‹ Paganisme et Judaīsme (volume 2)Chapitre 50 sur 75 · LES JUIFS d'aLEXANDRIE. — PHILON · texte numérisé non relu

LES JUIFS d'aLEXANDRIE. — PHILON

192. — Le contact où la domination syrienne mit les Juifs de la Palestine avec les mœurs et les idées grecques, avait produit un fruit fatal, le Sadducéisme, et on s*y mettait en garde contre une littérature et des théories auxquelles se rattachaient des souvenirs aussi amers. Il n*en était pas do même en Egypte : les Juifs s*y virent emportés par le ipouvement intellectuel et religieux d'Alexandrie, et firent le premier essai d'une théologie mosaïque, en partie dans un but apolégéti* que, et en partie parce qu'ils étaient fortement épris de la philosophie grec.que. Si la forme de la pensée grecque se fondit avec le fond des croyances juives, cellesci devaient cependant et pour la forme et pour le fond même, ressentir inévitablement l'influence de la philosophie hellénique.

193. — La situation des Juifs en Egypte était relativement prospère et florissante. Ils formaient le septième de la population du pays, habitaient à Alexandrie des quartiers séparés et avaient même un centre religieux, un temple, grâce aux soins d'Onias, fils d'Onias III, grand-prêtre de Jérusalem, qui avait été déposé et puis assassiné. Cet Onias, voyant le temple de Jérusalem souillé par les abominations du paganisme, avait sollicité et obtenu de Ptolémée Philométor, protecteur des Juifs, l'autorisation d'approprier au culte de Jéhova un temple païen, tombé en ruines, tout près de Léontopolis, dans le cercle d'Héliopolis. (152 ans av. J.-C.) Son intention n'étaif certainement pas d'opposer un sanctuaire rival au temple national ou d'accaparer les offrandes et les pèlerins qui allaient à Jérusa-

lem ; il voulait seulement préparer un sanctuaire» pour le temps, où les fidèles se verraient interdire Faccèsdu vrai temple par les mains ennemies qui le souillaient. Si cette entreprise ne se conciliait pas trop bien avec les prescriptions de la loi, on allégua pour la justifier, que selon la prédiction dlsaïe. Dieu bénirait l'Egypte et y serait honoré par des victimes et des oblations. Ce temple fut richement doté et un clergé indépendant y fit, jusqu*au temps de Vespasien, tous les exercices d*un culte régulier; les Juifs de la Palestine qui ne le voyaient pas de bon œil, le toléraient et ne se séparèrent pas de la communion de leurs frères d'Egypte.

194. — Dans la première moitiédu 2* siècle av. J.-C. vivait à Alexandrie, le Péripatéticien Aristobule, issu d*une famille sacerdotale et précepteur du roi Ptomélée Philométor. Il donna en grec un excellent livre; il voulut prouver que les plus grands poètes et philosophes de la Grèce avaient connu les doctrines de Moïse et confirmait les vérités des livres saints par les sentences presqu'identiques des Gentils. Platon surtout avait, selon lui, puisé largement à une ancienne version grecque du Pentateuque. Déjà avant Aristobule, il s'était, parait-il, trouvé des Juifs hellénistes, qui avaient dans un but identique, forgé bien des citations; le grand nombre de vers qu'il cite comme étant d'Homère, d'Hésiode, d'Orphée, ne lui appartiennentpas; ils existaient avant son temps; car depuis Onomacrite on avait plus d'une fois inventé des fragments orphiques, pour mettre en circulation de nouvelles idées religieuses. C'est dans le même but que fut forgé plus tard l'oracle sibyllin qui exaltait le peuple juif et ses croyances, et condamnait le paganisme hellénique. Aristobule expliquait le Mosaïsme de ces fragments de poètes grecs, en disant qu'Orphée avait rencontré Moïse en Egypte — que Moïse est le même

que le Musée de la fable — que Pytbagore lui-même a été instruit par les disciples ou les successeurs de Jërémie. Au reste, ce que nous savons de la théologie d'Aristobule, ne nous autorise nullement à le représenter comme le précurseur de Philon : on peut dire tout au plus qu*il a fait usage des théories grecques... Sans s'attacher à un système particulier, il voua ses soins à écarter les anthropomorphismes de la Bible et à faire prévaloir des idées plus nobles et mieux en harmonie avec la nature spirituelle de la Divinité.

