèrent tranquilles, ils ne cachaient point leur orgueil. Au sein du monde païen, le Juif était l'Ismaël du désert; il levait la main contre tous; tous levaient la main contre lui ; on le regardait comme un ennemi de l'humanité, méprisant tout le monde et chargé de la haine universelle. Des milliers d'ennemis attendirent l'heure favorable pour écraser les Juifs et assouvir dans leur sang une haine invétérée. — Les Juifs étaient donc partout comme sur une mine chargée de poudre: il ne fallait qu'une étincelle pour déterminer une. épouvantable explosion. 64. — Le gouverneur Romain était devenu Théritier du pouvoir royal dans Juda, Le Sanhédrin pouvait

(1) Dan. 7. 7.

conune par le passé, délibérer et décider en liberté sur les matières religieuses; mais une sentence capitale devait, avant d*étre exécutée, recevoir la sanction du gouverneur. Celui-ci conservait les vêtements sacrés que le Grand-Prêtre portait aux grandes fêtes de l'année et à celle de Texpiation, et en ne les donnant que pour ces fêtes, en les renfermant immédiatement après, il avait en son pouvoir le Pontificat et pouvait forcer à abdiquer un Grand-Prêtre qui lui déplaisait. 55. — Ce qui fit sentir surtout à chaque Juif, en particulier que l'administration romaine avait commencé, ce fut le dénombrement général et la taxation des biens, ordonnés pour fixer l'impôt. L'Israélite qui, sous la dynastie d'Hérode, avait vu l'autorité exercée en apparence par des adorateurs de Jéhova, ne put maintenant plus se dissimuler qu'il était sous le joug de maîtres païens — qu'il devait les payer — que la Terre Sainte était devenue la proie des serviteurs des idoles. Le livre de la loi ne parlant que de collectes en faveur du sanctuaire, les zélateurs crurent que la Loi Sainte était outragée, quand des étrangers imposaient des charges au peuple fidèle. Où iraient ces subsides? A l'Empereur — mais la loi avait ordonné de décerner la couronne à un de leurs frères et de repousser l'é^ tranger (i). Cela donna naissance à un quatrième parti, à une théorie nouvelle que Josèphe nomme < la quatrième philosophie des Juifs (i), » comme si elle était une secte particulière à côté des Pharisiens, des Sadducéens et des Esséniens. Judas de Gaulon et Sadoc le Pharisien se mirent à la tête de ces zélateurs, c Soyez zélés pour la loi et sacrifiez votre vie pour elle, » avait dit en mourant Hathatias, le chef de la dynastie Asmonéenne, et ces paroles devinrent la devise des fon-

(i) Dealer. 17, 5.

(2)Arch. 18, 1,1.

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dateurs du nouveau parti religioso-républicain. Dieu seul, disaient-ils, était le maître du peuple Saint; la théocratie judaïque n'avait d'autre constitution que la loi de Moïse : il fallait donc lutter contre les Romains et sacrifier dans la lutte richesse, femille, existence et, comme le parti l'enseigna et le pratiqua dans la suite, épargner la vie d'autrui aussi peu que la sienne propre pour obtenir ce noble but.

56. — En effet, les impôts étaient écrasants et la Syrie aussi bien que la Judée, fit entendre de vives plaintes à Rome. Les fermiers des impôts, les receveurs étaient exécrés comme les séîdes de la domination païenne, et épuisant le sang du peuple ; on les fuyait et on les récusait comme témoins dans les débats judiciaires. Les Romains connaissaient mais ne redoutaient nullement cette disposition, persuadés que deux lésions suffisaient amplement pour étouffer toute tentative de révolte. Les Juifs faibles et profondément divisés entr'euxet'par conséquent incapables d*un grand effort, étaient cependant redoutables même aux Romains, par le souverain mépris de la mort, quand il s'agissait •de leur religion et leur inébranlable constance au milieu des tortures. Tout, même le crime, prenait une teinte religieuse ; les troubles, la révolte étaient déterminés par des motifs religieux ou passaient pour une entreprise commencée au nom du Très-Haut et pour sa loi Sainte. La conformation du pays, le grand nombre des retraites et des cavernes favorisaient la formation de bandes de brigands qui se donnaient le titre de patriotes et de défenseurs de la nationalité juive contre l'oppression étrangère. Toute insurrection était presque immédiatement étouffée dans le sang; mais le mépris de la mort, l'enthousiasme pour la Loi allèrent si loin que des milliers d'hommes étaient toujours prêts à se jeter dans une ruine certaine.

