ORPHEE ET LES ORPHIQUES
23. — On s'accorde k regarder comme le premier auteur et le legislateur des mysteres en general et des dionysiaques en particulier, un heros thrace designe
par les Grecs sous le nom d'Orphee, qui reprösente en meme tenips la poesie religieuse ä l'epoque la plus reculee des temps fabuleux. Dans les lieux, comme Athenes, oü les mysteres avaient atteint le comble de la vogue, on le regardait comme le fondateur de ces institutions, le revelateur et l'initiateur par excellence des secrets ineffables, et l'on rendait en meme temps un culte ä Demeter, dont on le faisait le favori privilegie. Dans le reste de la Grece on associait la meme idee ä son nom : c est ce que prouvent et le temoignage de l'Ephore, et la statue d'Orphee conservee sur le Taygete, dans le temple de Demeter Eleusinique, ainsi que la figure de Telete, l'onction mystique personnifiee, placee sur l'Helicon k cote de celle du Heros.
24. — De fabuleuses legendes qui avaient cours dans toute la Grece, montrent Orphee descendant aux enfers et mourant d'une maniere tragique de la main des Menades. Ces recits oifrent avec les mysteres et le culte dionysiaques des analogies qui s'expliquent naturellement. D'apres les idees regnantes del'antiquite, amplement exposees dans Homere, les ombres menaient aux enfers une existence triste et obscure: bons et mechants, vices et vertus y etaient confondus sans Souvenir et sans distinction : quelques rares contempteurs des dieux y subissaient d'eternels chätiments, tandis que les favoris et les fils des dieux, relegues aux extremes confins de l'ocean occidental goütaient une douce immortalite dans l'ile Elysee. Les mysteres ötablissaient une tout autre disposition dans les mondes Interieurs et stimulaient d'une maniere bien autrement puissante l'esperance et la crainte : oü avaient pris naissance ces notions si opposees k la haute autorite d'Homere, sinon dans les recits de l'auteur meme des mysteres, temoin oculaire des . choses de l'autre monde, qu'il avait revelees aux habitants de celui-ci?
ET JUDAISME. 195
Le mythe d'Orphee descendu aux enfers n'a pas d'autre origine: le desir d'y revolr sa compagne et l'esperance de Ten ramener, en sont de simples accessoires.
23. — La legende d'Orphee mis en pieces par les Menades, recele le Souvenir d'unevenement historique, le culte issu de l'antagonisme de deux cultes differents d'un meme dieu. C'est par l'intermediaire des races phrygiennes qui enclavaient laThrace, que le culte du dieu duvin penetrade l'Asiedans sescontrees : caronsait qu'ä une epoque tres-reculee la Thrace et la Macedonie etaient en majeure partie peuplees de Phrygiens : le trait saillant de ce culte etait le delire orgiaque, qui entrainait ses adeptes aux plus sauvages extravagances, aux exces les plus honteux et les plus degradants. Comme consequence du mythe qui montrait le dieu prive pendant un certain temps de sa raison, les hommes qui celebraient son culte devenaient furieux sous son influence : cette rage fougueuse, suite naturelle de Tabus du vin, chez les femmes surtout, passait pour peu qu'elle degenerät en fureur permanente pour l'impression de la divinite : ce culte abominable devait exercer une bien terrible influence sur le sexe qui s'y livrait de preference, si l'on en juge par les recits relatifs aux troupes de femmes, Menades et Bacchantes, attachees ä la personne du dieu qui avait communique sa furie aux filles de Minyas, ä celle de Proetus et d'Eleuthere, ä Leucippe et äAntiope, et les hommes durent plus d'une fois maudir un culte, qui enseignait k leurs femmes et ä leurs filles ä regarder l'ivresse continuelle comme un 6tat agreable ä la divinite, de sauvages contorsions et de honteuses nudites comme des actes religieux. De \k ces sinistres legendes faisant d'Argos, oü l'on pretendait voir encore du temps de Pausanias les tombeaux des Bacchantes egorg^es, le
theätre d'une lutte sanglante, enlre lo culte du soleiK associe ä celui du heros Persöe et le culte naissant de Dionysos : de lä encore l'histoire de Penthee et des horribles exces qui signalerent cn Böotie riiitroductloii du nouveau culte.
