PAGAMSME
fils Alexandre intima aux cites grecques Tordre de i'adorer commedieu. A Athenes ce message donna lieu ade longues deliberations: Türatcur Lycurgue paiia en termes peu bienveillants du nouveau dieu; en sortant de son temple, disait-il, on aurait eu besoin de se puriüer; mais Demostheiies et Demade conseillerent au peuple de subir les caprices du conquerant, de peur de perdre la terre, en lui disputant l'entree du r\e\ (1).
146. — Les Atbenjens ne conserverent pas longtemps la noble fiertc qu'ils avaient niontree en cette circonstance: quelques annces a peine s'etaient ecoulees, qu'ils prodiguerent les honneurs divins a Demetrius Poliorcete. Lui et son pere Antigone furent salues comme des « dieux sauveurs : » un pretre fut charge d'officier tous les ans a leur autel ; leur' culte devait avoir des processions, des sacrifices et des jeux solennels: leurs portraits furent tisses dans le Peplum de Minerve avec les divinites protectrices de la cite. 1^'endroit oü Demetrius etait descendu de son char fut consacre par un autel orne d'une inscription, reservee jusqu'alors au maitre du Tonnerre. Quand il venait a Athenes, on lui faisait la mt-me reception qu'ä Dionysos et ä Demeter (^). L'exemple d' Athenes futcontagieux : Sicyone divijiisa Attale, qui l'avait approvisioniiee de ble(ö) ; Aratus,le fondatcur de la ligueA(dieenne, ielebra des fetes en l'honneur d'Antigone, lils de Demetrius, el lui chanta le Pean, Tliynine exclusivenicnt consacree au sauveur Apollon (i).
Ce qu'on prodiguait si liberalement aux vivants devait naturellement devenir le partage des morts; les
(]) Athen. 2,22. Demosth. Epist. 5, £9. riut. Ileip. gor. Pr. 8. (-2) Plut. Domelr. 25-26. Athen. G, 02-6 i. C?) Polyb. 17, 16, 5.
^^4) Phit. Cleonien. 16.
ET JUUAISME. ["Id
hüiineurs hero'iques quo Cimon re(;ut a Cypre apres sa mort, queSicyone decerna äEuphron (i) etAmphipolis ä Brasidas, ne pouvaient plus sutiire. Harpalus, geiieral d'Alexandre olcva a Pythionice, courtisane vulgaire, im temple sous le iiom d'Aphrodite Pythioni- (lue {-2). Alexandre ordonna d'adorer son migiion Hephestion, enleve par la mort; les cites grecques rivaliserent d'ardeur pour dresser des autels au nouvoau dieu. On jura en s(3n nom et ce serment fut regarde comme inviolable: on parla partout de songes oü il s'etait manifeste, d'oracles qu'il avait communiques et de maladies gueries par son Intervention (5). Les apotheoses de vivants et de morts allerent toujours en se multipliant. Ptolemee re(;ut de son vivant les adorations des Rhodiens: Berenice, son epouse devint une deesse et Ton feta la naissance de leur fils -Ptolemee Philadelphe conmic celle d'un dieu Olympique (4). Plus tard, les envoyes de la ligue Acheenne placerent dans leurs decrets le nom de Philippe le Jeune a cotc de Zeus, d'Apollon et d'Heracles (0). Quand vinrent les Romains, l'apotheose etant passee dans les moeurs, il fallait engratifier ces representants de la force: la Grece fut condamnee ä diviniser sur une grande eehelle ses nouveaux maitres.
147. — Ces dieux ephemeres, crees par la superstition et une adulation servile, ne firent que naitre et mourir ;- mais un agc comme celui-ci etait assez porte ä soupconner les dieux honores depuis longtemps et celebres par les poetes, d'etre arrives a l'Olympe de la
(1) Plut. Cini. extr. Thucyd.o, H. Xenoph- Hell. 7, 3.
(2) AUieii. M, 7.
(3) Arriau. Exp. AI. 7, p. 472. sqq. Liicion. Caliuim. iiüii tem. cred. 17.
