‹ Paganisme et Judaïsme (volume 3)Chapitre 12 sur 28 · LES MYSTERES ET LES DOGMES ORPIIIQUES · texte numérisé non relu

LES MYSTERES ET LES DOGMES ORPIIIQUES

1. — Acüte des cultes publics celebres au grandjour le monde grec recelait une foule de mysteres, las uns reconnus par les chefs de l'etat et places sous l'egide des lois, les autres simplement toleres.Laplupart ne se distinguaient des cultes ofticiels que par le secret et le mystere qui en entouraient la celebration. Parfois un culte originairement public devenait occulte, soit que les vicissitudes du peuple qui le celebrait en eussent. modifie l'exercice, soit pour conserver un caractere plus exclusif et mieux tranche, ou pour contenir ses elements dansdeslimites plus etroitementdeterminees.

Mais il y avait aussi des mysteres, et c'etaient les plus importants, qui offraient un antagonisme systömatique avec les formes publiques et ofticielles de la religion hcllenique.

2. — II ne faut point toutefois chercher cet antagonisme dans des mythes voiles ou dans un enseignement metaphysique contraires aux prejuges de la religion d'etat, et communiquös sous le sceau du secret ä quelques adeptes eprouves. C'est ä tort qu'on a voulu representer les mysteres, comme recelant des dogmes Caches, dont la tradition, höreditaire dans quelques familles sacerdotales ou theologiennes, constituait une

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exegese plus completc des ceremonies et des formules symboliques de la religion, sorte de monotheisme destine ä rectifier les notions erronees du polytheisme vulgaire. C'est une meprise evidente: les familles sacerdotales chargees de la garde et de la cöl^bration des mysteres, telles parexemplequelesEumolpidesd'Athenes, ne s'occupaient pas plus depropagandeou d'enseignement queles autresministresdes culteshellöniques: d'ailleurs les etats grecs, qui punissaient de mort toute atteinte ä la foi publique, n'eussent jamais tolerö, bien loin de la couvrir, cette propagande occulte, de nature ä ebranler etä discrediter les croyances dominantes: il n'etait question dans les mysteres, ni de dogmatismeni d'enseignement, et ils s'adressaient bien moins k l'intelligence qu'aux sens, k l'imagination, aux sympathies de l'initie. Celui-ci sans doutene laissaitpas que d'en empörter souvent, sur la divinite et sursa propre destinee liee äla volonte des dieux, des notions nouvelles et des aper(?us qu'il n'avait pas soupgonnes jusqu'alors ; mais cet enseignement etait tout indirect et purement symbolique, ce qui n'empechait qu'il ne füt doue d'une influence tres-active et qu'il ne laissät dans l'esprit de profondes impressions.

3. — L'ensemble des mysteres constituait une softe de drame religieux, auquel preludaient des lustrations, des sacrifices, des instructions sur la conduite ä y observer. Les aventures de certaines divinites, leurs soulfrances et leur joie, leur apparition sur la terre, leurs rapports avec les hommes, leur mort ou leur descente dans le monde inferieur, leur retour ou leur resurrection, se deroulaient comme autant de symboles de la vie naturelle, dans une succession de scenes dramatiques et de solennites nocturnes, accompagnees, k Athenes surtout, de tous les prestiges de l'art et dela volupte, entremelees de chants et de danses et habi-

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lement combinees pour frapper l'imagination et captiver le ccBur, de maniere ä remuer dans le spectateur, flottant tour ä tour entre les sensations les plus violentes et les plus douces, les emotions les plus variees, de la terreur, de la joie, des larmes, de la crainte et de l'esperance. Tous ces moyens ne pouvaient manquer d'agir vivement sur les facultes sensitives et morales de l'individu, et de le predisposer ä une attention plus soutenue et plus reflechie, ou ä un abandon plus facile et plus aveugle.

