L'affranchissement de la Grece, proclame par
(1) Tacit. aiinal. "2 15 •
Neron ne subsista que jusqu'ä Vespasien. Cependant l'existence de villes libres, jouissant de privileges municipaux, de tribunaux indigenes et d'assemblees provinciales, le maintien de la plupart des lois et des institutions grecques, toutes ces concessions jointes au caractcre officiel dont la langue grecque etait restee en possession, offraient encore aux descendants des vieux Hellenes, abätardis par le melange des races etrangeres, les apparences et les iJlusions consolantes d'une nationalite indigene. Ils voyaient encore leurs amphictyons se reunir, l'areopage cherchant k ramener dans Athenes les anciennes coutumes, et les delegues des federations de rAcliaie, de la Beotie et de la Phocide rassembles pour deliberer en commun sur leurs interets. II n'est donc pas etonnant que voues au culte de leur passe, meprisant les etrangers, admirateurs exclusifs de leurs produits, ils l'ussent toujours aussi jaloux de maintenir chez eux la fiere et antique distinction des hommes en Grecs et Barbares : neanmoins tous ces Hellenes que l'amour du lucre poussait ä Rome y furent accueillis avec un froid dedain, comme des aventuriers fameliques, et l'on s'empressa de les releguer avec ces etrangers qui, venus des contreesde l'Egypte et de la Syrie, parlaient egalement la langue grecque.
15. — La prosperite et la population de l'Italie ellememe avaient recu de profondes atteintes de l'oppression de Rome et de son influence destructive. Bien avant le commencement des guerres civiles, des peuplcs entiers avaient dtc extermines dans les longues et sanglantes lüttes dont l'Italie centrale et meridionale fut le theätre, pendant les 10 annces qui s'ecoulerent de 90 a 80 av. J.-C. La Peninsule vit de nouveau la fleur de sa population ravagee par d'immenses desastres. La guerre des Italiens contre Rome moissonna plus de
500,000 jeunes gens^: il ne rostait presque rien des habitants du Samnium et de l'Etrurie: les langues Sabine, Etrusque, Veneteetaient ouperduesousurlepoint de s'eteindre : l'ancienne population agricole, extirpee en quelque sorte du pays, etaitmiserablement suppleee par des esclaves ä qui leurs maitres confiaient la culture de leurs Lalifonds. Non moins funeste ä la prosperite publique etait le Systeme des colonies militaires, dont Octave fit l'application sur une grande echelle, en combinant l'occupation du pays par ses o4 legions avec l'expulsion des anciens proprietaires : on lui reproche d'avoir livre presque toute l'ltalie k ses veterans (i). Ces masses de soldats transplantes dans un pays nouveau, Sans goüt, sans aptitudes pour la vie rangee et domestique, deperissaient rapidement (2). Ils ne pouvaient d'ailleurs offrir aucune espece de compensation pour ces soixante-trois villes, qui avaient perdu toute leur population, dans Tintervalle ecoule entre la dictature de Cesar et les preraieres annees d' Auguste, et qui , depouiilees d-e leurs possessions territoriales, marchaient ä grands pas vers leur ruine. Independamment de ce fait, Auguste avait fait passer en uneseuleannee 120,000 Colons de l'ltalie dans les provinces (ö). Ajoutez a ces causes devastatrices une emigration permanente qui poussait spontanement ou forcement vers Rome ou sur les points recemment incorpores a l'empire des masses d'individus : les uns aftluant ä Rome pour s'y faire nourrir aux depens du tresor et participer aux distributions de ble, les autres allant exercer dans les provinces un etat lucratif ou s'associer aux mille speculations mercantiies qui y pullulaient. Les marchands
(1) Appian. bell. civ. 3, 12. ss. p. 728. — Suetoii. Aug. l.>. (2)Tac:t. annal. 14,27.
(3) Monura. Ancyraa.
Italiens avaient des comptoirs dans toutes les villes, jusqu'en Arabie, jusque chez les Marcomans et lesCherusques (i). Neanmoins l'epuisement successif et toujourscroissant de l'Italie, constituaitpour tout l'empire, la cause fondamentale d'une imminente decadence.
