‹ Paganisme et Judaïsme (volume 3)Chapitre 8 sur 28 · I. — ORIGINES DU POLYTHEISME GREG · texte numérisé non relu

I. — ORIGINES DU POLYTHEISME GREG

1. — La deitication de la nature et de ses forces, ou miime de simples emblemes, fut le fondementde toiites les religions ethniques, telles qu'elles subsistaient, transmises de race en race, chez les peuples unis a l'Empire romain. Les elements, la lumiere, le ciel, les astres, les singularites naturelles, lesphenomeiies physiques, devinrent les objets d'une adoration religieuse et donnerent naissance aux religions polytheistes. Des que la connaissance originelle de Dien se füt obscurcio chez Thomme dechu, par sa propre faute, de l'heureux etat qui le rapprochait de son Createur, du Dieu vivant et unii^ue, Thomme reste sous l'aiguillon tyranniquo de la sensualite et des jouissances charnelles, lese par consequent dans sa liberte morale, devint totalement inrapable de concevoir ladivinite comme un etre jjurement spirituel et surnaturel, distinct du monde physique, superieur, infini. Trop a l'etroit dans les limites de la nature qui bornaient et resserraient de

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tüutes parts l'horizon deson intclligence, il sentit alors le besoin de suppleer, par la deification de la nature materielle, ä cette necessite innee chez lui, de la connaissance et de l'adoration d'unc divinite supreme. Dans cet abaissement meme, l'idee de la divinite qu'il n'etait plus capable de connaitre, mais qu'il ne laissait pas que de pressentir encore, survivait en lui ä l'obscurcissement de l'esprit, et il n'etait [)as en son pouvoir de se soustraire completement a cette verite d'un etre supreme et divin, manifestant dans la nature entiere son ubiquite et son activite universelle. La nature elle-meme se deroulait aux yeux de rhomme, comme une püissance intinie, animee par une invisible plenitude de forces incommensurables et Sans nombre, qui ne relevait d'aucune autre püissance. De toutes parts, eile oflfrait ä ses yeux des mysteres impenetrables, lä meme oü il avait scrute, avec le plus d'attention, lemecanisme de sa vie intime pour se rendre compte de ses sensations externes. Mais il se developpait en meme temps dans le cocur de l'homme, une Sympathie et une attraction, quelquefois passionnee, pour ce prestigeincessant quifascinait ses regards et l'invitait k se livrer, avec d'autant plus d'abandon, ä l'empire et aux penchants de la nature. De plus en plus captive par ses charmes et accable deson poids, l'homme ne s'apercevait pas que sa conscience morale s'emoussait tous les jours davantage, et bientöt il tomba dans un asservissement complet k la fougue de ses instincts physiques.

:2. — Mais commentl'Apotheosepaienne de la nature eüt-elle pu s'accomplir, sans multiplicr a l'infmi ses divinites et ses cultes? En efi'et, les difierences gtiographiques des climats et des lieux, la diversite des impressions produites par teile ou teile manifestation de la nature, sur des races plus ou moins sensibles.

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plus üu moins impressionnables, reagissaient sur l'imagination humaine, et lä disposaient ä se creer une divinite concrete, dont eile empruntait la substance aux objets qui la frappaient le plus vivement dans les differents regnes de la nature. Le cours des siecles et l'instinet naturel qui poussait l'homme ä se forger des dieux, devaient necessairement porter son Imagination a revetir l'ideal divin de symboles et de formes aussi multiples et aussi fantastiques que les circonstances memes qui leuravaient donne lieu. U fallait en somme, que les dieux fussent des etres finis, soumis u toutes les lois du temps et de l'espace, assujettis ä tous les besoins de la nature. Or, en raison du caractere ou du degre de civilisation du ])euple, ces dieux naturels tbrmaientune transition, entrel'agent simple, considere comme une foree physique agissante, et la personnalite individuelle ; ou bien, ils etaient regardes comme personnalites reelles, parfaites, ayantconscience d'ellesmemes. Danslederniercas, ils etaient aussi, dans l'idee de leurs adorateurs, soumis en partie aux conditions de l'existence humaine, partageant les aflections, les passions et les interets des hommes, et ne ditferant de ceux-ci que par une sorte de graduation.

