ARISTOTE
129. — Le plus illustre disciple de Piaton, et en meme temps le grand et souvent l'injuste adversaire de son maitre, fut le philosophe de Stagyre, le pröcepteur du grand conquerant. (384-522 av. J.-C.) Docteur universel de l'antiquite, il resumait dans son vaste genie toutes les parties de la science d'alors ; place comme le Janus du monde scientifique, ä la limite de deux epoques, il recucillit toutes les conquetes intellectuelles des Hellenes, fut venere comme le legislateurde la Philosophie et exerga sur tous les siecles suivants une puissante influence. Apres avoir cree la logique, l'ethique et la psychologie, il consacra sa science encyclopedique au progres de l'histoire naturelle et de la politique. Piaton resta toujours son guide ; mais en s'appuyant sur les enseignements de son maitre, Aristote n'en voyait pas moins les incoherenccs, les lacunes. Le caractere de son esprit lui faisait chercher des voies nouvelles. Et en eft'et, Tun de ces profonds penseurs forme l'antithese de l'autre: si Piaton est le philosophe de l'intelligence, Aristote est le philosophe de la nature. Le premier aspire toujours ä s'elancer au-dessus de la nature, pour atteindre les spheres ideales : celuici quitte aussi peu que possible, la terre ferme et s'attache ä la nature et ä l'experience. Piaton s'inquiete peu d'un Systeme complet et harmonique dans toutes ses parties : il s'occupe de grossir son tresor d'idees, et en expose le developpement dans d'admirables dia-
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logues. Aristote, au contraire est un systematiseur severe : il connait exactementce qui a ete fait avant lui, possede parfaitement sa matiere, bannit tout ornement de soll style serre et dit eii quelques lignes ce que Piaton delayaiten plusieursentretiens. Quandl'un prodigue les Images, caresse les reves des mythes et jette sur tout ce qu'il traite un poetique reflet, l'autre aftecte une secheresse toute mathematique et s'attache ä la realite depouillee de tout ornement superflu. Clair et net, quand il s'approprie et modifie les idees du maitre, il les refute avec nonmoins de sagacite. Cette qualite il la montre surtout quand il attaque le cote pythagoricien de la Philosophie platonique, la confusion des nombres et du Systeme des idees, et qu'il combat les Iheories de Piaton sur la matiere et la formation du monde. En resume, Aristote etait moins un genie createur et speculatif, qu'un esprit eminemment critique, passant les doctrines d'autrui au creuset de i'analyse.
130. — Pour Aristote, Dieu n'est pas comme pour Piaton, l'artisan, le supreme ordonnateur, mais la fin derniere, la cause finale de l'Univers. Le monde existe de toute eternite : l'univers n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin: hors de lui il n'y a ni espace, ni vide, ni temps, ni rien de ce qui s'ensuit. Le dualisme de Piaton qui disait: « Dieu et Hule, » reparait dans la formulearistotelique : «Dieu et le monde.» Jamais il n'exista une matiere, dont le monde eiit pu etre forme; cet element primordial est une abstraction, une simple notionde fesprit: loin d'etre quelque chose de reel, ce n'est qu'une simple disposition, la possibilite de devenir,condition logique de l'existence. Les etres particuliers existent seuls : une matiere preexistante est une chimere.
131. — Aristote qui rejeta et combattit energiquement la theorie platonique des idees et ses consequen-
ces, pla?a dans la Nature meme les ditferentes formes qu'elle nous offre materialisees dans les corps. Ce n'est pas une main divine qui plaga ces formes dans la Nature : elles en constituent plutot l'essence; elles y sont en germes, ä l'etat de puissance ; mais jamais la nature ne leur donnera l'existence corporelle avant d'y etre sollicitee et provoquee par l'intervention d'un autre agent.Car, en lui-meme le monde est defectueux etimparfait: si c'est en lui que naissent eternellement les formes materielles: s'il les porte et les conserve, un etre superieur doit d'abord les en faire sortir et les developper.
132. — Cet etre, premier principe que tous ont reve sans le connaitre, c'est Dieu (i). II est le bien supreme, sollicitant la nature par sa seule existence, c'est-ä-dire qu'etant l'objet universel du desir'et de Tamour, il excite et stimule tout etre qui possedc la faculte d'etre excite et le place ainsi dans les conditions favorables au developpement exterieur des germes, qu il possede en lui-meme. II n'a pas, ä la verite, cree ou faconne le monde qui est eternel;il n'a pas besoin du monde; mais il n'en est pas moins le terme oü celui-ci aspire, sa fin derniere, son complement necessaire {-2).