14. — Une difference bien tranchee et toute en faveur de l'Italie septentrionale, distinguait celle-ci du Centre et du Midi. On y voyait s'elever ou s'agrandir des villes comme Padoue, Verone, Ravenne, Milan, Aquilee, sieges florissants des Golonies romaines. La grande Grece au contraire, avait perdu son ancien eclat {'■2). Rhegium, Brundusium, Benevent et Tarente reduite ä la moitie de sa premiere enceinte, etaient les seuls points qui conservassent encore un reste de vie : si vous voulez voir le desert, disait Seneque, allez en Lucanie et dans le Brutium (ö). Tandis que la Campanie et le golfe de Naples, ce paradis terrestre dont les riches de Rome meme savaicnt apprecier les delices, n'avaient pas cesse de se maintenir dans un etat prospere. La s'elevaient Neapolis, sejour favori des grands de Rome, avec ses modes, ses arts, son erudition et ses moeurs toutes grecques: Ba'ies aux villas somptueuses et Pouzzoles, entrepot du commerce d'Alexandrie et de l'Espagne.
15. — Dans la triangulaire Sicile, avec sa population sicule et celtique, avec ses cites grecques et ses colons romains, le caractere et le type hellenique continuaient k predominer (4) ; mais les villes qui couvraient cette ile, la plus belle et la plus fertile de la Mediterranee, ne pouvaient se relever de leurs ruines: toutes Celles du littoral en face de l'Afrique, jusqu'ä Agrigente
(I) ÜioCass o5. T;icit. aniial 2, 62.
{±) Cic. de ainic 't.
{ö) De Iriiiiq. aiiiii;i. 2. ■
(i) A|)u!ei iiK'lauiiii'ph. U p £59.
ET JrnAISME. 21
avaient ete devastees dans les guerres puniques (i). Dans l'interieur, les guerres des esclaves et les brigandages des peuples pasteurs avaient seme de terribles desastres : Himera, Seline, Gela, avaient disparu ainsi que Naxos, Euboe et Callipolis, sur la cote Orientale. Enna n'etait plus qu'une solitude et Tauromene gravement maltraitee par Octave, etait completement tombee. Auguste tenta sans succes de relever par l'envoi d'une colonie romaine, l'ancienne splendeur de Syracuse qu'avait eclipsee pour toujours la conquete de 3Iarcellus. Catane, Panorme, Segeste et Lilybee se trouvaient cependant dansde meilleures conditions: ätout prendre, la Sicile redevenue le grenier de Rome et de ritalie, gräce au retablissement de l'ordre et de la paix qu'avait amenes Tempire, jouissait relativement d'une prosperite satisfaisante.
16. — Les lies de Corse et de Sardaigne, reunies en une seule province, avaient une population extremement heterogene: des aventuriers tyrrheniens, des emigres Corsas et Pelaris, c'est-ä-dire fugitifs, y formaient le noyau d'une populace oisive et mechante, qu'etaient venues grossir des colonies pheniciennes et carthaginoises. Le pays passait pour insalubre, ce qui l'avait fait utiliser comme lieu de deportation pour les condamnes; mais sa fecondite lui donnait autant d'importance que la Sicile pour l'approvisionnement de Rome : la population qui couvrait le sol apre et inculte de la Corse, etait un mclange de Colons tyrrheniens, liguriens et romains. Du temps de Strabon les Corses passaient encore pour un peuple grossier et barbare, presqu'exclusivement adonne k l'eleve du betail. Sous la domination romaine cependant, l'ile comptait trentetrois villes.
(l) Strabo, P. p. 272.