26. — Dans la legende d'Orphee, misen pieces par les femmes thraces vouees au culte Dionysiaque, Mcnades ou Bassarides, il est impossible de meconnaitre la trace d'un antagonisme acharne entrc deux cultes rivaux, dont le plus jeune, le culte mystique d'Orphee, tendait de tous ses efforts ä abolir ou ä temperer la sauvage frenesie des femmes adonnees au plus ancien. Presque tous les recits, en effet, montrent la cause desa mort dans les mysteres introduits ou fondes par luien Thrace : ainsi le courroux de Dionysos, qui ne pouvait tolerer qu'on lui deniät impunement les honneurs que lui avaient rendus jusqu'alors les Menades, avaitfrappe de mort le temeraire novateur : ou bien, Orphee ayant cölebreles orgies dionysiaques avec des hommes thraces et dans un edifice consacre a ce culte, les femmes exclues de la solennite, s'emparerent des armes deposees ä l'entree du temple, et apres s'en etre servi contre le heros, elles jctterent ses membres k la mer. C'etait vouloir opposcr un culte mystique celebre par les hommes au culte bruyant et frenetique des femmes plongees dans le delire de l'ivresse. La mutilation d'Orphee et le genre de mort du dieu rappellent l'histoire de Penthee et ne sont apparemment qu'une broderie ajoutee plus tard au recit primitif : suivant une autre Version Jupiter le foudroya, pour avoir revele, dans les mysteres, des choses sacrees qui devaient rester ignorees du vulgaire.
27. — On a place le theätre de la fondation des mysteres d'Orphee et de sa mort, dans, le pays des Cicones, sur les cotes m^ridionales de la Thrace : laville la plus
ET JUUAISME. 197
importante de ce peuple etait Maronea, oü vinrent s'etablir plus tard des colons de Chios. Dans la suite, afin de sc menager un point d'appui dans l'histoire, on distingua deux Orphöcs Cicones: Tun fils d'i^agros, l'aine; l'autre le plus jeune d'une famille de onze enfants, le fondateur de mysteres. Cependant Diodore ränge les mysteres des Cicones et ceux de Maronea dans la meme categorie que ceux de Samothrace et d'Eleusis, et il les regarde comme parfaitement identiques avec ceux qu'on celebrait en Crete. En effet, la Thrace et Maronea en particulier, avait subi tres-anciennement l'invasion d'une colonie cr(itoise qui y avait introduit les orgies et le culte de Bacchus. On aitribuait k Maron la fondation de cette ville et l'importation de la vigne. Homere le cite deja comme pretre d'ApoUon et possesseur d'excellents vignobles : les anciens en faisaient un fils de la Cretoise Ariadne et de Dionysos ou de rOEnopion Cretois, Thomme du vin, ou du Cretois Evanthe, issu de Rhadamanthe et descendant d'OEnopion aussi bien que de Dionysos lui-meme : symbolisant ainsi dans sa personne l'introduction de la culture de la vigne et du culte de Dionysos, de la Crete dans le pays des Cicones,
28. — Eschyle donne une autre tournure a ce recit : d'apres lui, Dionysos irrite de ce qu'Orphee honorait comme le plus grand des dieux Helios, qu'il nommait aussi Apollon, souleva contre lui les Bassarides, qui le mirent en pieces. Du reste, loin de contrarier l'idee generale qui rattache au nom d'Orphee l'exercice du sacerdoce Dionysiaque, ce fait confirme au contraire la propagation par ce heros d'un nouveau culte mysterieux : c'est sans doute par l'identification, consommee on Crete, dL\ dieuHelleno-Thrace du vin avec l'egyptien Osiris, que le Dionysos Orphique devint dieu solaire, Helios, comme il est aussi qualifie dans les poesies or-
PAGANISME, ETC. T. I. q
i i)S PAGANISME
phiques. G'est un fait dont temoignent plusieurs cultes locaux et dont le langage des poetes et des philosophes se trouve lui-meme empreint. Les Eleens honoraieiit Dionysos, l'objet supreme de leurs hommages et de leur culte, comme le soleil; ä Rhodes, oü le culte d'Helios etait dans le principe completement distinct de celui d'ApoUon, ilvintun temps oü Helios et Dionysos furent confondusentr'eux et neformerent plusqu'une seule et njeme divinite. Un vers, portant le nom d'Eumolpus et qui appartient certainement au cycle des mysteres, le iiomme le dieu brillant ä la face rayonnante et enflammee.