87. — Le moindre motif allumait le courroux d'un peuple qui avait dévoré tant d*outrages. Un soldat du gouverneur Cumanus, placé à la garde du temple, offense par un geste inconvenant les Juifs qui se pressaient à la fête de Pâque. Aussitôt une émeute éclate : on demande la tête du coupable : une terrible mêlée s*engage où dix mille personnes sont tuées et étouffées. Peu après, un soldat déchire et brûle un exemplaire du Pentateuque, tombé par hasard entre ses mains : les Juifs furieux demandent encore la mort du coupable : Cumanus les satisfait, mais n'attend pour se venger qu'un moment favorable. Les Juifs lui fournissent bientôt une belle occasion en attaquant les Samaritains, et sont impitoyablement massacrés.

88. — Le peuple, plein de tristes pressentiments, craignait que la religion et par conséquent sa nationalité ne finissent par succomber sous la pression de l'administration romaine qui tendait à absorber, à niveler tout chez les nations conquises. Et en effet', on vit des choses s'accomplir qui semblaient annoncer aux Juifs que la politique de Rome en voulait à leurs trésors les plus précieux. Pilate voulut, en dépit des plus pressantes représentations, faire pendre dans le temple de Jérusalem des boucliers consacrés à Tibère, c'est-à-dire à sa divinité. Les Juifs furent forcés d'envoyer une députation à Rome, et à force de prières, elle obtint de l'empereur que les boucliers seraient placés dans un temple que la ville de Césarée lui avait érigé. La chose devint plus sérieuse, quand Caligula ordonna à toute une armée de se mettre en marche pour placer sa statue dans le temple de Jérusalem et souiller ainsi le sanctuaire national par la présence d'une ignoble idole. Sa mort seule empêcha l'exécution de ce projet qui eût probablement été le signal d'une guerre où la nation aurait montré un plus grand enthousiasme et une

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meilleure entente que dans celles de Néron et de Vespasîen.

59. — La dignité pontificale qui avait été jusque-là le centre de Tunité nationale et avait conjuré des calamités qui menaçaient l'Etat, était depuis longtemps afiaiblie et profanée, en partie par les fautes des derniers Asmonéens et en partie par l'arbitraire de la dynastie d'Hérode et maintenant des Romains. Le peuple n'avait plus qu'une médiocre confiance dans ses Grands-Prétres. L'Eglise Juive qui, dansunelonguesérie desiècles, n'avait vu déposer qu'un seul Pontife, vit maintenant nommer vingt-huit Grands-Prétres dans l'espace des 108 ans, écoulés depuis la conquête d'Hérode jusqu'à la destruction de Jérusalem par Tite; chacun d'eux posséda donc, en moyenne, la dignité pour quatre ans et les dépositions étaient à l'ordre du jour. Dans les nominations, on ne tenait plus compte ni de l'origine ni du mérite personnel des candidats: Hérode Agrippa et Agrippa II, son neveu qui fut le dernier rejeton de la famille asmonéenne, avait obtenu de l'empereur Claude l'autorisation de nommer à cette charge; ils préférèrent toujours les Sadducéens, qui se soumettaient plus facilement aux exigences de Rome. Ananias et son fils Ananus, tous deux Sadducéens, furent élevés à cette dignité, l'un en 52, l'autre en 61. Une hostilité ouverte ne tarda pas à éclater entre le Grand-Prêtre et les autres membres du clergé juif, à propos du partage des dîmes. Les Grands-Prétres, nombreux maintenant à cause des dépositions, voulaient se les approprier et les autres prêtres se virent exposés à périr de faim: le désespoir porta plusieurs prêtres et lévites au suicide. Les deux partis s'entourèrent de satellites armés et on en vint aux mains dans les rues de Jérusalem. Peu après et avant la guerre contre les Romains, éclata une lutte ouverte pour le Pontificat entre Josué, fils de Damnée,

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Josué, fils de Gamaliel, nommés tous deux par Agrippa II et le vieti Ânanias, et les trois candidats soutinrent leurs prétentions par les armes.