(4) Theoer. Id. 17. 16 sq. 4G.
to) Liv. 32 25.
130 PAGAMSME
meme maniere. On s'avisa de ne voir en eux que des hommes divinises. Teile fut la conviction d'Evhemere, ne ä Messine en Sicile, ami du roi du Macedoine Cassandre, contemporain d'Epicure et anime du meme esprit (vers Fan oOO av. J.-C.) Sa theorie exposee avec un grand talent, avec beaucoup de sagacite, exerca une influence si puissante, que Plutarque Taccuse d'avoir rendu le monde impie. II profita des travaux des Logographes et des Mythologuesqui avaient fait deshistoires avec les mytlies ; il s'appuya surtout sur la tradilion qui placait ie berceau et la tombe de Zeus dans l'ile de Crete.L'ile de Panchee, situee ä l'extremite de l'Orient, les recits des pretres et une foule d'epitaplies et de monuments de dieux defunts qu'il avait rencontres dans ses voyages en Asie, lui permirent de devoiler tous les mysteres de l'Olympe grec. Tous les dieux, sans en excepterUranos et Kronos etaient des hommes. Evhemere racontait leurs prouesses, comme on raconte l'histoire d'une dynastie. Zeus etait un puissant monarque des premiers äges, qui ayant parcouru cinq fois le monde, l'avait soumis ä son empire et recourut ä la ruse et k la violence, pour forcer les hommes ä lui rendreles honneurs supremes. D'autres divinites etaient encore plus maltraitees : Aphrodite, disait le Sicilien, avaitete unebeaute vulgaire, trafiquantde sescharmes : Cadmus etait cuisinier d'un roi de Syrie et avait enleve la deesse Harmonia, alors une des danseuses de ce prince (i).
148. — Les Partisans du culte existant jeterent les hauts cris ä l'apparition de cette a?uvre hardie et sceptique. Callimaque d'Alexandrie appelle Evhemere, « un vil faiseur de livres impudents, un vieux menteur,
(1) Diodor 5, 41-46. Euseb. Proep. Ev. 2, 2-4. Ennii fragm. ed. Kessel, p. Ö10-Ö-26. Min Fei. 21, 2. Sext. Emp. 9, 17. Plut. Isid. 23.
ET JLDAISME. löt
qui forgea uii Zeus, maitre fabuleux de Tile de Paiichee » (i). C'etait un impie, un destructeur de toute religion (2). Et cependant, ce n'etait pas a propremont parier un athee : il admettait une categorie de dieux eternels et imperissables, comme Helios et Sölene : Zeus lui-meme avait, selon lui, sacriiiea l'Ether, mais a l'Ether seul (5). Hecatee d'Abdera, contemporaiu d'Euhemere et qui vecut ä la cour de Ptolemee, semble avoir eu un butanalogue, en decrivant dans son poeme, lavie des Hyperboreens, leur ville sainte, et le culte hymnique qu'ils rendaient a Apollon, avec le concours d'un choeur de Cygnes (4). Ce tablcau d'uii peuple religieux, mais ne servant qu'un seul dieu etait bien propre ä confondre les aberrations de !a Grece polytheiste.
149. — La Philosophie se montrait de {»lus en plus hostile au culte populaire. La decadence politique et religieuse dispensait les philosophes des reserves qui leur avaient ete imposees jusqu'aiors ; ils n'avaient plus ä redouter la con'damnation qui avait jadis frappe Anaxagore. L'Areopage, il est vrai, exila Stilpon, pour avoir dit que la Minerve de Phidias, n'etait pas une deesse (506 av. J.-C.) ; niais ce ne fut qu'un cas isole. La liberte avec laquelle l'ecole epicurienne se deveiop{)a ä Athenes prouve surabondamment que le zele pour la religion oliicieile s'y etait presqu'eteint. Les philosophes etaient bien accueillis et pouvaient disserter ä l'aise a la cour d'Alexandrie et de Pergame.
450. — DejälesanciensPeripateticienss'etaientecartes des enseignements d'Aristote et tendaient au maierialisme: bientut ils n'admirent plus que des cause?