4. — Aussi tout l'ensenible des mysteres pouvait-il se reduire k ces trois termes : choses montrees, operees et revelees. Choses montrees : certains objets sacres, proposes ä la veneration toute particuliere des mystes : symboles, reliques ; choses operees : mise en scene des exploits et des aventures des dieux, ceremonies des sacrifices et des lustrations; quant aux revelations, elles consistaient, tantot dans des legendes sacrees, ayant trait ä un evenement mythique, ou ä une action, ou a une prescription de la divinite, tendant ä expliquer un Symbole ou un rite ; tantot dans des formules liturgiques, dans des invocations courtes et enigmatiques, interrompant le cours du drame, prieres, hymnes, chants sacres. Les mysteres avaient une doctrine pour base ou pour objet; et souvent en effet cette doctrim; leur devait son developpement, toujours libre, raais souvent tres-contradictoire; car cette doctrine n'etait pas un dogme imposö, mais un amalgame de donnees hypothetiques, de notions voileessousles symboles revöles, d'evenements sacres mis en scene et de formules deprecatoires, que chaque individu etait maitre d'interpreter ä sa fa^on, suivant la vivacite de son Imagination ou Selon sesvues personnelles.Les mystagogues, c'est-ä-dire, les citoyens d'Athenes, chargesde guideret d'assister les etrangers dans les epreuves de l'initiation,

donnaient ä ceux-ci des explications sur les ceremonics preparatoires ; mais comme ils ne sortaient pas du domaine des faits accomplis et des verites connues, toute leur symbolique se reduisait ä de vagues conjectures et ä des interpretations individuelles.

o. — C'est la seule explication plausible qu'on puisse assigner aux temoignages des anciens, la seule qui permette de concilier la divergence de leurs opinions sur Telement dogmatique des mysteres. Ils -disaient: les inities n'ont point ä apprendre, mais ä recevoir des impressions et i\ se transporter dans certaines dispositions, auxquelles on les prepare : dans les mysteres, on ne recourt pas aux raisonnements qui forment une conviction. Co qu'on y revele, ne doit aucunement determiner l'esprit k une adoption de croyance : il ne faut que mediter attentivement, en prenant pour guide l'intention philosophique, tout ce qu'on y voit ou entend. Galien signale ce contraste que forme avec la pure lumiere donnee par la nature aux voyants, l'obscurite de l'enseignement final des mysteres; et dejä dans Thymen homerique, on lit : il nc faut ni negliger, ni approfondir ces choses.

6. — Toutes les religions grecques sont cmpreintes d'un caractere mysterieux ; partout on y rencontre des choses qui doivent rester dans l'ombre et dont la connaissance est restreinte au pretre et ä un tres-petit cercle d'adeptes. Ainsi il y avait des noms secrets pour les dieux, des sacrifices occultes, des formules d'invocation mystcrieuses: les vierges avaient leur culte Cache que les hommes ne pouvaient ni voir, ni connaitre: il y avait encore des traditions sacrees, qui formaient une sorte d'exegese de la theogonie ou du culte des dieux, et que les pretres pouvaient communiquer au vulgaire, bien qu'ils les tinssent ordinairement Caches, Par cxemple, la signiücation de la grenadc que