195. — Philon d'Alexandrie avait atteint un âge avancé, quand il se mit, en l'an 40, à la tête de la députation juive, envoyée à Caligula, et naquit probablement vers l'an 28 av.J.-C. d'une famille très-distinguée; c'était, abstraction faite du groupe des apôtres, la plus grande intelligence parmi les Juifs d'alors : il avait cultivé son talent par de vastes études, possédait à fond la littérature grecque et avait conservé une foi inébranlable et une grande piété. Ses écrits respirent un ardent enthousiasme; mais l'expression ne suit pas toujours l'essor de ses pensées et laisse souvent à désirer sous le rapport de la clarté.

196. — Philon, convaincu de la céleste origine de la Religion mosaïque, subissant, d'un autre côté, l'influence de spéculations grecques, suivant en particulier les théories platoniques et stoïciennes dans les grandes questions philosophiques, croyait sincèrement que toutes les théories où il reconnaissait de la vérité, étaient contenues dans la religion des Hébreux, quoique souvent d'une manière cachée. Souvent il suit les croyances juives, quand il croit s'attacher à la philosophie grecque. Moise est, à ses yeux, le plus grand des penseurs : toute philosophie vient de lui et se confond avec la religion traditionnelle ; quand elles ne s'accordent pas parfaitement, la première n'est que l'humble

servante de la sagesse, c'est-à-dire de la connaissance sublime de Dieu, qui ne s'acquiert que par Tascétisme et la contemplation (i).

197. — Pour construire son système biblico-spéculatif, Pbilon eut recours (et c'était pour lui une nécessité) à l'interprétation allégorique du Pentateuque ; il le fit, avec d'autant plus de liberté que cette théorie lui avait été léguée par les anciens Alexandrins, dans un état de développement très-complet, et que les Grecs l'appliquaient largement à leurs mythes. Il ne doutait pas, parait-il, que cette exégèse ne découvrît le vrai sens du législateur. Dans les livres saints, tout est inspiré ; d'inépuisables trésors sont cachés sous les voiles de la lettre : il importe donc très-peu de connaître le sens littéral, qui souvent est faux et trompeur; mais il faut de toute nécessité rechercher la vérité religieuse cachée sous l'écorce de l'histoire ou du type. A chaque iota de la loi sont attachées, disaient les Rabbins, des montagnes d'enseignements. Philon donne ses interprétations comme autant de mystères, non pour le vulgaire, mais pour les initiés, dignes de connaître ces hautes vérités (2). Il va si loin que dans la biographie des anciens Patriarches, il représente chacun d'eux comme le type d'une affection de l'âme, d'un sentiment, auquel il ramène tous les détails de la vie qu'il écrit. Avec l'idée qu'il se formait de Dieu, il ne pouvait admettre le contact immédiat de Dieu avec le monde, et il dut« par conséquent, écarter par l'allégorie, tous les passages, tous les récits de ce genre. S'il ne vit pas qu'il ouvrait ainsi un vaste champ à l'arbitraire, il faut l'attribuer à l'état théoleptique où il se trouvait fréquemment et où les inspirations célestes lui

(\) De coDgr. qncr. enid. grat. éd. Paris. 1640. p. 435. (2) De clierub. p. lltt. ^

étaient largement dispensées : < Rien de plus parfait, de plus excellent, dit*il, que ce que Dieu répand lui-même dans Tâme : je ne crains pas d*avouer que c*est là un état dans lequel je me suis trouvé plus souvent que je ne saurais dire (i). >

198. — Il vivait dans une tout autre atmosphère que les Juifs de la Palestine et lisait les livres saints, avec d'autres yeux que ses contemporains. Le Juif d'Alexandrie, grandi sous l'influence de la langue, des idées, de la littérature de la Grèce, portait dans l'interprétation de l'Ecriture les théories qu'il avait puisées dans la vie religieuse d'alors et dans les opinions qui avaient cours à cette époque : de plus, il croyait, avec ses coreligionnaires de la Palestine, que le plus auguste privilège de l'Ecriture consistedans les nombreuses interprétations dont elle est susceptible. Son exégèse n'eut pas à lutter contre d'autres explications également bien ou également mal appuyées ; cardans son extase, il conservait les idées qui l'occupaient quand il se trouvait dans l'état normal, avec cette différence cependant qu'alors elles étaient plus vives, plus directes, indépendantes de tout discursus. C'était là, à ses yeux, la garantie de la justesse de ses vues.

199. — Philon refuse d'admettre des mythes dans l'histoire de la Bible, comme ne se rapportant qu'aux divinités du paganisme et à leur généalogie (2). Il y a cependant, dit-il, des récits dans le Pentateuque, plus incroyables que des mythes quelconques; mais ce sont, non des mythes, mais des allégories, des réalités que l'écrivain inspiré a cachées sous un voile historique ou mythique (3).

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