(1) Ap. rillt, deplac. Phil. 1, 7.
(2) Cic. N D. I, 42.
(3) Euseb. I'nep. Ev."2. i, Lact, i, 11, 6.j.
(4; Fragm. M>dler. Fra^ni. Hist. Gr. U,-2HC), sqq.
purement physiques. Dicearque nia rimmortalite de Täme: eile n'est qu'une certaine affection du corps et ne differe pas de la vitalite physique (i). S'il reconnaissait avec Aristote un principe divin, auquel l'homme partieipe, il semble l'avoir considere comme une communication transitoire et non comme un germo immanent et immortel (-2). Straton de Lampsaque, representant de cette tendance et surnomme pour cela le Physique, s'ecarta encore plus loin de la doctrine du maitre: il retrograda vers Archelaüs et memo vers Democrite, dont il rejeta cependant les atomes. Aristote avait rattache toute la vie et toute l'activite qui sont dans le monde a une premiere cause motrice: Straton nia cette relation. II ne fallait pas de Dieu, disait-il, pour former le monde. Toutefois il parait ne pas avoir nie precisement l'existence d'un etre divin, mais seulement son action sur la nature: cellc-ci rcnferme dans sonsein desforces agissanteset spontances, qui suffisent pour expliquer la vie et le mouvement (5). En comparant sa theorie de l'äme avec ce qu'il dit de la substance chaude (Etiler,) qui est la cause de tout (4), on voit que sa Psychologie ne ditiere guere de celle de Dicearque. Avec ce dernier, il regarde les ämcs comme des proprietes, des qualites corporelles, ou inseparables des corps, comme des manieres d'etre inherontos a la substance corporclle la plus subtile, ä TEther qui est le cinquieme des Clements admisparles Peripateticiens. Cette ecole ouvrait la voie a l'Epicurisme et au Sto'icisme et personne ne s'etonnerade voir leshommes qui
(1) Sext Emp. Hypot. 2, öl. Atlv. Jlatli. 3. y.9. Cic Tiisc 1, 10. Allic. ap Eiis. Prffip. Ev. lo, 9.
(-2)PIut. Plac. Phil 5, 1. Cic. Div. I,,3 "
(5)Cic. Acad. 2, 58. Ce passjiie iiidiquo qiic Sti'aton uclniPtlait iin dicu di.stinct de la nialiöre
(i)Ei)ip!i. in Synt opp. F, 1090. Petav.
ET JUDAISME. 155
avaiont remplace la Metaphysiquo par la Physique, abandonner tonte speculation et vouer tous les soiiis a la Rlietorique ou aux arts liberaux.
lol. — Theophraste, fidele a I'es[»rit qui, anima l'ecole Peripateticienne k son declin, alfirma que c'ost le liasard et non la sagesse, qui preside a lavie huniaine; la perfection et la felicile dependaient, seloii lui, des caprices d'un aveugle destin, d'accidents et de circonstances exterieurs (i). Ge fiit lä le dernier mot de la derniere ecole philosophique un peu importante. Cette declaration d'insolvabilite intellectuelle produisit une vive Sensation ; eile fournit longtenips matiere aux t'aiseurs de livres et aux discoureurs des Academies. Ce n'etait cependant qu'un echo des theories exposees dans toutes les ecoles, admises dans tous les systemes ; theories qui preconisaient l'apathie, l'ataraxie ou l'absence de toute agitation comme le terme supreme des aspirationsdusage. La philosophie grecque s'appauvrit, s'aliaissa, enfermee qu'elle etait dans le cercle fatal et etroit d'une nature abandonnee a elle-meme, et maiiquant d'un centre oü la pensee puisse trouver la certitude, la stabilite, le repos. Elle n'avait pas de quoi satisfaire le besoin le plus intime de l'esprit humain, le besoin d'une religion. La morale suivit la tendance dejä indiquee et revetit un caractere purement negatif. La physique aboutit fatalement a un monde vide de Dieu, a un vaste mecanisme fonctionnant spontanement et eternellement: l'esprit d'observation fut donc forte de se detourner de la nature, pour sc repiier sur luinu'me. Äinsi naquit le Sceptieisme, qui eommen^a par se delier de toutes les notions re(,-ues, et finit par nier systematiqueraent toute certitude, toute verite obiective. Ainsi naquit l'eclectisnie. Zenon, fondateur de l'eeoie sto'iquc, recourut a ce dernier expedient pour se rat-
(1) Cic.Tusc. o, 9.