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tenaitenmainla statue d'Hera, ä Myceiie : celle des Tetes sans Images, que Phlie celebrait en I'honneur de la meme deesse. Ces legendes secretes deguisaient souvent une proposition contraire aux conceptions de la mythologie locale : d'autres fois elles voilaient une ideeübscene, rattachee ä la divinite. Certains temples ne s'ouvraient jamais, comme celui d'Aphrodite Uranie u Egire: il y avait desbois sacres, que les pas humains ne pouvaient fouler : d'autres sanctuaires n'etaient accessibles qu'aux pretres, comme celui d'ApoUonCarneia ä Sicyone, d'Artemis k Pellene. D'autres encore ne s'ouvraient point aux femmes, tels, le sanctuaire d'Aphrodite Akrea, äChypre; le temple de Dionysos a Brysee, en Laconie, etait au contraire interdit aux hommes, et les tilles seules pouvaient y accomplir un sacrifice, soigneusement derobe aux regards de ceux-lä. La pkipart des temples de Demeter n'etaient accessibles qu'aux femmes: en general les hommes ne franchissaient pas le seuil des Thesmophores, ou sanctuaires consacres ä cette divinite. Beaucoup d'images sacrees etaient egalement invisibles, ou comme les statues de Sicyone, elles n'etaient portees en procession qu'une fois l'an et pendant la nuit. Quelquefois des sacrifices qui passaient pour specialement efticaces, etaient celebres silencieusement, pendant la nuit ou dans des lieux fermes.Tels ceux de Jupiter Lyceen en Arcadie et d'Hera ä Mycenes. Pour peu que ces sortes de sacrifices s'accompagnassent de pratiques secretes et de rites symboliques, toute la ceremonie revetait un caractere mysterieux. II en etait de meme des jeux nocturnes institues en I'honneur de certaines divinites, comme ceux de Melicerte, dont Plutarque fait mention, et qui avaient plutöt le caractere d'une solennite mystique que d'une representation theätrale et d'une fete publique.

7. — Or, sinous distinguons des faits que les anciens n'isolaient pas toujours comme il eüt convenu, nous serons convaincus de l'existence d'un culte secret, dont le sacrifice capital ^tait accompagne de ceremonies particulleres: d'idoles cachees, qu'on ne revelait qu'ä un petit nombre de personnes, ou seulement aux membres d'une famille, et enfin d'institutions mysterieuses. Les Premiers entoures de formalites et de pratiques secretes, possedaient, croyait-on, une vertu active, älaquelle la divinite ne pouvait se soustraire: les autres, veritables institutions mystiques offraient, ou le culte complet d'une divinite, ou une suite de ceremonies religieuses ; les uns et les autres devoilaient ä ceux qui s'y etaient prepares des aspects nouveaux et jusqu'alors inconnus de la divinite, et cette revelation ne manquait pas de produire sur eux une profonde Impression religieuse. Cette distinction devient surtout importante quand il s'agit de determiner la nature des Teletes dionysiaques. On est amene ä en conclure, qu'il existait sans doute des myst^res dionysiaques, mais que ces mysteres n'avaient rien d'exclusif ni d'absolu, et qu'ils ne servaient aucunement de pretexte ou de v^hicule ä une dogmatique particuliere. Dionysos n'etait Dieu ä mysteres que par association avec les autres dieux et sous des noms differents.

8. — A considerer les dieux dans leurs rapports avec les mysteres, on trouve entr'eux de notables differences : parmi les dieux des croyances populaires, etres anthropomorphiques enfantes par la pocsie et separes de la nature, les uns rentraient tout entiers dans les mysteres, les autres semontraient au grand jour et prenaient rang dans le fabuleux cortege des dieux primitifs de la nature. Demeter, Cora et Dionysos, etaient de veritables deites ä mysteres, non d'unemaniere absolue et dans tout leur etre ; Demeter, Dionysos et vraisem-

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blablement aussi Hermes retaienlparticuliercmenldans leurs rapports avec la mort et le monde inferieur, analogie qui se trouve reproduite aussi dans Cora et dansHecate. Jupiter n'avait de mysteres qu'en Crete, et nulle part ailleurs: Hera, Athene, Apollon, Poseidon, n'avaient rien de ce qui caracterise les divin ites occultes. Si le culte d'Hera, ä Argos, fut en partie mysterieux et rattache k une legende secrete(i), et si lesGräces eurent dans Athenes,une solennite du meme genre, il ne faut voir dans ces exceptions que des vestiges d'un culte antehellenique, refoule plus tard par des conceptions nouvelles et n'occupant meme plus aucun rang ni dans les faits, ni dans la conscience publique, d'oü s'etait effacee l'idee antique de ces divinites.