^9. — Mais l'Apollon, allie de la sorte ä Dionysos et par suite ä Helios, ou parfois meme confondu avec lui, n'est plus le dieu ordinaire de l'Achaie et de la Doride, fils de Leto, mais un dieu cretois, dont le culte s'etait transmis en Grece par des colonies cretoises etablies ä Kressia, en Phocide et ä Delphes, et duquel Homere ni Hesiode n'avaient aucune connaissance. Cet ApoUon etait fds de Corybas, issu lui-meme de Cybele et de Jasion, connu en Arcadie, en Samothrace et en Crete, et gräce ä cette filiation appele ä remplir un role dans le culte asiatique de la Grande- Mere : aussi en fit-on le pere des Garibantes, (Guretes en Grete), tour ä tour regardes comme des gen i es de l'ordre des demons, ou comme des pretres humains voues aucultedeGybele.Son existence en Crete trahissait l'origine plirygienne du culte de Rhea ou Gybele : l'Attis-Sabazios phrygien ne difterait pas au fond de ce personnage et cette conformite le rapprochait singulierement du Dionysos Gretois,qui ne devait lui-meme son origine qu ä une identification d'Osiris avec l'Attys-Phrygien ou avec Gorybas : tous deux tenaient de leur origine ou de leur fdiation une nature sid^rale, qui parait avoir ete dans le principe totalement etran-
ET JLDAISME. 199
gere k TApollon homdrique, au dieu de rAchaie et de la Doride, aussi bien qu'au dieu Grec des vendanges, Dionysos. Tous deux sont associes dans la conception astronomique : Apollon est le soleil supreme, dieu de la lumiere de l'hemisphere superieur: Dionysos est le soleil du monde inferieur, le dieu de l'hemisphere d'en bas : ce qui montre comment Maron put cumuler le double sacerdoce d'Apollon et de Dionysos, et combien il devint facile de les confondre eux-memes en une seule divinite solaire, Helios.
30. — Ces reflexions sont de nature ä jeter un grand jour sur l'etroite connexion des cultes d'Apollon et de Dionysos ä Delphes, qui avait emprunte son culte d'Apollon k la Crete : le tombeau de Dionysos s'y trouvait place pres du trepied de la Pythie apollonienne: le sanctuaire tout entier etait consacre aux deux divinites et l'on y sacrifiait ä toutes deux. Chaque ann^e les Thyades attiques, unies aux filles de Delphes, venaient c^lebrer lesorgies des deux dieux sur la cime du Parnasse: la ville de Phlie en Attique honorait meme un Apollon issu de Dionysos: aussi les deux dieux echangeaient-ils frequemment leurs attributions respectives, et deja Herodote remarquait avec etonnement la grande analogie de l'oracle dionysiaque de Thrace, avec l'oracle apollonien de Delphes.
31. — II n'y a donc pas lieu de s'etonner que l'Orphee d'Eschyle fut etranger au culte de Dionysos, le dieu furieux du vin : il y substituait celui d'Helios, divinite solaire, dans laquelle les myst^res venus de la Cröte associaient Apollon et Dionysos, mais sans les confondre, Tun presidant ä la lumiere du jour superieur, l'autre k la clarte du monde inferieur : Macrobe fait observer que cette distinction etait scrupuleusement respectee dans les mysteres; c'est de lä que prit naissance l'equivoque qui confondit Apollon et Helios
200 PAGAMSME
en l'identifiant avec Bacchus : c'est ainsi qu'Euripide donne le nom de Bacchus ä Apollon et que le theologue Aristote declare que ces deux noms s'appliquaient ä une seule et meme divinite.
52. — Orphee, ou le corps sacerdotalquecenomparait avoir personnifie, avait donc introduit de la Crete en Thracc, le cultc nouveau de Dionysos: en Crete on en faisait un disciple des Dactyles Ideens, pretres voues au culte de la grande-mere, dont l'Ida phrygien avait ete le berceau, ou encore, car le nom de Dactyles avait plusieurs acccptions, portion des anciens habitants de la Crete, qui y avaient introduit ce culte de la Phrygie, leur pays natal. Suivant une autre version, Orphee aurait ete lui-meme en Egypte oü il aurait acquis la connaissance des dogmes religieux du pays : la conclusion la plus plausible qu'on puisse tirer de ces dift'erentes donnees, c'est quo les dogmes sacres, Importes de la Crete par l'ecoleOrphique, dans la Thrace et plus tard dans l'Hellade, sous forme de mysteres, eiaient nes dans cette ile du melange de la conception egyptienne d'Osiris avec les traditions religieuses de la Phrygie.
35. — Au culte de la grande deesse dela nature, de la phrygienne Cybele, presqu'identique avec la cretoise Rhea, culte repandu dans toute la haute Asie, s'associait celui d'une divinite male, honoree tour a tour comme serviteur favori, fils meme de ladeesse, sous le nom de Corybas, d'Attis et de Sabazios. Ce dieu introduit dans la mythologie grecque, s'identifia, tantot comme fds de Kronos avec Jupiter, tantot, et c'etait l'idee la plus accreditee, avec Bacchus son fils; mais c'etait dans l'origine un dieu phrygien, prepose auxmontagnes et honore en Thrace particulierement, comme dieu du soleil, surnomme Hyes, en qualite de ♦naitre de la nature humide, II personnifiait aussi la
ET JLn.MSMK. 201
tbrce naturelle qui' produit les fruits: la periode de Suspension de la vie vegetative fut symbolisee dans le dieu, se mutilant lui-meme, soit spontanement, soit sous l'empire de la contrainte exercee sur lui par la grande decsse de la nature et de la terre: iL possedait aussi un culte orgiaquc, mais tout ditierent de celui que la Thrace rendait au dieu du vin, et dans lequel n'intervenaient k aucun titre les Menades.