22 PAGAMSME
17. — Dana la presqu'ile de l'Asie Älineure, le fleuve Halys formait la ligne de demarcation de deux grandcs divisions cthnographiques: les nations de la rive occidentale Lydiens, Cariens, Mysiens, Bithyniens appartenaient en general i\ la race des Thraces d'Europe : la langue grecque etait la langue dominante du pays; les idiomes indigenes, le Lydien entr'autres, avaientdisparu Sans laisser de traces(i). Sur la rive Orientale de l'Halys habitaient despeuples d'origine Syro-Arabe, Cappadociens, Giliciens, Pamphyliens et les Solymes ou Autochtones de la Lycie et de la Pisidie, bien que les Lyciens sefussenttellement assimiles aux Grecs, qu'ils passaient eux-memes pour Grecs d'origine. La partie septentrionale de l'AsieMineure, baigneepar la mer Noire formait les royaumes de Bithynie, de Paphlagonie et de Pont: la Bithynie anciennement appelee aussi Thrace d'Asie, etait un pays extremement fertile qu'occupaient des tribus thraces, melees aux restes des populations primitives de la Mysie : sa capitale Nicomedie, parvenue ä un haut degre de prosperite, etait une des plus helles et des plus vastes cites du monde ancien. Gios, Ghalcedoine, Nicee, Heraclee, presqu'entierement composees de colonies helleniques, repandaient sur tout le pays l'influence de leur origine.
18. — Les Paphlagoniens difleraient entierement de langue et demceurs avec leurs voisins Thraces de l'ouest et Geltes du sud : ils appartenaient ä une souche Syrienne, et passaient, meme chez les gentils, pour un peuple singulierement impie: l'interieur de ces regions nues etmontagneuses etait pcu connu : la ville de Gangra, situee sur les frontieres delaGalatie, n'etait du temps de Strabon, qu'un petit bourg qui plus tard
(1) Strabop. 565. 651.
ET JUDAISME. 23
seulemont pril quolqu'importance et devint la capitale de la province. Le long de la mer existaient des comptoirs grecs, et s'elevait Sinope, colonie milesieiine, naguere place de commerce riche etpuissante, qui etait encore ä cette epoque unc grande et magnifique cite.
19. — Tout le littoral de la mer Noire, couvert d'une foule de tribus d'origine tres-diverse et d'etablissements grecs sur les cötes, formait la contree septentrionale de l'Asie Mineure, le Pont, reduiten province tributaire de Rome, apres la mort de Polemon II, sous Neron. Le Pont s'etendait ä l'Estjusqu'ä la Colchide et la grande Armenie : plusieurs villes de l'interieur de ce royaume paraissent n'avoir eu d'autre celebrite oii importance que celle qu'elles tiraient de leurs cultes religieux, comme Comane, Pontique et Cabire. Neocesaree devenue plus tard une brillante et vaste capitale, ne commenga de fleurir que vers l'an 64.
20. — Au Sud de la Galatie et du Pont se trouvait la Cappadoce, qui reuniea la petite Armenie, formait une des plus vastes provincesde l'empire Romain, couvrant ä peu pres le tiers de toute la peninsule. Ce pays, d'un aspect rüde et peu fertile, etait occupe par des tribus d'origine Syrienne, que les Perses, pour les distinguer des habitants negres de la Syrie, appelaient Leuco-Syriens ou Syriens blancs. Des villes fondees par la domination et surtout par l'etablissement des colonies romaines avaient remplace les anciens chäteaux et les places ouvertes. C'est ainsi que s'eleverent successivement Cesaree, la capitale, Tyana et Comane. La petite Armenie et la Melitene, dejä reduites en provinces romaines par Tibere, puis donnees tour k tour par Caligula au Thrace Cotys, et par Neron au roi juif Aristobule, retournerent enfin ä l'empire Romain sous Trajan.