9. — L'examen des considerations et des reflexions que les Grecs et les Romains nous ont transmises ä propos des mysteres, demontre que ces Instituts, bien loin de former un corps de doctrines, regulierement coordonnees et nettement formulees, laissaient au contraire le champ libre ä l'imagination des mystes et aux conjectures individuelles: ainsi les uns, sans se preoccuper des deductions dogmatiques, se bornaient k recevoir l'impression immediate des recits sacres qu'on leur exposait et des esperances qu'on leur offrait d'une vie meilleure au-delä dutombeau: tandisque les autres, accommodant ä leurs pressentiments et k leurs vues particulieres les choses qui frappaient leurs sens, s'isolaient dans destheories speculatives qui leursemblaient constituer le fond symbolique et cache des mysteres.

10. — Lorsqu'on entreprend l'examen compare des opinions et des idees des Grecs, des Romains et des Chretiens, sur I'ensemble, la portee et les effets des mysteres, il semble au premier coup d'oeil, qu'il doive exister une contradiction flagrante non-seulement en- (1) Pausan. 2, 38 et 9,33, 10.

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tre les idees chretiennes et les idees ethniques, mais meme entre Celles des Grecs pa'iens eux-memes. Ccpendantune foule de cescontradictionsapparentess'effacent, si I'on a soin d'etablir une Classification convenablc des mysteres eux-memes et de distinguer, par exempie, ceux de Samothrace, et ceux Importes de l'etranger, lesEleusiniques, les Orphiques. Les Eleusinies etaient les mysteres les plus vantes de l'antiquite : on les regardait comme la tleur de la religion grecque et comme l'essence la plus pure, la plus parfaite, la plus noble des conceptions religieuses de la Grece, II ne laut pas non plus perdre de vue que les fetes et les mysteres eleusiniques etaient des institutions civiles a Athenes: que les orateurs charges de celebrer les louanges du peuple et de la ville par excellencc, ne manquaient pas de compter cette Institution parmi ses plus illustres prerogatives et de la glorifier par toute la pompe de leur eloquence. Qu'en un mot, l'eclat que repandaient sur toutes les productions et les institutions d' Athenes sa Suprematie intellectuelle, la richesse de sa litterature et de sa poesie, la perfection de ses arts, rejaillissait aussi sur les Eleusinies.

H. — C'est ainsi que dans son panegyrique, Torateur Isocrate commence par vanter ces deux presenls de Demeter, la fecondite des champs et les initiations pour exalter ensuite l'influence decellos-ci, quioffrent a ceux qui s'y sont fait admettre des esperances plus düuces pour la vie et pour son issue : passage que Ciceron avait en vue sans doute, quand il complait parmi les choses les plus excellentes qu'Athenes eüt jamais produites, les mysteres de Ceres, qui apres avoir eleve les mortels, d'une vie grossiere et rustique a la veritable dignite humaine, leur aurait appris ä trouver une plus grande serenite dans la vie et de plus vasles esperances dans la mort. Lespoetcs abondent dans le meme

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sens ; l'auteur de l'hymne liomerique, Pindare, Sophocle tiennent le ineme langage : dans le monde inferieur, les inities ont une destinee tout autre que ceux quine l'ont pas ete: ceux-lä seuls qui connaissent l'origine de l'existence et de Täme, auront la felicite en parlage : tandis que les autres croupissent dans la corruption et la fange ! L'expression de Sophocle surtout, le plus energique des poetes grecs, senible avoir fait une profonde impression sur les esprits; Plutarque disait, que ses paroles avaient jete dans le decouragement plusieurs myriades d'ämes ; mais elles eurent aussi pour fruit de porter un grand nombre ä se menager cette consolation dci'niere, en participant aux niysteres pendant la vie. Cependant, on vit dans Athenes meme, le comedien Philetere parodier impudemnient les brillantes promesses du poete et de l'hierophante : Heureux, osa-t-il s'ecrier, heureux qui meurt au son de la flute; a ceux-lä seulement il est donne de faire Tamour en Hades!