34. — En Crete on le disait fils de Jupiter et de Persephone, ou Dionysos-Zagreus, identique avec l'Adonis de la Syrie et de Chypre, qui etait comme lui une personnification de la nature vegetative, mais qui representaiten outre, l'astre fecondant dont la lumiere favorise la fertilite et la croissance. Outre cette analogic d'attributions, Adonis fut regarde par plusieurs comme identique avec ce Dionysos. Plutarque fait observer que cette identite se trouvait parfaitement symbolisee dans les rites du culte : d'un autre cote il offrait une atiinite si prochaineavec l'Osiris Egyptien, que Cypre et Amatonthe l'honoraient sous ce nom et lui consacraient uu culte emprunte a l'Egypte, et qu'ä Byblos, un des foyers les plus importants du culte d'Adonis, on pretendait avoir decouvert le tombeau d'Osiris. Les Alexandrins eux-niemes signalerent plus tard une connexion intime 'entre les deux dieux, et la meme idoleservit ä la fois au culte commun d'Adonis et d'Osiris.
oo. — Dans la haute Asie, Attis ou Sabazios n avaient pas plus la vigne pour attribut, qu'Osiris en Egypte, oü on ne le pretait du reste ä aucune divinite; mais en Crete tous deux se confondaient avec Dionysos, bien que celui-ci paraisse avoir toujours ^te isole du dieu thrace primitif, et du dieu des pasteurs et des champs honore en Grece dans les Ascolies et les Anthesteries. La fable qui montre Dionysos en etat de demence, venant trouver dans la haute Asie Rh^a ou Cybele, qui
l'initie k sesorgies, apres l'avoirgueri etpurifie, couvre un fait aussi interessant que significatif : c'est que par une metathese, assez frequente, on attribua au dieu lui-meme les vicissitudes de son culte ; le fait historique depouille de ses voiles mythiques apparait dans tout son jour, et laisse voir le culte de Dionysos Thrace et Beotien, comme une derivation du culte phrygien d'Attis et de Cybele. Car l'orgiasme de celui-ci etait, comme je Tai remarque plus haut, tout diiferent de l'orgiasme bacchique : Tun et l'autre admettaient l'exaltation poussee jusqu'au delire, l'abandon aveugle aux passions physiques, puissamment enflammees et habilement excitees;mais la frenesie du culte phrygien, tournee contre le propre corps, la mutilation et l'emasculation volontaires n'existaient pas dans les anciennes orgies dionysiaques, oü les femmes, qui en etaient les principales hero'ines, se livraient sous l'influence du vin aux plus sauvagesextravagances. Dionysos n'etaitplus alors que le fils de Rhea, dans le culte de laquelle le cri de Bacchus se mele au ton grave de la flute phrygienne : i 1 n'est plus que l'enfant de l'Ida, se divertissant avec sa mere, Rh^a-Cyb^e, au joyeux roulementdes tambours. 06. — Cependant le Dionysos orphique offrait avec rOsiris egyptien une si grande anaiogie, qu'on pourrait regarder celui-ci comme le prototype de l'autre. Dans la conception egyptienne, Osiris personnifie le principe generateur et fecondant de lanature: il est en outre comme Adonisun dieu heliaque, le dieu des mänes, le dominateur et le maitre du royaume des ombres, le soleil d'hiver. Typhon son frere et son ennemi le plus acharne, le met traitreusement a mort et lacere son cadavre. Sa mort et ses souffrances avaient revetu en Egypte un caractere mystique, et il parait meme que tous les mysteres celebres dans les diverses contrees du Nil avaient plus ou moins directement trait
ET JUDAISME. ^05
a Osiris et ä ses aventures. Le boeuf Apis passait pour son incarnation vivante, recelant son äme, et le dien lui-meme etait honore et represente sous une efiigie boomorphique : Horus enfin n'est qu'un Osiris plus moderne revetant l'aspect d'un heros fameux par ses combats et ses victoires. Le mythe d'Osiris etait si antique en Egypte et si repandu,comme on peut en juger d'apres les inscriptions, qu'on ne peutraisonnablement songer ä en faire une conception derivee de la Grece. G'est au contraire le Dionysos orphique ou Zagreus eomme un emprunt fait par la Grece ä l'Egypte : cette transmutation s'opera plus tard pour Isis, et posterieurement ä Alexandre, la legende de la deesse egyptienne s'enrichit de plusieurs traits empruntes ä la Demeter grecque. G'est ainsi qu'Osiris lui-meme fmit par revetir des attributs fort eloignes de la conception primitive et qu'il devint en Grece, l'inventeur de lavigne.