o. — De cettedeification de la nature, naquit d'abord le culte elementaire: une divinite de l'Ether ou de la voüte Celeste, ou encore, si l'Ether etait considere comme ne formant qu'un tout avec les astres, une divinite du ciel surgissait en regard d'une divinite de la terre : le feu comme puissance echauffante et nourrici^re de la nature, ou aussi comme puissance devorante et d(5vastatrice, fut honore de bonne heure comme une divinite particuliere. L'Apotheose se developpant, on distingua plus tard l'element humide ou aqueux de l'element terrestre, qui fournit ainsi un quatrieme dieu elementaire.

4. — Dans I'Orient, oü les astres brillent d'un eclat plus vif, sous im ciel toujours pur, et oü les hommes subissent une Impression plus profonde ä l'aspect de res Corps Celestes, se developpa l'astrolätrie, le culte des astres qui tk-lairent la terre. Les hommes se sentirent tout d'abord irresistiblement attires vers le solcil, ce grand ressort de la nature, foyer et force dominante du monde visible, source universelle de la lumiere et de la vie : dans l'elan d'une sensibilite elevee, encore surexcitee par les impressions qu'eveillait l'aspect de la nature et du Systeme cosmique, on se livra avec une aspiration ardente et passionnee aux puissances siderales du ciel. On se sentit domine par elles, comme par une influence magique : le culte qu'on leur rendit, leurs rapports avec toutes les Forces intellectuelles, la Sympathie et la correlation de leurs phases, leur declin, leur disparition, leur retour, et surtout cetteidee dominante dans toutel'antiquite, qua lescorps Celestes n'etaient pas des masses inertes de feu ou de terre, mais des etres vivants et animes, — toutes ces causes contribuerent ä donner ä la deification et ä l'adoration un caractere plus general et plus complet : la religion devint Tastrolätrie.

5. — La, au contraire, oüraspectdufirmamentcausait une impression moins vive, oü Thomme entoure d'une Vegetation splendide et de l'opulenced'un sol ricliement orne, se rattachait ä la terre, attire par cette nature vivace qui captivait tous ses sens et toutes ses affections, lä, dis-je, naquit laGeolätrie. La terre, merenourriciere, aux puissantes mamelles d'oü jaillissent des tresors de forces bienfaisantes, et oü viennenttouratours'engloutir tous les etres vivants, la terre fut adoree comme la urande divinite : de la deitication de ses forces naturelles, naquit un polytheisme complexe et systematiqucment coordonne.On avait observe que tous lesactes

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de la nature exigcaient le concours de deux forces ou substances, l'une male, active, procreante ; l'autre femclle, passive, 'concevante : qu'ainsi le ciel et la tcrre, le soleil et la lune, le jour et la imit agissent de concert par la reproduction des etres : cette Observation conduisit ii partager et k repartii' les divinites par couples et parsexes. On avait commence par regarder la Divinite comme uii etre androgyne, reunissant en soi les deux sexes: on finit par distinguer l'etre femelle de la divinite male, en le subordonnant ä cette derniere. C'est apres etre fecondee dans son union avec leDicu du ciel, que la deesse de la Terre engendre ses productions variees : on en vint meme a personnifier et ä divlniser les cours d'eaux qui alimentent la fecondite du sol, et qui assurent la nourriture de ses habitants.

6. — La religion grecque derivait naturellement du developpement et de l'histoire de la nation ; le peuple grec, issu du melange de races tres-variees, formait, en quelque sorte, la ligne de demarcation entre l'orient et l'occident: cependant le type occidental predominait en Grece, mais tempere et modifie considerabiement par les colonies, par les migrations alternatives et par les relations suivies, en un mot, qu'echangeaient entre elles la Haute-Asie et l'Hellade. Place dans ces conditions, le peuple grec n'eut pas de peinc ä faire passer dans sa vie sociale, les mirurs asiatiques etä adapter les idees religieuses et les cultes de l'Asie et de l'Egypte ü ses convictions morales. Comme depositaires des Clements epars, dont i'ensemble devait former la religion grecque, nous voyons apparaitre dans les temps antehelleniques, les Lelegcs, les Cariens, les Thraces et les Pelasges.