60. — ^Un sublime espoir faisait battre tous les coeurs: la nation attendait le Messie, dans lequel avait cru les Patriarches et dont les Prophètes avaient annoncé IV vènement sous les formes les plus variées et les traits de plus en plus distincts. Mais cet espoir se nuançait des passions du peuple : tout le passé de la nation et sa situation présente se reflétaient dans Tidée qu*elle s'était formée du Messie. Pour le présent, le sentiment de l'intolérable oppression que les Romains faisaient peser sur elle et de l'abaissement où la jetait la servitude ; la pensée que leur valeur morale et religieuse leur aurait dû donner un tout autre rôle parmi les peuples et les appelait à dominer et non à servir, coloraient les théories messianiques. Les Juifs soupiraient après un vengeur dont le bras redoutable aurait fait expier aux dominateurs païens les vexations sans nombre dont ils accablaient le peuple élu. Ils étaient en hostilité ouverte avec tous leurs voisins; au nord avec les Samaritains, et avec les Arabes au sud, et avec les Syriens et les Grecs dans les villes ; ni l'énergie ni la sévérité des Romains ne purent toujours prévenir l'explosion de ces haines nationales. Le Messie devait donc avant tout faire triompher son peuple de ces ennemis domestiques.

gl. — En jetant un regard en arrière sur l'histoire de sa nation, le Juif voyait avec ravissement l'image d'un passé glorieux de grandeur et d'indépendance nationale que le Messie attendu devait venir relever de leurs ruines. Fils de David, il ne pouvait être moins que son père qui fut le plus puissant de leurs rois, et avait brisé l'orgueil des Syriens et des Ammonites. Un nouvel Elie le précéderait et lui préparerait la voie —

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et le Juif pensait à un rude et énergique prophète de colère qui, comme le premier Elie, friperait de l'épée les infâmes ministres de Baal et signifierait aux puissants de la terre les arrêts du Ciel qui les avait condamnés. Personne ne pouvait se faire passer pour le Messie^ tant que cet Ëlie n'avait point paru et qu'une vengeance visible ne s'était pas appesanti sur toute es* pèce d'idolâtrie. Et si le Messie venait en réalité, pou«vait-il commencer sa mission mieux qu'en brisant le joug de Rome? Avant tout devait cesser la profanation constante de la Loi — le peuple de Dieu payait tribut à l'étranger qui l'asservissait ; le sanctuaire national était au pouvoir de tyrans païens ; les fils de ce peuple, enrôlés de force dans les légions, étaient exposés chaque jour à enfreindre la loi, à se souiller, à participer aux abominations du paganisme. Le Messie devait relever la royauté légitime, le trône de son père David et réunir les peuples, dans un vaste empire où les fils d'Abraham auraient la prépondérance. Ne pouvant être le vrai Messie, quiconque ne paraissait pas à la tête d'une armée victorieuse ; car les oracles des prophètes annonçaient que son empire s'étendrait de Tune à l'autre mer. La promesse que Dieu avait faite à Abraham, de bénir dans sa postérité toutes les nations du globe, pouvait-elle s'accomplir, si ces nations n'étaient soumises à la domination juive, arrachées à l'idolâtrie et ramenées par leurs maîtres à la connaissance et au culte du vrai Dieu? — Jérusalem avait été désignée comme la capitale du royaume messianique, la ville où s'élèverait le trône du nouveau Dominateur, où afflueraient l'or, l'argent, les offrandes de toutes les nations (i). Ils mangeraient, avait dit le plus grand de leurs Prophètes, ils mangeraient les biens des Gentils et s'en

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approprieraient la gloire (i), ils suceraient le lait des païens — les mamelles des Rois les allaiteraient (2), les étrangers construiraient les fortifications d'Israël, tandis que leurs rois s*humilieraeint devant le peuple élu (3). Tous ceux qui t'ont opprimé, disaient les pages prophétiques, viendront à toi : ceux qui t'ont outragé tomberont à tes pieds (4) ; bien plus, la maison d'Israël enchaînera ceux qui l'avaient retenue captive, dominera sur ses anciens maîtres et possédera les étrangers dans la terre du Seigneur en qualité d'esclaves. Ne leur avait-on pas annoncé (5) qu'un jour t dix païens parlant des langues différentes, arrêteraient un juif par le pan de sa robe, en lui disant: nous irons avec vous ; car nous apprenons que Dieu est avec vous ! > Tout cela devait, selon les Docteurs du peuple, s'accomplir à la lettre.