57. — Dans le principe Dionysos-Zagreus appartenait donc aux dogmes cretois: Euripide fait dire ä un choeur de pretres de cette ile, qu'il est l'oint du Jupiter ideen et du nocturue Zagreus. Un ecrivain du 4'^" siecle nous a transmis cette tradition, conservee sous les volles euhemeriques des anciens recits cretois, et dans laquelle Diodore lui-meme remarquait dejä de frappantes analogies. Dionysos ötait fils adulterin du roi de Crete, Jupiter: celui-ci en quittant ses etats avait laisse au jeune enfant le trone et le sceptre ; mais Hera, sa belle-mere, ayant reussi ä l'attirer par l'appät de quelques joMets, hors du palais oü il etait en sürete, les Titans, ses serviteurs, le firent mourir, et l'ayant coupe par morceaux, ils jettörent ses membres dans une chaudiere et les devorerent: le coeur fut soustrait par Athene, soeur de l'enfant, qui le rendit au perelorsqu'il fut de retour. Gelui-ci foudroya les Titans, et enferma le cceuT de Zagreus dans une Image de plätre faite ä sa
204 PAGAMSME
ressemblance. Depuls cette epoque, la Crete celebra les Trieterides: dans ces fetes religieusestous les incidents de la vie et de la mort de Zagreus se trouvaient rappeles: on dechirait ä belles dents les chairs crues d'un taureau, et Ton y portait en procession, au milieu de ceremonies orgiaqiies, le coffre oü Pallas avait cache le coeur de son jeune frere. Diodore affirme egalement qiie, suivantlestraditions cretoises, le divin enfant etait ne dans l'ile, et que Jupiter l'avait engendre de sa fille Persephone qu'il avait seduite, dcguise en serpent.
58. — La legende d'Osiris semble se confondre ici avec Celle de Zagreus: ce que Typhon accomplit dans l'une ä la tete de 72 complices, les Titans le firent dans l'autre: d'un cote c'est la reine d'Ethiopie qui est Tinstigatrice du crime: de l'autre c'est Hera: Tun et l'autre deviennent en mourant des dieux infernaux, ce qui donne Heu ä Hesychius, de regarder le nom de Zagreus comme un equivalent de Dionysos-Chtonien, Comme Osiris est adore dans le boeuf Apis, dont le Corps est son sejour permanent parmi les mortels, de meme Dionysos chez les Grecs, est souvent represente sous une forme boomorphiquo ou muni de cornes de taureau : souvent meme on lui donne cette epithete et il est invoque comme tel. Mnaseas affirme que le nom d'Epaphos, qui n'est que celui d'Apis grecise, s'identifie a la fois avec Osiris et Serapis et avec Dionysos. L'opinion de Diodore, soutenant que c'est ce Dionysos, fils de Jupiter et de Persephone ou de Demeter, qui enseigna le premier l'art d'accoupler les ba'ufs au joug, n'est au fond qu'une exegese euhemerique de son Symbole tauromorphique: c'est dans le meme esprit qu'il affirme que Dionysos ne fut divinise par les hommes qu'üi cause de ce grand bienfait. Delphes, dont nous avons vu deja les rapports intimes avec la Crete,
ET JÜDAISME. 205
avait rocu Icsrestesdu dien lacere : des l'an 306 av. J.-C. Philüchore faisait dejamentiondutombeauqu'on voyait sous Ig trepied d'ApoUon, dans Ic temple de ce dieu : les cinq Hosii y celebraient un sacrificc secret, et les Thyades eveillaient le Dionysos Licnite mort, ou seulemeiU endormi, dans le langage euhemerique : il tiraii ce surnoni du van, qui rappelle encore d'une maniere frappante la legende d'Üsiris, car c'est aussi dans un van qu'Isis avait rassemblö les membres epars de son epoux. En Crete memelcs mysteres relatifs aux aventures de Zagreus avaient un cachet phrygien etorgiaque: un taureau vivant etait dechire avec les dents : pendant la procession du coffre sacre, les assistants faisaient retentir l'air de cris de douleur, qu'ils accompagnaient de contorsions furieuses, exprimant ainsi, de meme que les Asiatiques aux fetes d'Attis et d'Adonis, les sentiments de deuil, dont les penetrait la mort du dieu.