7. — Les Lelegesetaient un peuple primitif, habitant le littoral de l'Asie et de la Grece d'Europe, mais repandu aussi dans presque toute la Grece centrale et les

iles de TArchipel, et dont les anciens eux-memcs ne connaissaient pasl'origine.Ils paraissent s'etre unisaux Cariens, peuple maritime, apparente aux Lydiens et auxMysiens, et qui s'etait etabli dans les Cycladeset sur les cotes ducontinent Grec, Attiqueet Megäre. Cesdeux peuples se fondirent plus tard avec les Hellenes. Les Thraces d'origine phrygienne, peuplaient outre la Macedoine et une partie de la Thessalie, toute la Pliocidc et la Beotie, jusqu'aux contlns de l'Attique : d'autres tribus de cettegrande nation, beaucoup moins civilisees, s'etaient repanduesau loin dans les montagnes du nord, ce peuple contribua le plus ä l'organisation religieuse dela Grece primitive, et au developpement de sa civilisation. La poösie religieuse, la musique sacree, les rites et les mysteres de Demeter, naquirent chez les Thraces : Herodote leur attribue meme l'invention des divinites d'Hermes, d'Ares, de Dionysos et d'Artemis. On comprenait sous le nom de Pelasges, aussi vague quele furentplus tardeeux de Saxons et de Franks, une masse de populationsgrecques, qui s'etaient repandues, bien avant la periode hellcnique, dans le Peioponese, l'Attique, la P>cotie, l'Epire, l'Arcadie, l'Argolideet une partie de la Thessalie, et dont le siege principal etait l'Arcadie, l'Argolide et la Perrhebie.

8. — Aurapportd'Herodote,les Pelasges qui avaient dejci un centre religieux dans l'oracle de Dodone, adoraient des dieux sans nom, c'est-ä-dire, des puissances cosmiques, immaterielles, qui presidaient a l'arrangement de l'univers, astreset Clements: ilsles designaient sans doute par des noms gen^riques, comme ciel, terre, soleil, etc., mais ils ne les revetaient cependant pas encore d'une nature humäine ni d'une existence personnelle limitee par l'individualite, et ne leur donnaient par consequent, point de noms propres qui exprimassent l'idee de la personnalite anthropomor-

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phiquo. Aussl ne trouvait-on chez eux ni temples ni icJoles tigurees sous une forme Immaine, ce qui fit que plusieurs divinites passerent plus tard pour Autochtones chez les Arcadiens et les Beotienspelasgiques, qui les disaient nees ou elevees dans le pays. Zeus, Hera, Poseidon, Hermes, Athene, etaient, disait-on, nds en Arcadie. Pan et Jupiter y avaient ete nourris et eleves. Tun par Sinoe, l'autre par les nymphes du Lycee. Mais les Beotiensaüirmaient de leur cote, ({u'Hermes avait vu le jour dans leur pays, theätre aussi des aventures de Kronos et de Rhee, et premiere demeure d'Ath^ne. C'etait impliquer la conviction que ces dieux et leur culte n'etaient pas une importation etrangere, mais qu'ils etaient un produit primitif, inherent ä la race, des forces naturelles amorphes, devenues plus tard des individualites personnifiees sous une forme humaine. Les grossiers fetiches auxquels on rendit bien longtemps encore des hommages divins, sont un monument du culte primitif des Pelasges. Hera etait adoree ä Samos et ä Thespie sous la forme d'un ais : Athene Lindia ^'tait repr^sentee par un globe poli et irregulier, Pallas attique par un pieu grossier, ctl'Artemis icarienne par une motte de terre. Le Jupiter Meilichios de Sycione avait une forme pyramidale : le Jupiter Casios ^tait un rocher : l'Apollon OEgien, avait la figure d'un triangle allonge : les idoles des gräces ä Orchomene, etaient des aerolithes bruts, et Hermes etait figure par un simple phallus. Gependant, comme Herodote ajoute plus loin : — les Pelasges n'ont appris k connaitre les noms et les attributs des dieux, que par leur commerce avee les pays etrangers, l'Egypte surtout, (nous comprenons ici lesPheniciens et lesautres asiatiques), et ilsontensuite, sur l'autorite, adapte ä leurs propres divinites et transmis aux Grecs, ces noms et ces attributs traditionnels. — On doit croire que le contact d'etrangers, beaucoupplus

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avaiices dans la -figuration ot la personnification des forces de la nature, developpa chez les Pelasges l'idee d'appliquer ä leurs dieux nationaux des traditions analogues, et les engagea ä leur donner des noms particuliers.