133. — Une difierence essentielle existe donc entre le dieu de Piaton et le Dieu du Stagyrite. Celui-lä est une force intelligente, qui connait, forme, ordonne et conserve le monde ; le premier principe d'Aristote, au contraire, est une intelligence sans energie, une substance eternelle, simple, infmie, incorporelle, n'agissantqu'en elle-meme; eile repond plutot al'äme universelle de Piaton qu'a son Demiurge (3). La nature divine
(1) De Gen. et Corr 2,9.
(2) UeCa'l. -2, I0-J2. Phys. .\iisc 8, 6-10. i:{)Phys 8. 10. Met. 12, 7.
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etant immaterielle, il ne saurait y avoir plusieurs divinites: Dieu estunique, simple et indivisible(i), mais solitaire : le monde n'existerait pas, que Dieu serait encore ce qu'il est. Son action commence et se termine eii lui: il pense, mais il ne pense que la perfection, la bonte, labeaute souveraines, c'est-ä-dire, luimeme: cette contemplation suilit k sa felicite (2). Dieu n'est donc pas une idee sans activite, ou un etre enseveli dans un profond repos: il est eternellement agissant ; mais cette activite consiste k se contempler luimeme. De meme que la vie animale est la vie de la Sensation, que la vie humaine est pratique et sociale, de meme la vie divine est la vie de l'intelligence toujours et egalement active dans la contemplation d'ellememe : et cette contemplation, etant acte pur, est inseparable de contentement et de volupte (3).
lo4. — En Dieu il n'yadoncquel'action d'une pensee sepensant eternellement elle-meme et ne pouvant avoir d'autre objet. Des hauteurs de cette activite si pure, l'intelligence divine ne saurait descendre aux etres particuliers : en changeant l'objet de sa pensee, en recourant au discursus, eile se changerait elle-meme et se detournerait de ce qui est mieux pour se fixer sur des objets moins nobles (4). Elle agit sur le monde, mais d'une maniere aveugle etnecessaire, ä peu pres comme l'aimant agit sur le fer. Si Dieu connaissait le monde, il connaitrait aussi le mal qui s'y trouve ; cette connaissance le souillerait et le degraderait. Les idees de Piaton sur la Providence efaient de nouveau abandonnöes! Dieu est ä la verite le principe de toutes les har-
(l)Met. 12; 8.
(2) Met. 12,7.
(5)Eth. Nie 10, 8; 7, li. Met. 12, 8.
(-'»)Metaph. 12,11.
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monies de l'univers; mais il ignore si cet univers et cette harmonie existent. Aristote compare l'aetion de Dieu sur le monde ä l'influence quel'objet aime exerce sur celui qiii aime : ce n'est pas par im contact physique que Dieu, absolument immuable en lui-meme pourrait mouvoir l'univers; il le meut, comme le bien ou le beau attire l'äme, comme l'objet du desir attire celui qui y aspire (i).
135. — La bonte, la justice, la liberte de Dieu, et ses relationsavec le mal physique et moral qu'on remarque dans le monde, sont des problemes dont Aristote ne s'est guere occupe. A vrai dire, ils n'avaient presque pas de sens pour lui. Son Dieu n'est pas reellement personnel; il n'est qu'une personnalite incomplete: il ne sort pas de l^i-meme, de son eternel repos, pour agir au dehors. II est le terme des aspirations cosmiques et non le principe actif de l'univers: sa dignite, sa felicite lui imposent un repos absolu, il tiendrait le monde dans sa main, qu'il ne pourrait pas encore agir sur lui, sans se fatiguer {'■2).
136. — Le ciel supreme, la sphere des ötoiles fixes, est le seul qui se meuve par l'impulsion immediate de Dieu : ce monde Celeste enveloppant tout ce qui est dansle temps et dans l'espace, forme ainsi ta limite
(i) De Gen. et Corr. 1. 6. Met. 12. 7.