59. — Plusieurs auteurs ont voulu isoler ce mythe de Dionysos mis en pieces pour le rapporter u une epoque plus recente : Pausanias entr'autres pretend que le pretre orphique Onomacrite (vers 560. av. J.-C.) est le premier, qui ait attribue aux Titans l'initiative des cruautes exercees contre Zagreus ; mais en supposant meme que Pausanias ne connüt pas de poete anterieur qui eüt cite les Titans comme auteurs de ce crime, tout au plus pourrait-on en conclure, qu'avant Onomacrite, cette partie de la legende, conservee dans les mysteres, n'avait pas transpire encore dans la vie publique et dans la poesie. Mais cette hypothese n'est rien moins que fondee et le recit doit remonter ä une epoque beaucoup plus reculee, puisque Terpandre deja citait un Dionysos, fils de Jupiter et de Persephane: le tombeau de Delphes, de l'opinion commune des Grecs et d'Herodote lui-memc, que Dionysos etait l'Osiris
206 PAGAMSME
Egyptien, confirment la haute antiquite de la legende de Zagreus. II est clair que le dieu Grec du vin n'a pu s'identifier avec Osiris, puisque les Egyptiens etaient bien loin de preter ä celui-ci, qui etait leur divinite supreme et par excellence, i'invention d'un breuvage dont ils regardaient l'usage comme impie et criminel : c'estledogme mysterieux de la laceration de Dionysos qui eut pour consequence de l'eriger en dieu du monde inferieur. Herodote qui ne vivait que quelques annees apres Onomacrite, disait que les Egyptiens reconnaissaient pour dieu des enfers Dionysos avec Demeter (c'est ainsi qu'il designait Isis). S'il n'avait pas eu en vue l'idee de Zagreus, le Dionysos des mysteres, il aurait plutot assimile Osiris, que les Egyptiens representaient communement sous la forme ithyphallique, ä l'Hermes des Grecs: Eschyle aussi nomme dejä le dieu des enfers Zagreus, et un auteur plus ancien que ceux-ci et qu'Onomacrite lui-meme, Pherecide, vers 544 av. J.-C, semble avoir egalement connu ce mythe. Son Ophionee, dieu serpent, engendre par l'amour de Jupiter et de Chtonia, (Persephone),qui avait ete le guide des dieux dans une guerre oü il finit par succomber, offre une etroite analogie avec le Zagreus, ne de Jupiter deguise en serpent et de Persephone : enfin on savait fort bien ä Delphes que le Licnite qui y etait enterre et adore n'eiait autre qu'Osiris: aussi Plutarque disait k Clea, qu'en sa qualite de grand' pretresse des Thyades de Delphes, dejä initiee au culte d'Osiris par son pere et sa mere qui avaient servi Bacchus Licnite, l'une comme Hosios et l'autre comme Thyade, eile devait posseder une connaissance parfaite de ces choses.
40. — Les Cretois voyaient une preuve de la haute antiquite de leur culte mysterieux dans ce fait que les rites et les revelations, tenus secrets dans les Instituts
ET JUDAISME. 207
mystiques des Cicones ou de leurs successeurs, eu Thrace, en Samothrace et k Eleusie, se pratiquaient chez eux au grand jour, et que chacun pouvait y assister Sans condition. Le sujet de ces fetes publiques etait encore la mise en scene, teile que nous l'avons decrite, du mythe de Zagreus. Nous retrouverons plus loin le caractere mystique que revetait cette legende dans les Eleusinies de Samothrace et d'Athenes. C'est ainsi qu'ä Maronea, oü residaient les anciens Cicones, ii existait des traditions mystiques, identiques a Celles de la Crete et qu'Orphee aurait apportees lui-meme en cet endroit. Quoique l'histoire ne mentionne rien de positif ä cet egard, l'existence et la propagation de ces traditions n'en est pas moins confirmee par les recits connus, qui montrent le cultedionysiaqueapporte dela CreteäJMaroneaouIsmaroSjCn meme tempsquelavigne.
41. — Le mysticisme gree se presente donc comme originaire de la Crete, d'oü il se propagea simultanement en Thrace et en Hellade, (Delphes), exergant une influence toujours plus marquee sur ces pays et sur ceux qui les avoisinaient, Lemnos ou Samothrace, et Athenes. On congoit que ce developpement ne fut pas l'ffiuvre d'un seul homme, mais on ne peut fonder aucune certitude historique sur la personnalite mytliique d'Orphee. Tout ce qu'on sait ä cet egard, c'est qu'une classe ou un College d'Ascetes, les Orphiques, apres avoir ete l'instrument le plus actif de cette propagande, en devint aussi le point d'appui et le centre, oü se perpetua la succession orphiquc et autour duquel vinrent se grouper et se rallier les sectes isolees.