tacher plus etroitement u une religion positive, dont le besoin se faisait vivement sentir. Epicure y recourut aussi, mais dans un but tout oppose, celui de detruire tout sentiment religioux, de bannir du coeur et de rintelligencc de riiomme toute idee, toute crainte de la divinite. Que ce fut lä la pensee fondamentale d'Epicurc, resulte clairement de cette parole memorable: nous pourrions nous passer de physique, si les hommes n'etaient pas assez läches pour craiiulrc la divinite et redouter la mort.
STOICIENS.
Io2. — Zenon, ne ä Citium, dans l'ile de Chypre, (340-2G0 av. J.-C.) avait, durant vingt ans, suivi ä Athenes, les maitres des diverses ecoles soeratiques. Sa vie irreprochable, son ascetisme austere concilia a son äge mür le respect et l'admiration de tous. L'ecole nouvelle, qu'il fonda eut beaucoup de rapport avec Tecole cynique, dont il avait longtemps haute les adeptes. Les doctrines de Piaton et d'Aristote lui parurent trop exclusivement speculatives, trop eloignees du positivisme de la vie pratique; dedaignant de s'adresser aux savants et ä un petitnombre d'inities, ilvoulut, aumoyen de doctrines populaires etacccssibles ä touteslesintelligences, former des hommes vertueux, un peupledesages. Seneque a preciseles rapports qui lient l'ecole d'Antisthene äcelle de Zenon: les Cyniques, dit-il, ont outrepasse la nature ; Zenon s'est contente d'cn triompher. De nos jours, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer toujours les doctrines du maitrcde Celles de ses disciples r nous savons cependant qu'il traita d'etrangers, d'cnnemis, d'esclaves, tous ceux qui ne suivaient pas la sagesse des Sto'iciens — qu'il preco-
ET .IL'DArSME. ioo
nisa la commiinaute des femmes — que, dans sa republique ideale, il proscrivit les temples, les tribunaux, les gymnases etl'usage de Targent (i).
153, — Le Systeme Stoicien est un materialisnK; complet, fonde sur les doctrines d'HeracIite. 11 n'admet que des c^uses corporelles, ne connait que deux. pi'incipes : la matiere et une activite qui la fagonne et qui reside en eile de toute eternite. Toute realite est corporelle : les seuls etres incorporels, sont les abstractions comme le temps et l'espace ; elles n'existent que dans notre pensee : ce qui existe reellement peut etre connu par les sens seuls. Les Sto'iciens rejetaient, par consequent les idees de Piaton, aussi bien que la substance immaterielle d'Aristote : ce n'etaieiit la a leurs yeux que de pures abstractions.
154. — Les deux principes, matiere et i'orce, ne eonstituent reellement pour les Sto'iciens qu'un seul etre, considere sous des faces distinctes. Pour exister, la matiere a besoin du principe de l'unite qui la forme et lu maintienne ; celui-ci de son cöte ne peut se concevoir sans la matiere ; dans laquelle il puisse resider, agir, se mouvoir comme dans son sujet. L'element positif est donc la matiere, qui est representee sans propriete aucune ; l'element actif, penetrant et vivifiant tout,'c'est Dieu dans la matiere. Cependant, Dieu et la matiere s'identifient en realite, et la doctrine stoicienne n'esi qu'un pantheisme hylozoistique. Dieu est l'unite de la force qui embrasse, penetre tout et revet toutes les tbrmes; comme tel il est un fluide subtil, feu, ether ou esprit, un cinquieme element, ayant l'air pour base materielle (2). Gette force etheree, igne-e contient d'avance toutes les formes d'existence que peut revetir le
(1) Diog. Laert. 7,52, 53, löl.
r2)Diog. Laert. 7, 157, 148. 156. Plut. Plac. Ph. l,7.Cic. N. D. -2, H ,
monde qu'elle vivitie : cY-st de son sein qu'elles sorlent pour se developper graduellement : eile vit et se meut dans tout, est la soiirce commune de toute aspiration, de tout desir.