62. — Ils se jetaient avidement sur ces promesses, s'enivraient à cette coupe enchanteresse, et ne considérant que ce qui flattait leurs désirs et leur orgueil national, ils oubliaient à quelles conditions était subor^ donné l'accomplissement de ces oracles. Pour cela, disaient les Docteurs, il ne fallait qu'observer exactement les prescriptions légales, et ce témoignage le peuple croyait se le rendre. Cette fidélité nationale lui avait donné un droit aux faveurs de Dieu et surtout à la plus signalée de toutes, l'accomplissement des prophéties messianiques. De plus, il avait hérité des mérites des Patriarches.

03. — Ce fut là l'origine du raisonnement suivant, très-commun : quiconque prétend être Messie, se pro-

(l)ls. 61,0.

(2) Ib. 60, 17.

(3Hb 6.

(4) Ib.OO, 14.

(5) Zacb. 8, 25.

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clame par cela même roi des Juifs: en faisant ceci, il s'élève contre Fempereur et ceux qui reconnaissent un tel pour le Messie, se rendent coupables de haute trahison (t). L'accusé avait beau distinguer le règne messianique de toute autorité terrestre — et renoncer hautement à celle-ci — les Juifs avaient décidé une fois pour toutes et la nation avait admis leur décision — que personne ne pouvait être Messie, sans être leur roi et déclarer la guerre à la domination romaine. S'il eût fait son entrée à Jérusalem, à la tête d'une armée victorieuse, les prêtres et les Pharisiens auraient volontiers baisé la trace des pas de celui dont ils voulaient maintenant la mort.

64« — En même temps tous les zélateurs de la loi — et ils formaient alors les neuf dixièmes de la nation — étaient bien décidés à ne reconnaître pour le vrai Messie que celui qui comme eux et mieux qu'eux, observerait la loi avec toutes ses additions, avec tous ses raffinements, avec la haie qu'on avait placée autour d'elle — qui serait le type éclatant d'une fidélité sans tache, observerait le repos du Sabbat et éviterait le contact d'hommes ou d'objets impurs. Si par hasard, il guérissait un malade le jour du Sabbat, s'il permettait aux publicains de l'aborder, il ne pouvait, évidemment, être celui qu'on attendait. Insinuait-il qu'il devait annoncer aux Gentils autre chose que la Loi du peuple élu — il était aussitôt voué à l'anathème (s). S'il prêchait la pénitence et accusait de fautes graves le peuple et surtout les Pharisiens et les Scribes qui formaient Félite de la nation, il passait pour un Juif dégénéré, un Samaritain. A aucune époque, la loi n'avait été aussi fidèlement observée, le sanctuaire fréquenté avec au-

(1) S.Jean 19, 12. Act. des Ap. 17, 7.

(2) Act. des Ap. 22, 22.

tant d*a3siduité, ni les sacrifices célébrés avec une si pieuse régularité. Il s'agissait^ donc d*encourager le peuple et non de rbumilier, en lui présentant la désolante image de la pénitence.

6S. — Un grand nombre croyait que le glaive une fois tiré» la nation engagée dans une dernière lutte con* tre les Romains, le temple et la ville menacés de la destruction, le Messie paraîtrait infailliblement pour sauver et venger son peuple. Jérusalem, déjà assiégée, conservait encore cet espoir (i), et quand tout secours bumain faisait défaut, il soutenait encore le courage des Juifs et fortifiait leur bras dans une lutte inégale mais admirable. Pour connaître quelle idée chamelle la Palestine avait du Messie, on n*a qu*à se rappeler de quelles espérances Philon, en dépit de son Platonisme, se berçait à Alexandrie, peu de temps avant rexplosion delà grande guerre: c La guerre, dit-il, n'atteindra pas les frontières des saints (des Juifs), et si Tennemi était assez insensé pour entamer la lutte, cinq d'entr'eux mettraient cent impies en fuite; cent justes porte* ront le désordre dans une armée de dix mille combattants. Car, dit une prophétie, un homme s'élèvera, qui combattra et vaincra des troupes nombreuses et aguerries. Dieu secourra les saints au momentopportun et cet homme deviendra le chef des enfanta des hommes (2). » Philon exige, il est vrai, pour la réalisation de ces espérances, que les Juifs domptent leurs passions; mais il ne s'attend pas moins à voir son peuple, si rudement éprouvé, triompher enfin — et ses ennemis abandonner leurs lois et leurs coutumes pour embrasser celles des Juifs (3). La loi doit, selon lui, assurer le vrai bon-

Ci) Jos. bel. Jud. 3, 37 ; 6, 33; 7, 4.