42. — Pour Herodote, les Orphiques et lesPythagoriciens sont la personnification de cette ecole: ces derniers qui s'etaient repandus en Grece, des l'origine de leur association dans]aGrande-Grece,versoOOav. J.-C, adopterent les traditions et les idees religieuses orphi-
ques et bacchiquos: unc foule de dogmes,parait-il, qui avaientete jusqu'alorsdudomaine exclusif desmysteres ou des Colleges religieux qui y etaientattaches, passerent bientot dans la litterature et devinrent, mais seulement apres le siecle d'Eschyle, le domaine des intelligences d'elite. Certes les Pythagoriciens ne creerent pas les doctrines orphiques ou bacchiques : ils les trouverent etablies et ils s'en emparerent, guides en cela par le besoin qu'ils eprouvaient de donner k leur dogme si important de Timmortalite, une base et une garantie religieuses, dont les dogmes populaires et epiques ne leur offraient aucun element. Les traditions sacrees d'Orphee et de Baccbus, leur fournissaient au contrairc une Solution satisfaisante de ce probleme; car bien que les anciens Orphiques n'eussent pas formellement introduit dans leur cycle legendaire, le dogme Egyptien de la Metempsycose, on ne peut nier cependant que leurs doctrines ne s'y pretassent et que ce Systeme ne put se rattacher aisement au mythe de Zagreus.
43. — Le plus ancien des Orphiques dont l'liistoire fasse mention est le Pharmaque CretoisEpimenide, qui fut appele ä Athenes vers l'an 612, pour purifier la ville et le peuple et les delivrer de la })este survenue apres le meurtre des partisans de Cylon. Son genre de vie conforme aux traditions orphiques, la sciencequ'on lui attribuait dans les mysteres, jointeaTidee qu'il etait luimeme un des Curetes, et l'auteur de la Genese des Curetes etdesCorybantes, toutes cescirconstancesprouventamplement qu'il sortait de ces ecoles mystiques venues de l'Egypte et de la Phrygie, et depuis longtemps llorissantes dans sa propre patrie. Sa mission elle-meme est unc preuve de plus des antiques rapports qui reliaient l'Attique avec la Crete et qui trouväient sans doute plus d'un point de contact dans les mysteres celebres de
ET JLDAISME. 209
part et d'autre. Que Pythagore lui-meme fut Jnitie ä Lcibithra, par le pretre Aglaophanos, aux mysteres d'Orphee, c'est un detail beaucoup plus moderne et que iious laissons u i'ecart : le plus ancien Pythagoricien connu comme Orphique fut Cecrops: apres lui vinrent Brontinus et surtout Onomacrite que nous avonsdeja cite. Ce dernior fonda ä Atheiies un oracle dont le but etait tout politique et fut, sclon toute apparence, un dos principaux auteurs des poesies et des hymnes orphiques: le pocme le plus celt'bre en co gen re fut celui des initiations dans lequel Onomacrite compila et classa methodiquement toutes les legendes de Zagreus.
44. — Aux doctrines orpbiques se rattachait un genre de vie designe sous le meme nom- et dont les preceptes d'abstinence et de continence etaient dgalement communs aux mysteres : de lä ce mot de Diogt>ne: que Pythagore, c'est-ä-dire, l'ecole pythagorienne, avait prescrit aux liommes de fuir toutes ces choses que les pretres eloignaient dans les temples de raccomplissement des mysteres, par exemple, l'attouchement des cadavres et des femmes enceintes, qui devenait pour i'homme un cas de souillure et d'impurete, et l'ingestion de certains aliments teile que la chair des ruminants ou des animaux morts, Celle de certains poissons, les ceufs et les feves. Toutes ces prohibitions avaient une base religieuse dans les legendes sacrees : quand il fut prescrit, bien apres la naissance du Pythagorisme, d'honorer les dieux par la purete, cette puretc ne consistait qu'en des pratiques tout exterieures, aspersions ou ablutions, passees dans les moeurs publiques, et empruntees, non aux doctrines pythagoriciennes, mais aux Instituts mystiques eux-mcmes : l'idee qu'on se faisait de cette Obligation a ete bien rcndue par Euripide: uu
i210 PAGAMSME
pretre initie aux mysteres locaux, depeint k un clKjeur de Cretois sa maniere de vivre: je mene une vie pure, dit-il, parce que je suis l'oint de Jupiter Ideen et du tenebreux Zagreus: parce que je celebre le rüde festin de la chair, (la laceration du Dionysos-Taureau et la raanducation de sa chair,) parce que je porte les torches de la mere des monts, (Cybele), et que je suis l'oint sacre des Curetes: revetu d'ornements brillants, je fuis la naissance des mortels, je me garde de toucher leur cercueil et je m'abstiens de tout aliment provenant des animaux(i). Lerespect de la vie des etreset l'alimentation vegetale, etaient des preceptes fondes sur la metempsycose : aussi beaucoup d'Orphiques, apres s'etre nourrisdela chair du taureau