9. — Au berceau des äges antehistoriques, il existait, parait-il, deux divinites superieures, une male et une femelle, un dieu du ciel et une deesse de la terre, divinites auxquelles les Pelasges vouaient un culte exclusif. Le Jupiter Pelasgique, n'etait pas seulement fils de Kronos et oncle d'Uranus: c'etait encore un dieu primitif qui, suivant les hymnes de Dodone (i), a toujours existe en cet endroit: on lui consacrait partout les cimes elevees, et on se plaisait ä lui olfrir des sacrifices sur les hauteurs et les montagnes : il etait le dieu de l'atmosphere, portant pour emblemes la foudre et le ebene, et faisant tomber ä son gre les pluies qui devaient donner ä la terre la fecondite et lavie. Dans son sanctuaire de Dodone, il revelait sa presence, par le bruissement du vent dans les branches superieures du ebene qui lui etait consacre, et dont les pretres, Tomures et plus tard Seiles, interpretaient ensuite le murmure. En Arccidie, il possedait sur la plus baute cime du mont Lycee, un autel place entre deux colonnes surmontees d'aigles, que Lycaon, fils de Pelasge, premier roi du pays, lui avait erige et qu'il avait du consacrer par l'offrande d'un enfant. Du temps de Pausanias, on sacrifiait encore sur cet autel avec des ceremonies emblematiques et mysterieuses qui rappelaient l'ancien sacrifice bumain (■2). A Argos, on vit longtemps debout le Jupiter Triopbtbalme, figure sculptee, qui avait un 3'= oeil dans le front, et qui symbolisait le dogme antehellenique sui-

(!) Pausaii. 10, 12,5. (2) Ibid. 8.38.7.

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vant Idtjucl la triade divine se partageait les trois regnes du monde, sous un Dieu supreme et unique (i).

10. — Le culte d'une divinite supreme femelle etaii aussi ancieii que le culte du Dieu primitif male: Gea apparait, meme dans les theogonies les plus recentes, comme la mere de tous les vivants. Le culte primitif et pölasgique de Gea se conserva fidelement ä Äthanes, ä Sparte, ä Patia, ä Olympie, ä Delphes: c'etait une de ces divinites pelasgiques qui n'avaient point de nom ni de forme, la plus ancienne peut-etre, car meme dans Eschyle et Sophocle, Jupiter est appele son fils (2). A Phlie, eile s'appelait la grande deesse: eile avait des Oracles a Delphes et ä Olympie, et ä Gaion, presd'Egee, sa pretresse devait boire du sang de taureau pour son initiation. A Dodone, onl'appelait Dione, et cene futque plus tard, qu'elle fut regardee comme l'epouse de Jupiter. Cette deesse de la nature ou de la terre, fut donc aussi regardee et yenöree comme la grande mere dont le sein avait porte et enfante les dieux eux-memes, et tous les etres qui ont re^us le jour. Comme l'auteur femelle de la vie naturelle, on l'unit ä Jupiter, tantöt comme epouse, tantot comme mere: la terre, l'air et la lune etaient consideres, tous trois, comme gynides, concevant et enfantant, en Opposition aux agents procreateurs mäles, leciel, l'ether et lesoleil, et tous trois symbolisant l'idee d'une divinite mere primitive commune. C'est toujours la mere des dieux apparaissant comme Rhee dans les recits Cretois, comme la Cybele de la Haute-Asie, adoree ä Pessinus sous la forme d'une pierre quadrangulaire, honoree chez les Pelasges d'Arcadie et d'Argos, comme l'antique deesse de la lune et de la terre (Hera), et plus tard k Samos, oü eile n'etait

(!) lb.'2.^U i.

'{2) Eschyl. siippl. 901. Sophoc!. Philoct. 392.

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