153. — Dieu est done l'äme du monde. Celui-ci n'est pas un agregat d'elements indepcndants, mais un etre organique, vivant, rempli et vivitie par uue seule ämc, c'est-ä-dire, parun feu primordial, qui se manifeste par differents degres d'intensite et de clialeur. D'apres la theoried'Aristote, le monde n'est que l'ensembled'etres isoles, unisseulement parl'identite de la fin, ä laquelle ils tendent ; pour les Stoiciens au contraire, tous les etres sont des parties d'un organisme qui les depasse toutes en perfection. 11 y a entr'eux un lien si etroit, que rien ne les atTecte individuellement, sans que cette aclion s'etende sympatliiquement aux autres. üieu, considcre sous le rapport physique, le feu universal ou la clialeur vitale qui penetre tout, est en meme temps le principe de toute vie, de tout mouvement, et la necessitequi regit l'univers. Mais,comme la cause universelle ne saurait etre qu'une ame intelligente et sage, il est aussi la raison universelle, l'etre heureux en lui-meme, l'auteur de la loi morale, gouvernant le monde, qui cependant n'est autre que lui-meme.
lo6. — Ainsi tout est soumis aux lois d'une necessiteabsolue. Desle principe, tout est fixe parunecliaine de causes preexistantes : rien ne se fait saus cause, et toute cause depend d'une autre cause plus elevee : le hasard n'est, par consequent, que l'efliet d'une cause inconnue (i).La volonte humaine est pure spontaneite; eile veut,,mais eile veut incvitablemeut cc qu'elle veut; eile se determine elle-meme, mais toujours en vertu
(l) Cic de Fato, c. G. «]q. Dedivin I, ;io. Alex. Aphrod. de Fato, Lond. 1Ü58, p. 105. VM. de l'lac. Itiil. 1, 27.
RT JIDAISME. 157
(l'une cause aiUericure. Toutes ces causes etant söumisos aux lois de la matiere, et se trouvant necessairement dans le monde, constitucnt rimmuable destin. Mais renchainenient de ces causes aboutit toujours a une cause premiere ; celle-ci unit rintelligence a son Cüte physique : tout est determine et prevu en eile et par eile — et en ce sens, ce qui, considere sous son cote immuable et necessaire s'appelle destin, peut etre congu comme pensee, providence, ordonnance divfne (i).
lo7. — Pour les Sto'iciens comme pour Heraclil(>. le feu elementaire ou foyer de la chaleur vitale est le principe de tout mouvement ; par sa mobilite et sa [)urete, il est aussi l'intelligence infinie. Tout est ou Üieu ou une forme dontüieu s'estrevetu: la substance unique est en meme temps Dieu et nature ; tout ce qui nait, tout cequi perit, toute production, toute destruction n'en sont que de simples moditlcations. Zeus est dieu, monde et ämc du monde, dit Seneque, de la meme maniereque l'homme est ä la fois un etre unique, un compose de deux substances, de l'äme et du Corps (:i).
lo8, — Le Dieu-Tout doit etre honore dans ses parties comme dans sa vaste Synthese. Les astres, le globe terrestre, les lleuves sont des divinites, des Fragments du dieu-monde, et contiennent une quantite plus ou moins grande de l'etber elementaire. Les astres ou divinites du second rang, fixent par leurs mouvements la destinee des etres inferieurs (5). Eux-memes periront un jour : apveschaque j)eriode ou «grande
(I) Plut. adv.Stoic. Ö6. Cic N. l) 2, öo Diog Lacit. 7, lö'<. (-2) Epist. ll.">.