mysterieux,s'abstenaient scrupuleusement de tout aliment tire du regne animal : c'estpour celaquelememe tragique metdans la bouche de Thesee ces paroles ironiques qu'il adresse ä son fils, supposeorphique: votre festin languit, faute de viandes: rendez plutot hommageäl'Orphee Bacchus. Selon toute apparence enfin, la defense de porter des vetements de laine, ou du moins d'entrer dans un temple ou de se faire inhumer ainsi vetu, defense signalee dejä par Herodote, comme commune aux Egyptiens, aux Orphiques,aux Bacchiques et aux Pythagoriciens,avait passe de l'Egypte en Crete et en Grece, avec quelques autres particularites du culte d'Osiris. II en est de meme de la Prohibition des feves, indiquee dans les lois de Pythagore: c'etait egalement un precepte orphique, ap-' porte de l'Egypte, oü les pretres regardaient ce legume comme si impur, qu'ils n'osaient meme pas le regarder ; ce precepte avait aussi beaucoup d-'autorite dans les mysteres: un vers orphique disait : on devrait craindre autant de manger une feve, que de devorer la tete de son propre pere. (1) Eurip. Hippol. 949. •
ET JUDAISME. 211
45. — Aucun temoignage ne prouve qu'il ait existe ä aucune epoque, cn Grece, un corps (rOrphiques constitues en association reguliere : ceux qui portaient ce nom, etalent ou des pretres, ou des acolytes attaches aux cultes mysterieux qui se celebraient en divers endroits, ou des disciples de l'ecole pythagoricienne, appartenant surtout ä cette classe d'adeptes, qui, des les beaux jours de la secte, avait accapare l'autorite religieuse et s'etaieiit separes des deux autres: celle des politiques et celle des speculatifs.
46. — Nous connaissons dejä le mythe de Zagreus, noyau etgerme de tous les dogmes orphiques, et nous l'avons etudie sous l'aspect euhemerique dont la Crete s'etait plu ä le revetir: comme ce mythe est d'une importance decisivepourl'intelligence des mysteres, nous allons nous en occuper de rechef. Dionysos Zagreus, fils de Jupiter et de Persephone, enfant de predilection de son pere, comble d'honneurs par lui , tronait ä seSj cötes et langait dejä la foudre, ä l'epoque oü Apollon et les Curetes le gardaient contre la Jalousie d'Hera: secondee par les Titans, qu'elle avait excites, eile reussit neanmoins ä perdre l'enfant: les Titans, la figure couverte de plätre, se glisserent dans sa retraite, l'attirerent par l'appät de quelques jouets brillants, puis s'elancerent tout ä coup sur lui : en vain Zagreus resiste et cherche ä esquiver ses bourreaux, en subissant plusieurs metamorphoses : ceux-ci s'emparent de lui, le mettent en pieces, jettent ses membres dans une chaudiere et les devorent. Le crime consomme, Jupiter avale lui-meme le cceur de son fds, derobe par Pallas, et il en congoit la semence d'oü doit naitre le second Dionysos, le Thebain. Sur l'ordre de Jupiter, ApoUon reunit les restes incomplets de Zagreus et les enterre: suivant un autre recit, Rhea ou Demeter, qui etait sa mere, rassemble elle-meme les membres
de son fils et lui rend la vie : un jeune Dionysos renait: c'est le heros du mythe. De la cendre des Titans foudroyes par Jupiter, naissent enfin les hommes, dont la nature herite ainsid'un double principe, bon et mauvais, Dionysiaque et Titanique,
47. — Dans la suite les Orphiques en vinrent insensiblement ä donner un tour pantheistique aux aventures et aux metamorphoses du jeune dieu. La divinite, dit Plutarque, bien qu'immuable et eternelle de sa nature, se meut cependant dans une suite de transformations et par le developpement de ses phases, en prenant des forces, des etats et des modes divers, eile devient ce qu'on nomme le monde. Le mythe orphique en montrant l'homme forme de la substance de Dionysos melee ä la poussiere des Titans, fournit plus tard un argument au dualisme öthique de l'homme, et donna jusqu'ä un certain point l'explication de ce melange de bien et de mal inherent ä sa nature. En faisant pressentir ä l'homme qu'il etait issu du sang divin de Dionysos, l'ecole orphique, specialement vouee au culte de ce dieu, semble avoir eu pour but de rappeler ä l'homme le besoin d'entretenir en lui cette essence divine. Ces traditions montraient en meme temps les souft'rances et les peines des mortels comme une consequence de leur filiation titanique; c'est la faute originelle d'une existence anterieure, que les Arnes doivent expier, enchainees au Corps comme dans une prison ou un tombeau, sans qu'il soit permis a personne d'abreger spontanement la duree de l'expiation terrestre du crime titanique qui souillait sa naissance : doctrine que Philoläus, instruit par les anciens theologues et les voyants, ainsi que Piaton et Jamblicus, deduisaient deja des mysteres.