12. — Les philosophes de leur cote, retranches d'abord dans un mutisme expressif, ne craignirent pas d'afticher ensuite ouvertement le bläme et le mepris dont ils fletrissaient ces sortes d'institutions. Le sophiste Prodicus, qui vivait ä Athenes du temps de Socrate, en faisant deriver exclusivement de l'agriculture les mysteres et meme tout le culte, sapait dejä, aussi impunement que purent le faire plus tard les Romains Cotta et Yarron, l'inviolable credit dont avaient joui jusqu'alors les Eleusinies. Socrate se fut sauve en laissant echapper un seul mot favorable ä ces mysteres si vantes dans sa patrie: rien n'eüt 6te plus propre ä convaincre ses compatriotes du peu de fondement de l'accusation qui causa sa perte, d'autant plus que dejä les mepris d'Alcibiade, son disciple, l'avaient rendu lui-meme suspect aux partisans des

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mysteres. On a cherche ä expliquerce silence, assurement premedite, par la supposition que Socrate ne fut jamais initie: mais cette hypothese n'a d'autre fondement qu'une equivoque de Lucien.

43. — La repugnance de Piaton pour les mysteres, revet un caractere plus significatif encore chez ce philösophe dont les ecrits ne laissent echapper aucun detail ni aucun avüntage de nature k interesser le bien public, et dont le langage est explicite quand il s'agit du maintien de toutes les parties de l'edifice religieux et de la dignite du Sacerdoce. Chez lui comme chez Socrate, on remarque, non-seulement l'abstention la plus complete de toute tendance favorable aux Eleusiens, mais un bläme formel de ces institutions : ainsi, il s'eleve contre la confiance aveugle des hommes, qui attribuent aux mysteres (Teletes), la vertu d'effacer les fautes et les iniquites, pour cette vie et pour l'autre, croyance accreditee par les etats les plus considerables ; il depeint comme un element de corruption et de desorganisation au point de vue de la murale et de la justice. Evidemment c'est d'Athenes et de ses mysteres ofticiels qu'ilentend parier: carx\thenes etait la seule ville importante de la Grece qui eütadopte ces institutions. La meme repulsion perce encore dans un autre passage de ce livre, oü Piaton bläme cette manie de reveler des details offensants pour la divinite ä quiconque voulait sacrifier un porc, c'est- a-dire, se faire initier aux mysteres d'Eleusis. S'il invoque ä l'appui de son Systeme de la transmigration des ämes les dogmes antiques des pretros, qu'on se garde bien d'y voirla moindre intention favorable aux Eleusinies, avec lesquelles ce dogme n'a rien de commun : il ne s'agit ici que des mysteres orphiques et dionysiaques, d'oü cette doctrine avait passe dans Ifes oeuvres des poetes. Les ecrits de Piaton trahissent d'aillcurs en maint en-

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droit cettc repugnance systematique : ainsi lorsqu'il enumere les migrations des ämes dans differents corps, suivant leur degre deperfection, il relegue dans la cinquieme categorie Celles qui se sont adonnees ä la divination et aux mysteres. Son Ironie n'epargne pas davantage les poetes mystiques : quelle plus noble recompense pourraient-ils donner ä la vertu qu'un delire eternel ! s'(^crie-t-il : ailleurs enfin, faisant manifestement allusion aux mysteres de l'etat, il dit : les mysteres veritablement parfaits sont ceux que celebre le philosophe, en s'abimant dans le souvenir et la contemplation d'une existence anterieure en Dieu.

14. — A un epoque plus rapprochee, l'opinion de Plutarque sur le meme objet, dut acquerir une haute importance. Esprit grave et religieux, doue d'une merveilleuse sagacite dans ses recherches sur les Clements constitutifs de la religion d'alors, il ne saurait etre suspect de partialite envers les institutions mysterieuses : il rattache meme aux mysteres l'esperanee ou la certitude d'une vie future. Sa femme pleure la mort d'une tille : il lui rappeile les Dionysiaques, oü ils avaient appris que l'äme continue ä vivre et ä sentir apres le trt^pas. Peut-etre n'avait-il en vue que les cultes mystiques de Lerne et de Delphes, ou meme les petits mysteresd'Agra;maisil n'estpas vraisemblable qu'ilentendit parier des mysteres privös d'Orphee. Ce qui prouve d'ailleurs le peu de cas qu'il faisait des Eleusinies, c'est qu'il prend Ceres et Proserpine pour des deesses de la lune et de la terre, dont les aventures et les voyages ne sont qu'une allegorie astronomique ; il attribue simplement aux premiers fondateurs des mysteres le but d'avoir voulu garantir par le silence impose dans les mati^res religieuses, la discretion qui doit presider aux affaires civiles. II declare enfm que les mysteres tiraient tout leur credit, de ce que les etresdont ils re-