(3) Cic. N. D. 2, 15 Acad. qua-sl 'i, 57. Mut. de .Stoic rep. (1. I05-. Adv. Stoic. p. 1075.
annüe, » une vastc contlagration detruira tous les t'tres organiques: alors les dieuxsecondaires ünissent : tonte diversite, toute multiplicite disparait dans l'unite de Dieu: tout redevient ether. Mais aussitut, le monde, comme le pheiiix, renait de sa cendre: Dieu se trans- Ibrme dans une restauration generale, dans un monde nouveau, oü, sous l'empire des memes circonstances, les memes evenements se reproduiront jusque dans leurs moindres details. Plusieurs de ces grandes catastrophes ont dejä eu lieu : conflagration et renovation se suivent dans un ccrcle eternel (i).
'lo9. — Dans le monde, tout est regle selon les desseins les plus parfaits ; aussi l'argument teleologique etait, pour les Stoicicns, la plus forte preuve de l'existencedeDieu. Le mal se trouve necessairement a cote du bien: l'ombre vient de la lumiere: le mal est l'eftet de la providence. Ce Systeme identitie Dieu et la fatalite, la morale et la physique ; Zeus est la pensee qui determine tout, le principe de tout mouvement ; loin d'etre le fait de la liberte humaine, ce mal vient de Dieu, qui est l'auteur de toute ruine, comme de toute vie. Les actions coupables elles-memes, disait Chrysippe, sont des mouvements de la nature universelle, conformes ä rintelligence divine. Dans la vaste economie cosmique, le mal est, comme les fetus de paille, necessaire et imperceptible (2). II §ert ä faire reconnaitre le bien, ä en rehausser l'eclat; enfin, tout doit un jour se perdre dans le sein de la divinite.
i60. — La pbysique, la theologie des Stoiciens meeonnaissaient donc la nature du mal du peche; mais d'un autre cöte, leur tendance morale et pratique les
(1) Plut. de Ol', def. p. ilS, üb Niimen. ap. Eus Prap ev. 15, 19. M,Aur. 7,19. Nenies. iial. lioni. c. 38.
(2) Plut. de Stoic. rep. c. öi.
ET JLDAiS.ME. 159
forcait d'admoUrc ({uc certains actes sont au pouvoir de l'homme. Epictete placait dans cettc categorie les jugemcnts, les desirs, les antipathies: il n'y a pas, disait-il, de ravisseur de la volonte (i). La these paradoxale que Zeus et l'homme s'excitent mutuellcment, soutenuc par cctte ecole, semblesupposerque Thomme s'appartient en quelque maniere. On recula toujours devant la Solution de cetteantinomie; mais si l'on veut l'expliquer, ce sera le determinisme et non la liberte humaine, qu'on en verra sortir. Clirysippe tenta de resoudre ce probleme, dans un ouvrage special {2) ; dont la conclusion est que la Cooperation de riiomnie est fixec d'avance dans la grande economic du monde, et que, par consequent, l'homme a une part active dans raccomplissement de sa destinee. Mais, pour rester consequent avec le Systeme, il faut reconnaitre que cette participation» etant elle-meme prevue et determinee d'avance, l'homme ne peut s'y soustraire. Si donc les Sto'iciens a{)pelaient « demon » cette faculte de l'homme, qui agit en lui et veille sur lui comme une providence; sidans leurEthiqueils exigeaient que ce demon de l'individu fut d'accord avec Zeus, avec le grand moderateur de l'univers {r>), ce postulat moral etait en meme temps chez eux l'expression d'une loi necessaire et s'accomplissant infailliblement. « La necessite, le fatum conduit celui qui obeit et entraine celui qui se revolte: » la sagesse consiste a obeir a la necessite (i); car, disait Cleanthe, « j'aurais beau devenir mauvais et m'opposer aux arrets du dcstin de Zeus;
(i) Plut. de Comm. Stoie. noi. c. 33.
('±)7npi ii/^couiiftii . Cfr. Diogoiii;in. ;i[). Kus. l't'ani. Kv. 6,8. Cie. d^cFato, c. lö.
(3)Diog. Laert. 7, I0I.
(i)Epict. Eiich.c. 53.