21. — La Haute-Asie continuait d'etre un des plus" brillants joyaux de cette couronne de conquetes. Plus favorisee qu'aucune autre contree des dons de la nature, dotee d'immenses richesses, animee par une population nombreuse, la Haute-Asie etait le grand centre industriel de l'empire. La, dans la Carie, laMysie, la Lydie qui formaient avec une partie de la Phrygie la province romaine d'Asie, s'elevaient cinq cents villes (i), toutesrichement ornees de chef-d'o'uvres artistiques, de monuments publics, d'edifices somptueux: plus tard meme, le nombre s'accrut jusqu'a mille, independamment des moindres localites (2). La encore, les idees et les mcBurs grecques regnaient victorieusement sur les Clements etrangers : entoure de toutes les jouissances que peuvent procurer un commerce florissant, les arts, le luxe le plus raflfine, le peuple y menait une vie molle et sensuelle qui dispensa les Romains de recourir aux legions pour aftermir leur pouvoir. Les villes se qualifiaient sur leurs monnaies du titre d'Autonomes, allusions auxfranchisesmunicipales que leur avaient liberalementoctroyees les Romains: Smyrne, la plus belle ville de l'Asie et l'une des plus splendides capitales du monde ancien, ravagee ä diverses reprises par lestremblements de terre ou par les armes de ses ennemis, se relevait toujours de ses ruines, gräces ä Texcellente Situation de son port : Ephese la premiere et la plus grande metropole de l'Asie, comme eile s'intitulait dans ses inscriptions, et que Pline surnommait l'oeil de l'Asie (5) s'enorgueillissait h juste titre de son temple de Diane, l'edifice le plus vaste et le plus somptueux du monde grec.
(1) Philotrat. Vitffi Sophiot. p. 56. 21. Joseph, bell.jud. 2-16.
(2) Stalins Silv. 5. 2. 56.
(5)PIineH. N. 5.29.31.
i:i .ILDAISMl-.. 2o
:2:2. — Dans rinterieur du pays la civilisation grecque avait egalement laisse de profondes empreintes: les villes Lydiennes, Sardes, Thiatire, Tralles, Magnesie, se l'etaient assimilee si completemont, qua l'epoque de Strabon, la langue mere avait totalement disparu. En Mysie s'elevait Cysique, une des villes maritimes les plus florissantes, dans une position delicieuse, qui en faisait la residence favorite des grands de Rome : la süperbe Alexandrie de Troade, oü Cesar avait voulu nagueres transferer le siege de l'empire. Pergame, bien qu'elle eüt dejä pierdu sa fameuse bibliotheque, conservait encore l'eclat dont l'avaient entouree ses rois, et Pline la cite entre les villes les plus illustres de l'Asie (i). Parmi les villes de la Carie, brillait au premier rang Alabanda, la patrie des mimes et des chanteuses, enthousiaste admiratrice des Romains, qui se glorifiait d'avoir la premiere erige un temple ä la deesse Rome {-i). Halicarnasse, sans s'etre completement relevee de la ruine dont l'avait frappee Alexandre, jouissait en compensation de cet avantage si rare et si precieux pour les villes d'Orient, d'etre assuree par son assiette contre les tremblements de terre. Les ruines actuelles de Cnide, attestent encore la splendeur et l'etendue de cette ville.
23. — La Lycie, dont la population paisible etait regie par des institutions empruntees aux Cretois et aux Cariens, possedait 23 villes qui, malgre la domination de Rome, avaient conserve leur Constitution federale. Les plus fameuses d'entr'elles, Patara et Telmesse etaient fort tombees dejä, etXanthes, la capitale de la Lycie, n'avaitpu serelever de sa destruction par Brutus. A Test de la Lycie s'etendait la Pamphilie, cote etroite
(l)Pliii. H. N. o. 50. 53.
(2) Tacit. ann 4. 36.
dont les villes principales Side et Aspendus, etaient habitees par des descendants de Colons Grecs.
24. — Au centre de l'Asic Mineure, presqu'entouree d'un cercle de montagnes, s'etendait la fertile Phrygie, avec ses vastes cites, dont les annales chretiennes devaient encore signaler plus tard l'importance : Apamee, Colosse, Laodicee, Hierapolis ; le peuple, accoutume depuis 600 ans k porter le joug des dominations etrangeres, tour'ä tour Lydienne, Perse, Grecque, Macedonienne et Romaine depuis la mort du roi de Pergame Attale III, se souvenait neanmoins d'avoir forme jadis un puissant royaume, et" se donnait pour Autochtone de ce pays, le premier, d'oü, suivant les traditions locales, s'etaient retirees les eaux du deluge. Gräces ä la superiorite intellectuelle des Grecs, qui n'avaient pas tarde de s'installer au cojur de ce royaume qu'ils cernaient de toutes parts, le type phrygien se trouvait pour ainsi dire absorbe par l'element etranger, et le pays dont la langue originale n'etait plus usitee que dans les campagnes et parmi les esclaves des villes, avait pris une physionomie toute grecque. Ce peuple descendu des hauteurs de l'Armenie pour fixer ici sa residence, et qui oftrait beaucoup d'affinites avec les races Armeniennes, avait forme dans l'antiquite la population predominante des populations de l'Asie Mineure et laisse des souchcs importantes dans la Thrace, la Macedoine et rillyrie. Depuis la periode perse, il etait neanmoins tombe dans un avilissement general et il passait pour grossier, lache et perfide.