(3) De pnem. et pœn. p. 924 sq. Paris. 1610.

(3) De vit. Mos p. 600.

heur au genre humain ; il est convaincu que ces vœux jusqu'alors stériles, recevront leur accomplissement, aussitôt que laProvidence permettra à une vertu parfaite de se montrer, c Et quand même, dit-il, nous ne devrions pas en être témoins, c'est après cela que nous avons soupiré depuis notre enfance (i). »

66. — La fidélité à la Loi, la constance dans la foi et dans le culte de Jéhova fit alors la force du peuple Juif, le plus noble trait de son caractère et la source de tout ce qu'il y avait de bon en lui. Quand Pilate introduisit à Jérusalem les aigles romaines et l'image de César, on vit les Juifs courir en masse à Césarée et res* ter, durant six jours, devant le Prétoire dans l'attitude de suppliants. Le septième jour, le gouverneur les fait cerner par ses troupes et les menace de les faire tailler en pièces; mais tous se jettent par terre, découvrent le cou et lui crient de les tuer plutôt que de les forcer à enfreindre leur Loi (2). Ces traits d'héroïque fidélité devaient exciter l'étonnement du Romain, quels que fussent d'ailleurs ses sentiments à l'égard de ce peuple inexplicable.

67. — D'un autre côté cet attachement à la loi, poussé jusqu'au fanatisme, pesait sur la nation comme une terrible malédiction et la rendait incapable de toute grandeur intellectuelle, insensible à tout ce qui s'élevait au-dessus de l'horizon étroit de ses préjugés nationaux et légaux. Car le Juif s'acharnait en définitive au squelette d'une loi, donnée en grande partie pour d'autres circonstances et d'autres hommes ; les Scribes avaient fait ce qui était en eux pour chasser de ce squelette l'esprit et la vie. Se placer exclusivement au point de vue légal, c'est ouvrir la voie à une inter-

(1) De praem. etpœn. p. 919; cfï*. vit. Mos. p. 690. (2)iosArch.i8, 5,i.

prétation étroite et fanatique, qui rapetisse ce qu'il y a d'important pour exagérer des détails et en faire an filet dont les mailles enserrent fatalement toute Texistence. Ce fut ainsi que sous les mains des Pharisiens, la plupart des traditions légales étaient devenues comme une écorce très-épaisse, à travers laquelle il était impossible de reconnaître le noyau de la loi primitive. Le Juif en était venu à n'accepter pour règle de sa conduite que des prescriptions et des défenses formelles et spéciales; sa conscience était muette, là une loi concrète n'était pas appliquée au cas présent par les Scribes. Il se laissait guider, non par un sentiment moral calme et fondé sur des principes généraux, mais par la lettre d'une disposition isolée, et le principe de l'obéissance était plutôt affaibli qu'affermi par la multitude et la difficulté des prescriptions.

68. — Ce peuple fanatique, ami de la légalité, frémissait à la seule pensée de voir le païen devenir jamais son égal sur le domaine religieux. Lie Gentil avait beau se soumettre à la circoncision, et au joug de la Loi, et devenir prosélyte de la justice, il restait toujours, pour ainsi dire, simple citoyen dans le royaume terrestre de la grâce, et séparé par un abîme de l'antique noblesse israélite. Un païen ne pouvait être, quoiqu'il fit, un vrai fils d'Abraham ni jouir des faveurs attachées à ce titre. Malgré leur ardent prosélytisme, les Pharisiens ne voulaient cependant pas que le livre de la sainte Loi tombât dans des mains païennes, ni que la traduction en ilt parvenir les enseignements aux nations étrangères. Ils croyaient que les livres Saints, isolés du commentaire vivant que le peuple Juif luimême formait avec sa foi traditionnelle, son culte et ses usages, seraient inévitablement mal compris — qu'une religion se propage, non par une lettre morte, mais par la parole vivante d'un corps enseignant. Hais