(2) Les anciens comnientateurs ont voulii troiiver chez le Stagyrite Tidöe d'une Providence conservant et gouvernaiil le monde. Oubliant qu'Aristote restreint la science de Dieu a sa propre essence, ils se sont fondes sur quelques asserlions isol6es, oii il parle au liasard d'une action de Dieu sur roTdonnance du monde, et lui ont fait dire que Dieu a produit l'univers enröalisant les idöes, qui appartiennent a sa divine essence et qu'en seconlemplant lui-meme, il connait aussi le monde. Mais Jamals Aristote ne parle de la theorie des idecs, si ce n'est pour la combattre. En lisant le xii« livre desa Metaphysique et le viii'^ de sa Physique, 011 est convaincu que son Dieu n'est pas un moteur et ne connait que luim^me.
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extreme de l'univers et est le sejour de l'Etre parfait. II est compose de l'ether, matiere Celeste, imperissable, completement distincte des quatre elements, plus divin qu'eux et doue du mouvement circulaire, le plus parfait de tous les mouvements. La region moyenne; dans laquellese trouvent le soleil, la lune et les cinq planetes, est aussi appelee ciel. Elle comprend un certain nombre de spheres superposees, qui renfermant les astres, sont dependantes du mouvement circulaire du ciel superieur, et decrivent cependant des orbites qui leur sont propres. Les astres, ou plutot les forces motrices ou les ämes des globes Celestes et de leurs spheres, sont pour le Stagyrite des etres divins, bien eleves au-dessus des hommes; eternels et immuables en eux-memes, ils provoquent le mouvement de ces globes et de ces spheres (i). La region sublunaire et la terre qui occupe le centre du monde, subissent l'influence des astres, celle du soleil surtout. C'est la que les etres naissent et perissent tour a tour, que se produisent tous les changements, toutes les modifications. Dieu n'est que le principe medial, indirect des mouvements des etres sensibles et perissables; les mouvements propres des Clements ne proviennent pas du premier, de l'eternel mouvement du ciel superieur. Cette theorie des etoiles permettail ä Aristote de se rattacherä la religion populaire. Les intelligences siderales, les divinites des spheres ont re^u les premiers hommages des hommes. Plus tard, cette tradition primordiale fut travestie dans les mythes ; pour persuader la multitude, pour s'accommoder aux lois existantes, ou dans l'interet general, on representa ces dieux sous la forme d'hommes ou d'animauxet on leur fabriqua une genealogie, une histoire (-2). II y a donc
(1) Metaph. 1^>,*8 Coelo 2, 12.
(2)Met. ll,8;Cfr. deCceK2, 1.
des degres dans le developpement des cultes : les plus anciens et par consequent les plus respectables avaient pour base la croyance ä la nature divine des astres, des principes moteurs ou puissances uraniques, qui donnentl'impulsionaux spheres inferieures.Cette croyance antique a subi des modiücations successives: les elements mythiques, les fables genealogiques et locales, l'appareil des theories directement ou indirectement anthropomorphiques en ont altere la purete. Aussi, Aristote fait-il remarquer que ceux qui ravalerent ainsi les dieux n'ont fait d'eux que des hommes eternels, ne ne leur ont prete qu'une existence purement humaine, en oubliant que les astres sont beaucoup plus divins que l'homme (i). Mais, en reconnaissant que les Premiers äges ont rendu les honneurs divins aux astres, le Stagyrite est cependant eloigne de voir dans ce fait le resultat d'une revelation superieure. Ce n'est lä a ses yeux que le fruit des reflexions que les hommes ont faites sur l'etat physique oü ils se trouvent durant le sommeil et aux approches de la mort, ou bien sur les phenomenes meteorologiques. Si l'observation d'une force prophetique qui se manifeste dans l'äme de l'homme, a pule conduire ä l'idee du divin, la vue du ciel et des phenomenes Celestes lui aura fait voir dans les astres une empreinte divine (-2). On le voit: Aristote ne pouvait rendre au culte populaire les memes hommages que Piaton : dans son Systeme, le Dieu supreme ne pouvait, pasplus que les divinites sidörales, exercer quelque inttuence sur les hommes ou les choses de ce monde. Les legendes des dieux lui paraissaient avoir
(1) Mot. 5, 2. Pülit. I, -2, p 12, o2. Eth. Nio. 6, 7.
(2) Sext Emp. adv. Math 9, t:0-2ö. Cic N. D. 2. 37. Les l'ragniciits cit^s par Cic6ron sontprobalilemeiUtircs de VEudeimis, {.\in\o§uc d'Aristote qui n'est point parvenii jusqu'a noiis.