Les villes du pays les plus remarquables etaient Synnada, encore peu importante du temps de Strabon, devenue plus tard la capitale de toute la Phrygie salutaire et Celene que levoisinaged'Apamee nouvellement bätie avait releguee au second rang. Tandis' que cette Apamee Kibotys, etait dcvenue la premiere ville de Phrygie
ET JUDAISME. 27
par son commerce, Colosse au contraire, n'etait plus qu un bourg insignifiant. L'opulente Laodicee sur lo fleuve Lycus put etre rebätie par ses propres ressources, a la suite d'un tremblement de terre qui la detruisit de fond en comble sous Tibere.
2o. — La montagneuse Galalie, reduite en province romaine apres la mort de son dernier prince, etait habitee par trois races Celtiques, les Trocmers, les Tectosages et les Tolistoboges, qui avaient quitte leur pays, situe entre le Danube et les Alpes, en Fan 278 av. J.-C. Ces tribus avaient passe longtemps pour les plus courageuses de l'Asie Mineure, et conservaient dans toute leurintegrite, la langue et les mceurs Gauloises (i). On y remarquait Pessinus, enfoncee dans les gorges, et Ancyra, capitale florissante peu eloign^e de la premiere, oü aboutissaient les grandes voies de communication entre Byzance et la Syrie, et qui etait le point d'arret des caravanes de l'Orient.
26. — Les tribus montagnardes de la partie S. E. de l'Asie Mineure, comprenant la Pisidie, l'Isaurie et la Cilicie, liees entr'elles par une origine commune et longtemps adonnees k la piraterie et au traficdes esclaves, n'etaient pas completement assujetties ä la puissance Romaine. Dans le cceur de la Pisidie et de l'Isaurie, on ne rencontrait pas un etablissement ou une colonie Romaine. Une ceinture de forteresses pouvait seule mettre les pays limitrophes ä couveri des incursions desastreuses de ces hordes, protegees par d'inaccessibles retranchements, ce qui n'empecha pas les Isauriens de former depuis le 5*^ siecle, avec les farouches habitants de la Cilicie, une ligue qui faisait la terreur de tous leurs voisins. Dans les marais avoisinant la mer, s'epanouissait un pctit groupe de villes
(1) Slrabo. p. 566,
:28 PAGAMSME
florissantes, oü la langue et les institutions grecques etaient en vigueur. C'etait entr'autres l'antique Tarse, la metropole de la Cilicie, jadis residence des rois Suzerains de la Perse. Ses ecoles fameuses lui assignent dans l'histoire une grande importance: dans l'äpre Cilicie, que Vespasien ne reunit qu'en l'an 74 a la province de Cilicie, setrouvait Seleucie Trachee, villelibre et en meme temps si belle et si vaste, qu'Ammien l'appelait au 4^ siecle la mere des cites (i).
27. — Les lies de la mer Egee et de Test de la Mediterranee formaient im des Clements les plus remarquables du grand empire : l'opulente Chypre, la rivale de l'Egypte pour la fertilite et la richesse de ses productions, s'etait divisee d'abord en neuf petits etats, occupes par une population melee, oü dominaient les Phcniciens. Mais ils ne purent conserver leur individualite et se trouverent bientöt absorbes par l'influence des colonies grecques qui s'y etaient etablies de bonne heure. Les villes fondees par les Pheniciens, entr'autres Sicyone, Salamine, Amathonthe, etaient devenues toutes grecques. L'ancienne Paphos etait renommee, dans tout l'univers, par son culte d'Aphrodite, et la nouvelle Paphos, distante de l'autre de o Heues, etait un port oü s'elevaient des temples magnifiques.