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presentaientles aventures, n'etaient pas des dieux propres, mais des demons, ou des genies, les uns bons, les autres möchants et n'ayant d'autre mission que d'accomplir les ordres des dieux. Ce qui acheve du reste de demontrer qu'il avait bien en vue les Eleusinies, c'est la repugnance que lui inspirent les processions de Demeter et les obscenites dont elles etaient accompagnees. D'autres, au contraire, cites par Diodore, avaient conclu des mysteres que Demeter n'etait autre que la terre, la mere commune.

15. — Sans nos arreter aux declamations d'Aristide, qui composa, sous Adrien, un poeme emphatique sur l'incendie du temple d'Eleusis, production dont les phrases ampoulees ne sont que de creuses redites d'Isocrate, nous citerons encore parmi les Grecs seulement Diodore, Denis d'Hahcarnasse, et surtout le Stoicien Arrien. Dans l'opinion de ce dernier, l'homme n'etant admls k participer au sacrifice et aux prieres, qu'apres avoir subi des lustrations et des epreuves, et s'etre penetre d'avance de la majeste des ceremonies dont il allait etre temoin, les mysteres cT'Eleusis auront du tendre, dans l'intention de leur antique fondateur, ä la civilisation etä l'amelioration de la condition humaine: aucunemention du reste, d'une doctrine ou d'un enseignement quelconque rattache aux mysteres. Tandis que Plutarque plein d'horreur pour l'Euhemerisme, regarde les mysteres avec un souverain mepris, Diodore au contraire, imbu de tendances euhemeristes, qui percent ä chaque page deses ecrits, accorde ä cesinstitutions le temoignage leplus favorable. Ecoutez-le parier de celles de Samothrace : on assure, dit-il, que les dieux se montrent aux inities, qu'ils les assistent dansle peril et que les hommes retirent de l'initiation une plus grande crainte des dieux, qui les rend meilleurs et plus justes. Nous trouverons plus loin une autre reflexion bien remar-

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quable du mcme auteur. Le juif Philon, contemporain de Diodore, en jugeait tout autrement : il arrive souvcnt, dit-il, qu'on ne trouve pas un honnete honime pour se faire initier; mais en donnant de l'argent aux hierophantes, les vagabonds, les pirates et les debauches de toute espece trouvent aisement des femmes de mauvaise vie qiii se pretent ä cet office. Le jugement de Denis sur les mysteres ne leur est pas moins döfavorable : lui regarde comme un grand avantage que les Romains avaient sur les Grecs, de n'avoir pas souffert chez eux l'etablissement de ces sortes de cultes : ä ses yeux, la seule existence de ces mysteres, dont les fabu- Icuses legendes n'avaient que fort peii de bon, etait dejä un mal.

16. — Chez les Romains on peut citer ä propos des mysteres de la Grece, le jugement qu'en portaient Varron, Ciceron, le ciceronien Cotta, et du temps de Neron, le sto'icien AnnaäusCornutus. Varron, esprit vaste et penetrant, voue ä la recherce de l'inconnu, et habile ä en ^lucider les points les plus obscurs, nevoitdans les Eleusinies qu'un mythe allegorique des semailles et des travaux champetres: suivant lui, beaueoup de choses sont du domaine des mysteres, mais toutes se rapportent ä l'invention de l'agriculture. Cotta, le pontife platonicien,partageait le meme avis: si on restitue leur veritable signification aux actes et aux aventures des dieux, tels qu'on les voit racontes ou mis en scene dans les mysteres d'Eleusis et de Samothrace, on sera frappe, dit-il, d'y retrouver beaueoup plus de la nature des choses que de la nature des dieux : il ne voyait absolument dans les mysteres que des accidents de la nature : pour lui, les Cabires, les divinites des champset de laterresont des personn ifications d'agents naturels, et leurs aventures, leurs souffrances et leurs joies desallegories qui rentrent dans l'ordre physique.