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t'tä forgees en grande partie par une politique interessee. Dans quelques mythes, il reconnaissait cependant un fond physique ou moral.
157. — Dans sa Psychologie, Aristote s'eloigne egalement de son maitre et traite d'une toute autre maniere la grande question de l'immortalite de l'äme. II combattit la preexistence, la migration des ämes. Admettre que l'äme puisse entrer dans un corps quelconque, lui parait aussi absurde que de vouloir loger l'architecture dans une flute. La reminiscence platonique etait egalement une chimere; pretendre que nous avons des idees, dont nous n'avons pas conscience, c'est une grossiere contradiction (i). D'apres lui, l'äme n'existe que comme le principe qui vivifie le corps ; celui-ci seul nous la fait connaitre: eile est le principe qui forme, meut et developpe le corps, « son Entelechie, » c'est-ä-dire, la substance qui ne se manifeste ä nous que dans le corps qu'elle fagonne et penetre. C'est le principe vital qui domine et determine la matiere et agit continuellement en eile. Le corps luimeme n'est rien : il doit ce qu'il est k l'äme, dont il exprime la nature: il est le moyen, dans lequel se realise le but qui est l'äme. On ne peut donc se representer l'äme sans le corps, ou le corps sans l'äme: I'une doit necessairement naitre au meme moment que l'autre.
138. — Aristote distingue dans l'äme humaine la partie vegetative, la partie sensitive, (imagination et faculte d'aimer) et le Nous, la Pensee. Celle-ci est propre ä l'homme et se subdivise en deux parties, I'une passive, l'autre active, la raison et l'intellect. La premiere est unie ä l'äme comme l'äme est unie au corps, la forme ä la matiere; eile se diversifie dans les Indivi-
(1) De an. 1,3. Met. 1, 9. Anal. post. 2, 19.
dus, et perit avec eux. L'intellect, au contraire, n'a rien de commun avec la matiere ; il vient du dehors dans riiomme et subsiste en lui comme un etre absolu, indepeiidant, indestructible, sans diversite, sans partage. Le Nous, rintelligence pure laisse done les ämes et les Corps retomber dans le neant, dont ils sont sortis; seul il continue d'exister toujours immuable, toujours egal ä lui-meme. Ce n'est autre que le Nus divin, existant individuellement, l'intelligence divine qui eclaire lanuit de l'entendement humain. II faut se le representer comme le principe de la pensee, de la science discursive de l'homme (i). II est pour l'ämehumaine, ce que Dieu est pour l'univers, le premier moteur. On le voit: cette theorie detruit l'unite, l'activite de l'äme si nettement formulees ailleurs par le Stagyrite.
159. — Par lä, on resout la question dejä agitee dans l'antiquite: jusqu'ä quel point Aristote admet-il Timmortalite de l'äme? Ce qu'il y a de proprement humain dans l'äme, ce qui a eu un commencement, doit perir (:2), meme la raison ; l'intellect seul est immortel, parcc qu'il est divin. Comme la memoire appartient ä l'äme sensitive (5), et que la pensee individuelle depend de la raison et du Nous passif, la mort ravit ä l'homme la conscience de son etre (4). Un commentateur (5) a affirme que dans ses ceuvres dialogiques (Eudemus), Aristote admet clairement l'immortalit^ de l'äme, qu'il la prouve par l'usage universel d'offrir des sacrifices
(!) Kth.Eiid.T, i4, passage capital puiu rintelligence de la Psychologie d'Aristole. — De an. 3, 4. 5. De Sensn, c, 7.
(2) Le yoZ? (pö^prof, qu'Aristote dislingue de Vaipiufro?, au chap. 5 iIm ö« livre de Aniui.
(5) De au. 3. S. de nieni. 1.
(4) Dean. 1, 4.
(H) David rarm(^nieii, inCateg. p. -2i-, ed. Brandis.
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poiir les morts et de jurer par eux. Un fragment de ce dialogue exalte en effet le bonlieur des morts: ils se trouvent dans ün etat plus fortune que le nötre, et il est par consequent defendu d'en dire des choses fausses ou injurieuses(i). Mais comme dans ses Berits scientiliques, Aristote declarc qu'il est absurde de parier d'une felicite des morts, laquelle ne se comprend pas sans activite (^2), on est bien force d'admettre que dans son Eudeme, il parle pour les profanes et s'accommode aux croyances populaires.