28. — Pour subjuguer la Crete avec sa population mi-grecque et mi-asiatique il ne fut guere besoin d'armee: il suilit de la presence d'une colonie romaine ä Cnossus, pour que l'ile entiere devint une province senatoriale. Ony retrouvait, comme partout, cecontraste qui distinguait les Grecs des Asiatiques ; mais la mauvaise reputation des Cretois, que tout l'univers accusait d'un penchant instinctif ä la fourberie, au mensonge, ä la cupidite, ä Tintemperance et ä la luxure la
(1) Animiiii). 1 i. 2.
ET JUDAIS.MF
plus effrenee, s'etendait ä toute la population sans acception d'Hellenes ou de barbares.
Les habitants de l'ile de Rhodes, voisine des cütes de la Garie, jouissaient d'une renommee beaucoup plus favorable : c'etait un melange de Cariens, de Pheniciens, de Cretois et de Doriens, le peuple le plusavancö de la Grece. Bien que les guerres civiles, apres la mort de Gesar et les traitements barbares de Gassius, eussent considerablement reduit ce petit peuple industrieux et actif, on y voyait encore regner, surtout dans la capitale qui portait le meme nom, une certaine animation entretenue par l'art et la science, Ainsi il y avait ä Rhodes une ecole d'eloquence et une ecole speciale des arts indi genes, instituees l'une et l'autre par Ghares de Lindos. Des trois iles de Lesbos, Ghios et Samos, situees sur la cöte d'Asie et favorisees de tous les dons de la nature, la derniere ainsi que sa capitale, l'une des plus belles du monde ancien, ne fit que dechoir et s'effacer sous la domination romaine. Les habitants de Ghios, autrefois les plus riches des Grecs (i), menaient encore une vie dont la mollesse et la magnificence etaient proverbiales. Lesbos, fameuse par son luxe et sa depravation, revendiquait la gloire d'avoir donne le jour k une longue suite de savants, d'artistes et de poötcs Grecs.
29. — La plus heureuse des provinces romaines, eu egard ä son etendue, etait l'Egypte, etroite vallee situ(!'e sur \^ c.oie N.-E. de l'Afriquc, resserröe entre les montagnes et le desert et que fecondaient chaque" annee les crues du Ml, debordant depuis ses sept embouchures de la Mediterranee jusqu'aux cataraetes de Syene. La fertilite extraordinaire de cette contr^e, sa position strategique qui permettait aux maitres, de la convertir
(l)Thiicyd. 8.4.5.
I'AGAMSME, ETC. T. 1. 2
50 pa(;anisme
eil Line forteresse, mena^ant ä la fois l'Afrique et l'Arahie, la haute renommee dont jouissait Alexandrie dans le commerce du monde entier ; tout contribuait ä faire de l'Egypte la possession la plus importante de Rome. Aussi lo pays tombe en decadence sous la meprisable et inintelligente iiicurie des derniers Lagides, ne tardat-il pas ä reprendre un nouveau lustre, gräces aux institutions politiques d'Auguste et ä Tadministration aussi ferme qu'econome de ses successeurs : bientöt le Chiffre de la population depassa 7,800,000 habilants (i), coinposes d' Autochtones, (Cophtes), deGrecs et de Juifs. Les efforts des Lagides pour helleniser l'Egypte et fondre en un seul peuple les Egyptiens et les Grecs, n'etaient pas restes sans produire des resultats, qu'accuse amplement la predominance des noms grecs, ä une epoque oü les Egyptiens formaient encore la partie la plus nombreuse de la population, et oü Philon luinieme, ötait induit ä supposer la population du pays lormee seulement d'un simple melange de Juifs et <rEgyi)tiens (2). Ce peuple le plus anciennement civilise de FEmpire avait vu disparaitre presque toutes ses anciennes institutions sous les six siecles de domination etrangere que les Perses et les Grecs avaient fait peser sur lui. La distinction des Gastes etait abolie; mais la religion nationale avait conserve tout son ascendant sur l'esprit public, et comme les Romains, plus habiles en cela que les Perses, menageaient prudemment les convictions du peuple, il en resulla que l'Egypte fut une des provinces les plus süres et les plus tranquilles de l'empire. Plus qu'aucun autre peut-etre, ce peuple etait enclin k un respect et ä une veneration ontree de la puissance supreme. Apres avoir deifie
(1) JoM'piii hell. Jiul. 2 IG. li.