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47. — Ciceron lui-meme, Süit qu'il traite ce sujet en orateur, soit qu'il le discute en philosophe, ne releve Jamals dans les mysteres, ni ce qui s'y prete le plus ä la pompe oratoire, ni meme ce qui sembte en etre comme le germe et l'essence, apres qu'on les a depouilles deleurs voiles symboliques etmythiques. D'un Cüte il s'approprie les expressions d'Isocrate, ou bien dans les discours contre Verres, il vante le culte mysterieux des deux deesses, ä qui les hommes doivent le principe et la conservation de leurexistence, l'exemple des lois et des moeurs, les bienfaits de la civilisation; tandis que dans un de ses traites philosophiques, il donne aux mysteres Teuhemerismepour germe et pour maxime fondamentale, On voit, dit-il, dans les traditions grecques, que ceux memes qui passent pour des dieux de premier ordre nesontarrives äcette condition divine qu'apres avoir vecu parmi nous ici-bas. Examinez, poursuit-il, de qui sont ces tombeauxdont s'enorgueillit la Grece: celui de Jupiter en Crete, celui d'Esculape en Arcadie, celui de Dionysos ä Delphes: souvenez-vous, puisque vousetes initie, de ce qui vous a et^ enseigne dans les mysteres, et vous en saisirez alors la portee dans toute son etendue, si vaste, que dans l'idee des sages, tous les dieux ensemble ne sont que des hommes, Kleves ä cette condition par l'admiration ou la reconnaissance de leur posteritö.

18. — Le sto'icien Cornutus se rencontre parfaitement avec Ciceron l'orateur. Les mysteres furent Instituts en memoire de l'invention de l'agriculture, qui fut le Signal de latransition ä la vie sociale, et en rejouissance des bienfaits qui en decoulent. Son illustre compatriote au contraire, le Platonicien Apulee, chaleureux partisan des mysteres et qui en avait approfondi tous les secrets, en se faisant initier dans le cours de ses voyages ä tous ceux des pays qu'il visitait, faisait grand

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cas des embl^mes et des talismans qu'il en avait rapportes. Auteur d'un roman celebre, compose presqu'uniquement en faveur des mysteres, il avait appris dans le cours de ses initiations qu'il existe au-dessus de tous les dieux, une d^esse supreme, maitresse de la nature entiere, qui est tout ensemble la reine des ämes, Ceres et Proserpine, adoree par differents peuples et dans les mysteres comme Isis, Cybele, Hecate, Junon, Venus, Diane.

19. — Le jugement des apologistes chretiens sur cet objet est empreint d'un bläme severe : ils demontrent k l'evidence que les enseignements et la representation des mysteres n'ont aucun rapport avec les dogmes de l'Eglise et que d'aucune fa^on ils ne peuvent aider ä leur Interpretation, ce dont ils n'eussent pas manque de se prevaloir. Ils regardaient plutot les mysteres comme les colonnes du Paganisme regnant et comme des ecoles de superstition, de corruption et d'immoralite. On a remarque qu'aucun apologiste chretien n'avoue avoir ete initie aux Eleusinies: Tatien cependant, en citant sesvoyages en differents pays et ses recherches approfondies sur les formes multiples du paganisme, dit expressement qu'il s'est fait recevoir aux mysteres; mais il serait etrange qu'il eüt precisement passe sous silence les plus fameux et les plus vantes, ceux d'Eleusis ; car il aftirme k ce propo^ queles Atheniens, qui avaient erige en mysteres l'enlevement de Gera et le deuil de Demeter en perdant sa fille, trouvaient encore toujours des gens qui se laissaient prendre ä ces impostures.