à.cette conviction, certainement très-fondée, se joignait ici la jalousie nationale, qui ne permettait pas de communiquer à d'autres peuples les privilèges, les trésors accordés au peuple élu. C'est dans ce sens que la tradition juive regardait le jour, où la Bible avait été traduite à Alexandrie, comme un jour aussi fatal que celui où fut coulé le veau d'or, comme ayant été un troisième jour de malheur où les ténèbres se sont répandues sur la terre (i), Josèphe lui-même qui écrivait particulièrement pour les Grecs et les Romains, affirme, en vrai Pharisien, que Jéhova châtia l'historien Théopompe et Théodecte le tragique. Le premier qui avait enchâssé dans son ouvrage un aperçu sur les croyances Juives, fut frappé dans ses facultés mentales et n'en recouvra l'usage que trente jours après, lorsqù'averti dans un songe de la cause de son malheur, il déchira les pages téméraires qui auraient fait connaître aux profanes les secrets du Très-Haut. Théodecte fut frappé de cécité, pour avoir voulu insérer dans une tragédie des passages des livres saints et ne fut guéri qu'après avoir apaisé Jéhova (2).

69. — Pendant que l'oppression des Romains se faisait le plus durement sentir à Jérusalem, vivaient précisément deux Docteurs célèbres, Hillel et Schammai, fondateurs d'écoles rivales, qui exercèrent une influence décisive sur le développement postérieur du Judaïsme. Hillel, qui de Babylone était venu s'établir à Jérusalem, acquit une si grande célébrité qu'on le plaça plus lard presque sur la même ligne qu'Esdras, pour avoir restauré la véritable doctrine, altérée par la suite des temps. Cette altération ne peut cependant s'entendre que de cette partie de la doctrine, où il régnait beau- Ci) Tract. Sopher. 1. Meg. Tagnith. f. 50 c 2. («) Arch. 12, 2, 13.

coup de vague et d'arbitraire, puisque le zèle de la loi ji*avait jamais été aussi vif qu*à cette époque. Le mérite d*Hillel fut donc d*avoir introduit plus d'harmonie, une plus grande stabilité dans les prescriptions additionnelles et d*en avoir rendu Tobservation plus facile par son exégèse. Il avait, parait-il, rapporté de Babylone plus d*une tradition (i). Schammai fut Tadversaire d'Hillel et représenta le rigorisme, Tinterprétation toute littérale. On raconte (et ces traits sont caractéristiques), qu'il voulut, le jour de Texpiation, faire jeûner son (ils, encore très-jeune et qu'il ne ménagea la santé de Tenfant que sur les remontrances de ses amis — qu'ensuite, sa bru étant, accouchée à la fête des Tabernacles, il perça le toit de l'appartement de la jeune mère, pour que son petit-fils pût satisfaire aux prescriptions de la Loi. Son école eut toutefois cela de bon, qu'elle s'opposait à l'exégèse desHillélites, immorale et énervant les préceptes les plus importants. Celle-ci allait en effet jusqu'à justifier en principe le divorce, auquel les Juifs recouraient alors avec autant de légèreté que les Romains. Ces Docteurs complaisants prétendaient que < l'action honteuse > de la femme, que la loi Mosaïque admettait comme une cause légitime de répudiation, devait s'entendre de tout ce qui déplaisait au mari dans sa femme — qu'il pouvait, par conséquent la renvoyer, quand les mets étaient brûlés par sa faute ou, comme disait Âkiba, quand il en trouvait une autre plus belle. L'école de Schammai enseignait au contraire que l'adultère de la femme était seul un cas de divorce (2). Le rigorisme de cette école plut moins aux Juifs des temps postérieurs ; une Bath- Kol ou voix céleste avait, selon l'assertion des Rabbins,

(1) Gratz, p. 210. Biesenthal. Ui. Bl. des Orients, 1848, p. 683.

(2) Biesenthal, p. 726.

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terminé les querelles souvent sanglantes des deux rivaux, en faveur des Hillélites. Cependant cette altération de Tcsprit public ne parait être accomplie qu^après la ruine de Jérusalem ; car à Tépoque des mouvements et de la catastrophe, les sympathies populaires étaient pour le parti de Schammai, qui affectait une haine plus vive contre les Romains, une grande sévérité dans Tapplication des prescriptions relatives aux incirconcis.

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