■140. — Sa Psychologie prouve qu'avec Piaton et toute l'antiquite, il avait des idees peu nettes sur la personnalite. 11 etait donc irresistiblement entraine au Pantheisme. A plus forte raison ne pouvons-nous pas attendre de lui la Solution des grands problemes de la liberte, de la spontaneite morale, de la nature et de l'origine du mal. En aftirmant que l'homme est le maitre de ses actions, et qu'il depend de lui d'etre bon ou mechant (0), il detruit la these de Piaton, qui pretendait que personne n'embrasse pas volontairement le mal. Mais entre le mouvement de la concupiscence sensuelle et celui du Nous divin qui reside dans l'äme il ne sait trouver nulle part une place pour la vraie liberte de la volonte: la nöcessite nous presse de deux cotes: eile vient des choses exterieures qui determinent la raison passive (et humaine) aussi bien que du Nous divin. Le mal est tout ce qui n'a pas de mesure, trop ou trop peu de bien : de la la these paradoxale : le mal est le bien considere en puissance et non en realite (4). Toute force porte en son sein un element d'opposition ou d'impuissance, dont eile tend toujours ä se
(1) Ap. Plut. Cüiisol. ad Ajinll. c. 27. (2)Elh. Nie i,n.
(ö) Etil. Nie. 5,7. Eth Eudcin. 2, 6, 8. (4) Met. 14, p. 302.
defaire; cette impuissance c'est le mal qui se trahit en brisant la proportion, en s'ecartant de la ligne moyenne qui separc le defaut del'exces: il ne se trouve donc que dans le monde de la contingence et du changement et ne saurait avoir de prise sur la divinite; le bien absolu n'a pas de contraire (i). On le voit : l'essence du mal cesse iei d'etre un renversement moral, une lutte contre le bien.
141. — L'Ethique d'Aristote ne s'eleve guere audessus de la theorie de laprudence: le but de toute activite morale est la felicite; celle-ci est le bien-etre qui resulte d'une activite conforme u la nature ; le comble du bonheur consiste dans la « theorie, » dans la pensee, dans les fonctions de ce qu'il y a de divin en l'homme, dans Taete par lequel la pensee speculative se contemple elle-meme. La regle morale est de garder toujours le milieu: la vertu consiste ä suivre la ligne qui s'ecarte egalement de deux vices opposes. Mais la parfaite felicite, et par consequent le but supreme auquel la vertu doit nous conduire, reste toujours la contemplation pure. La pretention de s'elever de la diversite des choses terrestres jusqu'ä l'admirable simplicite de la pensee divine, assigne aux aspirations humaines un but auguste. En descendant aux details, onrencontre degrandes aberrations chezAristote: dans sapolitique il insiste sur l'execution des loisqui ordonnentd'exposer ou de tuer les enfants debiles; il recommande l'usagede remedesabortifs (2). Pardonner l'injure recue est un crime ä ses yeux : un coeur magnanime est constant dans sahaine comme dans ses afFections(ä).
(1) Met. 11, 10.
(2) Polit. 7, 16
(ö) Etil. Nie. '«,11; 4, 8.
ET JUltAISME. 12o
I[. — PHILOSOPHIE ET RELIGION CHEZ LES GREGS, A PARTIR D ALEXANDRE LE GRAND, JUSQU'aU I*"' SIEGLE DE l'eRE CHRETIENNE.
14:2. — Lös conquetes du heros macedonien ouvrent iine nouvelle epoque dans riiistoire du monde. Les idees, la civilisatiou de laGrecefurent porteesaucentre del'Asiepar les armes victorieuses d'Alexandre.Untravail se fit dans les vastes royaumes de l'Orient, dans l'empire des Seleucides d'Asie et dans celui des Pto- Jemees d'Egypte: la barriere elevee par le nationalisme et les cultes asiatiques et egyptiens fut renversee; mais aussi les Hellenes de la mere-patrie resseiitirent le contre-coup dece choc. II y eut des bellenisants parmi les peuples des trois parlies du monde: les classes intelligentes etudierent la litterature, adopterent la langue, le culte, les dieux et les fetes de la Grece. Alexandrie, Antioche sur l'Oronte, Seleucie sur l'Euphrate, Tarse, Pergame, Rhodes se mirent ä la tele du mouvement nouveau; la science et la litterature devenaient de plus en plus universelles et encyclopediques. L'Hcllade au contraire epuisant ses forces vives par la folonisation de l'Asie, s'affaissait de plus en plus ; Athenes seule, malgre la perte de sa liberte et de son intluence politique, restait toujours la cite classique, l'ecole de la philosophie et de la civilisation grecques.