20. — Ensuite il y eut ä Athenes une societe chretienne qui devait compter beaucoup d'inities : Athenagore, le precepteur de Clement, etait d'Athenes et nous alaisse lesdetails les plus precis sur les mysteres : c'est ä Athenes qu'ecrivaient les apologistes chretiens

Quadrat et Aristide. Sans doute il n'etait pas difticilc a un auteur chretien qui tenait ä se rendre compte des traditions, ecrites ou orales de ses concitoyens, d'en verifier par lui-meme l'exaetitude ; il se rencontrait parmi eux nombre d'hommes, qui, blanchis dans l'etude des elements de la religion et de la philosophie pa'iennes, sans avoir pu reussir ä y trouver la paix du coeur et la certitude de l'esprit, venaient chercher le calme dans le sein de l'Eglise: et certes, ces hommes avaient connu dans le cours de leurs epreuves, cette institution generalement vantee commelafleur de lareligion grecque. Gr^goire de Nazianze habita longtemps Athenes pour y faire ses etudes, ä l'epoque oü l'empereur Julien entretenait avec l'hierophanteun commerce suivi. II serait tres-etonnant qu'ä une epoque oü la lutte entre le Christianisme et le Paganisme avait acquis le plus d'intensite, oü les ecrits et les controverses se disputaient le terrain avec le plus d'acharnement, un jeune homme avide de nouveaute, comme Gregoire, n'eüt jamais eu la curiosite d'interroger ses coreligionnaires entres dans la foi, ä un äge oü ils avaient du etre inities, sur le veritable objet des Eleusinies. Mais quand on entend cet homme s'elever contre les monstruosites de la Demeter des mysteres et aj outer: « je rougis de reveler au jourle my störe des tenebres : Eleusis et les Epoptes savent bien que s'ils taisent ceschosesc'estqu'elles sont dignesd'etres tues» , quand, dis-je, on entend ce langage, n'est-il pas permis d'en supposer l'auteur tres au courant de son sujet? Un paien lui-meme prendra soin de nous dire, qu'il arrivait souvent que les mysteres fussent reveles par des inities convertis au Christianisme : d'apres un usage frequent du temps de Libanius, les eveques chretiens, faisaient paraitre dans les assemblees publiques des jeunes femmes qui racontaient, pour les tourner en

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ridiculc, les mystercs des demons: ceux d'Isis, de Teiifant, (Zagreus), des Cabires et de Demeter.

21. — Clement d'Alexandrie, dont les appreciations sollt si favorables ä la philosophie grecque, que malgre lestendances hostiles qu'elle manifestaitä I'endroit du Christianisme, il n'hesite pas ä la proclamer un don insigne de Dieu et un agent de civilisation, Clement, dis-je, qui devait avoir sur les mysteres des notions Ires-completes, juge ceux-ci avec la plus grande rigueur. Ceux qui les ont institues ont seme dans la vie humaine des germes de vice et de corruption; car ce n'est qu'un vain tissu de mcnsonges et de jongleries : ici Ton adore un enfant mis en pieces, (Zagreus) ; la une femme desolee, (Demeter): ailleurs des objets que la pudeur interdit de nommer ; Tertullien, Arnobe, Eusebe et Firmicus ne s'expliquent pas d'une maniere moins explicite et plus favorable.

22. — Si grande que puisse paraitre la divergence d'opinions des Grecs, des Romains et des Chretiens sur cet objet, on voit qu'elle n'est cependant qu'apparente. Qu'on mette en regard tous ces temoignages, et qu'on se place au point de vue de leurs auteurs : on comprendra bien vite l'admiration ou le mepris de tel ou tel d'entr'eux, et le silence ou le bläme dos uns, l'eloge ou le langage des autres acquerront bientot une egale lucidite.

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