(-2) In Flacc. 5-23. 28.
ET JLDAIS.MK. 51
(l'ahord ses rois indigeiies, puis les Lagides, il se laissa insensiblement aller k regarder aussi les empereurs romains comme des dieux nouveaux, et moins de dix ans apres la mort de Cleopatre, on put voir le nom d'Auguste figurer dans les inscriptions hieroglyphiques du temple d'Isis ä Philoe, sous le titre pompeux de fils du soleil et roi de la Haute et de la Basse Egypte (1).
50. — En somme, si ce peuple avait mieux r^siste qu'aucun autre de l'Orient aux inlluences helleniques, il etait d'un autre rote le plus avili et le plus descendu dans l'estime des grandes nations de l'univers : soit ä cause de son culte zoolatrique, meprisable meme aux yeux des Gentils, ou des odieuses extravagances de sa theogonie, soit pour etre devenu sous le joug d'un despotisme de 2,000 ans, une race fourbe, rampante et lache, quoiqu'une admirable constance ä supporter les maux qui los frappaient, füt le partage des Egyptiens (2) et trahit chez eux une force de caractere qui se fut ennoblie en s'appliquant a de grandes choses.
51. — Sur risthme entre la Mediterranee et le lac Mareotide, s'elevait isolee et presqu'independante du pays, la süperbe Alexandrie, la reine des cites, le centre du commerce de l'univers : son port pouvait abriter plus de vaisseaux qu'aucun port du monde : ses temples et ses palais couvraient un quart de son enceinte oü s'agitait une population de 800 mille ämes. C'etait comme Ronie, le rendez-vous de toutes les nations : on y voyait affluer toute l'annee des hommes de toute couleur, venus des contrees les plus lointaines, Grecs, Italiens, Syriens, Arabes, Lybiens, Ciliciens, Ethiopiens,
(1; Sliarpe. Hisloire d'Egypt, 111. London 18a'2. 11, 83. (2) Animien. Mareen. 2-2, 16-2d.
ßactuens meme, Scythes, Perses et Indiens (i). Aussi CO contact perpctuel d'elemcnts etrangers avait-il döveloppe cliez les Alexandriens un caractere tout particulier, tout local et cssentiellement difterent de celui des autres Egyptiens. Ils etaient fort industrieux et fort habiles, (l'empereur Adrien s'etonnait lui-meme de n'y voir personne d'oisif), mais d'un autre cöte frivoles, amis du plaisir et du bruit, prompts k s'emporter et ä se livrer au tumulte et ä la violence.
5:2. — Memphis, avec sa population heterogene, of-^ frant plus d'un rapport avec celle d'Alexandrie, etait devenue la capitale du pays, apres la decadence de Thebes. C'etait encore une grande ville qui ne le cedait qu'a Alexandrie pour la multitude de ses rues, de ses temples et de ses palais, et qui devait, comme metropole du culte egyptien, conserver son importance jusqu'au A" siecle. Thebes, la grande cite de Jupiter, Diospolis, la ville la plus antique de l'univers, au sentiment des Egyptiens, n'etait plus, comme Abydos, qu'un miserable village ; Heliopolis, l'ancienne ville sainte, qui possedait un temple celebre du soleil, etait presqu'abandonnee. En revanche Ptolemais, simple campeinent des soldats grecs dans la haute Egypte, s'etait elevee au rang des plus illustres eifes du pays : c'etait une ville presqu'aussi grande que Memphis, bätieentierement par les Grecs et regle par leurs lois.