145. — L'Orient et l'Oceident agissaient donc Tun sur l'autre; les Grecs avec leur esprit observateur et ieurtendance ä tout s'assimiler, penetraient dans les tradkions religieuscs, dans les mythes, dans les dogmes des Babyloniens, des Syriens, des Pheniciens, des
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Perses et des Egyptiens. On aurait pu croire que le paganisme allait prendre im nouvel essor.Les barrieres elevees par un nationalisme etroit etaient renversees : dieuxet cultes se rapprocbaient; ils crurent reconnaitre, les uns dans les autres un air de famille, et memo une identite parfaite. Depuis Herodote, les Grecs etaient portes a retrouver leurs dicux dans les divinitt^s etrangeres, a s'approprier les cultes des autres nations, et cette tendance se dessina ensuite avec plus de net-^ tete. La politique des dynasties macedoniennes, transplantees dans l'Orient, etait de detruire le mur de Separation qui existait entre les indigenes et les Grecs, de faire disparaitre le grand obstacle k la fusion des races: la diversite deseultes. Des lors pouvait surgirla pcnsee de former successivement et avec la Cooperation d'une pbilosopbie qui idealisait les fornies concretcs des dieux, un paganisme universel. Ce culteeleveau-dessus des idees locales, embrasserait ce qu'il y a d'essentiel dans les diÖ'erontes religions nationales, et conserverait en meme temps la grande diversite des usages et des ceremonies propres ä chaque race. Depuis longtemps, les Grecs travaillaient de deux manieres ä realiser ce culte universel, cette tbeocrasie. D'un cote, les ürphiques et les Pythagoriciens ne cessaient de vanter leur theogonie pantheistique et leurs mysteres comme la religion laplus vraie, ou au moinslaplusefticaceetlamieux approprieeauxbesoins des bommes intelligents. A cela se joignaient les efforts tentes pour detruire par des explications allegoriques les personnalites concretes des dieux belleniques, ou pour les ramencr tous aux trois grandes divinites orpbiques , Zeus , Dionysos, Persephone. D'un autre cöte, les pliilosoplies, comme platon et Aristote, changeaient les dieux populaires en puissances siderales : comme le Sabeisme etait d'ailjeurs plus important dans les religions etrangeres que
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daiis Celle des Helleiies, la forte reaction que rUrient exergait maintenant sur la Grece, ne pouvait que seconder cette tendance.
144. — Le culte de Dionysos repondant, mieux que toutautreauxaspirationsdeeet äge decrepit, devintpour ainsi dire la religion universelle. Les ceremonies de ce culte etaient impregnees d'une volupte sensuelle: ses fetes avaient un appareil joyeux: tous les arts pouvaient concourir ä en rehausser l'eclat ; aux pompös bruyantes il joignait les orgies secretes et des symboles qui surexcitaient Timaginalion: les cerömonies expiatoires alternaient avec le delire des sensetles emportements bacchiques. Tout cela avait un puissant attrait pour cos siecles enerves. Les anciennes legendes parlaient des expeditions que le dieu avait faites en Asie ; apres la conquete des Indes par Alexandre, on se fonda sur des fables orientales, pour celebrer les courses de Dionysos sur les rives du Gange... Pour le confondre ensuite avec Attes, Osiris, Adonis et lui donner les attributs du dieu du soleil, il ne fallait pas de grands frais d'imagination.
14o. — Depuis longtemps les Grecs rendaient les honneurs hero'iques aux hommes qui avaient bien merite de la patrie ou acquis une grande celebrite ; mais ilsne s'etaient pas encore avises de deifier les vivants. La legerete irreligieuse et l'adulatian les conduisirent la. Durant la guerre du Peloponese, des villes grecques dresserent des autels, inimolerent des victimes, et chanterent des Peans au general Lacedemonien, Lysandre. Les habitants de Thasos envoyerent ä Agesilas des messagers, pour lui annoncer que par reconnaissance ils allaicnt lui elever un temple {i). Philippe de Macedoine reput les honneurs divins ä Aniphipolis: son
(1) l>lut Lys 18. Athen. 15, 52.