140 l'AGANISME
je n'en serais pas nioins oblige de m'y süura^tti'e. » Ainsi, riiomme peut resister; mais cette rcsistance restcra toujours sterile; toujours ses actions se ratlacheront par quelqu'anneau,a lachaine des evenements prevus, et serunt par la meme soumises ä l'empire de la fatalite. Aucune des ecoles philosophiques de la Grece n'a traite Ic grand probleme de la liberte avec autant de perseverance, aiitant de sagacite que las Stoiciens; ils allerent, depasserent Piaton et Aristote, et cependant, on le voit, leur physique les replongea toujours dans de grandes aberrat ions morales.
401. — Gar, qu'etait-ce que Tarne humaine dans leur Systeme? Les etrcs, disait le Portique, sont plus ou inoins parfaits, en raison de la densite du principe ethere, mele ä la matiere grossiere, en raison de l'empire qu'il exerce sur la matiere, ou que celle-ci exerce sur lui ; la pierre meme n'est pas depourvue d'une f'orce qui unit, d'un esprit igne. L'ame humaine, ayant la fneme substance, est un souffle, un feu,comme l'äme du monde, dont eile est une parcelle.. Dans l'homme cependant, eile se manifeste aussi comme faculle de connaitre et d'agir, comme intelligence, volonte, conscience. Elle sc räpproche donc de la nature divine, mais n'en est pas moinsunetre materiel, agissant surle Corps, comme le corps agit sur eile : c'est un calorique, residant dans le sang et communiquant le mouvement et lavie (i). Quoique survivant au corps, eile est condamnee a perir; peut-etre et tout au plus, existera-telle jusqu'a la tin d'une periode cosmique; alors eile sera, par suite de la contlagration generale, absorbee dans l'Ether, dans le sein de ia divinite {-2), oü eile
'(1) Clcaiitli. ap. Nemes. iiat. lioni p. 53. Chi'y.si,np. ibid. Diog Laert. 7, 130. Stob. Ed. I, 7<)G.
(2) Plul. Plac. i. 7. Noii posse siiav. viv. scc. Epic. 31. Cic. Tiisc. l,öl.
ET JUDAISME. 141
perdra toute individualiU', toutc conscience d'ellememe. Des Stoiciens plus recents, Marc-Aurele entr'autres, la faisaient rentrer dans l'äme du monde, presqu'immediatenient apres la mort; Seneque, au contraire, admettait une certaine expiation apres le trepas (i). lei l'ecole laissait une grande liberte aux opinions et aux conjectures. Chrysippe pensait que les ämes des sages, etant les plus fortes, survivaient seules ä la mort : d'aulres enseignereiil que toutes, au moins les plus pures, ou les plus legeres, s'elevaient ä la region des astres, pour y prendre, seloii Chrysippe, une forme spherique {'■2).
16:2. — Se plac;ant au point de vue de Piaton, l'ecole Sto'icienne, prit comme lui, la defence du culte populaire tout en le critiquant. Elle avouait que re culte, fourmillant de dieux fabuleux, farci de fausses doctrines et d'ignobles superstitions, presentait, dans son ensemble, un aspect desolant (r>) ; mais, en declamant contre la degoütante mythologie, eile enseigna qu'on faisait bien de conserver les noms des divinites, lesquels avaient ete consacres par le temps et l'opinion publique et ne designaient en definitive, que les individualisations corporelles du dieu-monde. II ne faut pas, a la verite, construire de nouveaux temples ; mais par egard au peupie, on entrera avec respect dans ceux qui existent (4).
163. — Quant aux mythes, les maitres de l'ecole, Zenon, Cleanthe, Chrysippe s'eftbrcerent de lesajuster en partie a leur Systeme au moyen d'interpretations
ri) M. Aur. 2, 17; 5, 4. Scn. Cons.ad. Marc c 25 (2) Cic. Tusc. i, 18. Eustatb. ad Wnul 23, (W. Arius Did. ap. Kus. Pr. cv. 15,20.
(.■5) Cic. N. D. 2,28.
(i) Plut. Stoic. rep p. I0.3i. Cleni. AI. Strom ü. p. 691.