53. — Les villes egyptiennes de l'interieur n'avaient pour ainsi dire d'importance que celle que leur donnaient leurs monuments, restes etlaces d'un passe brillant : il n'en etait pas de meme en Syrie, oü malgre la domination perse, la Constitution civile et les dynasties regnantes s'etaient maintenues dans un etat florissant. Ce pays, accru plus tard sous les Seleucides par
(1) Dio Chiysosth. ad Alexand. 2ij^.
ET JID.MSMK. OO
Tannoxion 'de relement grec-macedonion et la fondalion de beaucoiip de villes nouvelles, devint le cenlre et le boulevard de THellenisme dans son action contre la nationalite syrienne; de sorte que la langue et les moeurs grecques gagnant toujours plus de terrain, la langue indigene en partie disparue, fmit par n'etre plus qu'un dialecte obscur, parle seulement chez le bas-peuple. La nation syrienne, divlsee en une foule de petits etats ennemis ou independants, ne pouvait opposer ä l'invasion etrangere ni une nationalite fermement constituee, ni une unite de mceurs suffisaniment ronsolidee par Tunite de religion : tout conspirait donc a favoriser chez eile le succes des innovations etrangeres: aussi subit-elle ä un bien plus haut dcgre que la nation egyptienne l'influence de l'action hellenique (i).
54. — Apres que la longue agonie de la dynastie des Seleucides, eut mis au pouvoir des Romains toul le pays compris depuis la Cilicie, cntre la Mediterranee et l'Euphrate, jusqu'aux deserts de l'Arabie et aux confins de l'Egypte, ils se virent en posscssion d'une riebe et magnifique contree, oü predominaientla langue et la civilisatiori grecques. Car la Syrie etait alors mieux cultivee et plus fertile qu'aujourd'hui, et vers l'Est, eile possedait jusqu'au-delä de Palmyre, des villes tlorissantes, ensevelies depuis sous le sable des deserts. Le peuple qu'une origine commune reliait a la souchc arameenne, ainsi que les Assyriens et les Mesopotamiens, les Leuco-Syriens et les Gappadociens etait naturellement doue d'un esprit vif et ingenieux. Mais degenere sous la triple influence du despotisme, du luxe et d'une religion corruptrice, il se distinguait entre tous les autres par une avarice et une cupidite,
M) Pol Jb. 22-26.
t)4 PAGANISME
qui poussait les marchands Syriens dans toutes les regions de I'univers et leur faisait affronter tous les perils, au milieu de tous les raffinemonts de la mollesse (i).
55. — Dans la Syrje superieure, jusqu'au pied du Liban, s'elevaientLaodicee, la premiere ville maritime de Syrie, Hierapolis, qui devait sa grandeur et son importance au culte de la deesse Atargatis: puis Apamee et Emese sur l'Oronte. Antioche, l'oeuvre de Seleucus, etait la capitale du royaume, eile n'avait de rivale en grandeur et en beaute que Rome et Seleucie sur le Tigre, et eile surpassait encore Alexandrie pour la somptuosite de ses monuments. Cette ville riebe et voluptueuse, avait dans les entrailles meme du sol sur lequel eile reposait un ennemi redoutable et acbarne : dix fois en sept siecles, eile fut bouleversee par des tremblements de terre, plus d'une fois ruinee de fond en comble, et Libanius aftirmait du temps de Julien, que c'etait la quatrieme ville qui s'elevait sur les substructions d'Antioche, successivement detruites par la meme cause. Les Antiochiens alliaient a l'education grecque toute la dissolution des moeurs syriennes : ils etaient legers, turbulents, orgueilleux; et tandis qu'unempereur les accusait de n'etre propres qu'a railleravec elegance, un autre ajoutait: il y a plus de comediens ä Antioche que de citoyens (-2). Dans la Syrie inferieure ou Ca^lesyrie brillait l'antique Damas, ville contemporaine d'Abraham, qui, negligee par les rois Syriens comme une possession peu süre, se releva sous la domination romaine. Ensuite Heliupolis du Liban (Balbek), oü Antonin le pieux bätit plus tard le temple de Jupiter, un des edifices les plus fameux de Tantiquite.