‹ Paganisme et Judaïsme (volume 4)Chapitre 12 sur 37 · PA'GAMSME · texte numérisé non relu

PA'GAMSME

physico-allt'goriquos (i). Cela ne Icur etait giiere difficile. Dans leur theorie, il y avait place pour un nombre indetermine de dieux crees, II ne leur en coütait rien de designer les astres, les Clements, les fruits, le vin, les aulres dons de la nature comme autant de manifestations de la divinite. Le culte des heros ne les genait pas davantage, attendu que toute äme humaine est une parcelle divine (2) ; dans chacun de ses mouvements, notre äme, disait Epictcte, embrasse Dieu; Dieu a la meme nature qu'elle; eile fait partie de son etre. En prenant des aliments, en nous donnant du mouvemcnt, nous devons nous rappeler que c'est un dieu que nous nourrissons, que nous portons avec nous. Cettepenseed'Epictete est exprimeedela maniere suivante dans 3Iarc-Aurele: Dieu a donne ä chacun un demon, ou genie (l'äme), pour le conduire; et ce guide est une parcelle detachee du sein de la divinite (0).

164. — La Mantique d'alors trouva des Apologistes dans les adeptes duPortique; ils chercherent ä Texpliquer par leur theorie du monde. II y a, disaient-ils, un lien naturel entre les pronostics et les evenements qu'ils annoncent. Toute la nature n'est, au fond, qu'un etre unique, dont les parties sont unies par une Sympathie profonde: l'individu est dans le tout; il vit de la vie universelle. La facultede comprondre etd'expliquer les presagesest une disposition naturelle, qui peut cependant etre perfectionnee par l'art. Comme la force divine ou l'Ether est repandu dans l'univers et qu'il penetre tout, les oracles, les presages, les songes, les autres parties de la mantique sont completement naturels et en meme temps divins. Ils prouvent ^videmment l'existence d'une Providence .divine, qui guide le

(l)Cic. N.D 5,24.

(2) MopioJ »«( »TcaT-oia-f^aru ^lav. Epict. Disb. J, 14.

(3) Epict. i;iss. 2, 8, 2. Marc. Aur. 3,27.

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Pontife et lui fait choisir la victime danslesentrailles de laquelle se trouveront ensiiitelesindicationsdesirees(i).

165. — La morale des Sto'iciens repose sur im principe dejä pose par Aristote, savoir que connaitre et agir sont identiques; mais pour eux, cette action n'est que la lension d'un corps subtil qui pense et veut tout ä la fois. La science, provenant de la volonte qui determine Tarne a agir, — est par consequent, un art et une vertu; mais cette activite de la volonte reste toujours, en vertu du determinisme de Fecole, un produit de la necessite qui nait de Tenchainement general des etres. Pour vouloir le bien, il suftit de le connaitre. Ainsi les Sto'iciens etaient loin d'admettre ce que dit Piaton des tendances, des aspirations contraires entre les Clements qui constituent lanature humaine.Ils ne le pouvaient memo pas: nature et intelligence etanl la meme chose ä leurs yeux. Les vertus particulieres n'etaient pour Zenon que les noms varies d'une vertu capitale, universelle (2), de la prudence, de la penetration (Phronesis). Les passions sont des jugements: la piete est la connaissance de la religion (5). Et comme toute faute, toute prevarication est le resullat d'une erreur, les Sto'iciens pouvaient jusqu'ä un certain point l'excuser comme involontaire (4).

166. — Fidelc a sa theorie pantheiste sur le monde, le Portique pla^ait le bien supreme ä suivre la nature. L'Academie, et Polemon en particulier, avait deja professe la meme doctrine, Etre d'accord avec soi-meme, disait l'ecole de Zenon, c'est se conformer ä la nature et ä la raison. Ce probleme-la est resolu par la vertu. Elle est l'art devivre;el!e perfectionne, ennoblit la

(1) Cic. Divin. i, 18; So-o7. Plut. Piac. Ph. o, 1.

(2) Cic. de Fin .3,7; 21. Tiisc. d, iö. (3)Diog. Laert.7, 111, 119.

(.'() Senec. de berief, o, 17.

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vie qui n'etait en elle-meme que le produit de la spontaneite naturelle, et harmonise l'existence de l'indlvidu avec l'ordre general du monde (i) ; felieite est absolument la meme chose que vertu. II n'y a donc qu'une vertu unique qui, d'apres les circonstances oü eile se montre, regoitdes noms distincts. En possedant une seule vertu, on les possede toutes : et reciproquement, celui qui estsouille d'un vice est infecte de tous. La vertu doit etre simple et absolue comme la raison, avec laquelle eile s'identiüe : entre la vertu et Ic crime, pas plus qu'entre verite et erreur, sagesse et folie, il n'y a pas de milieu possible (2). Pour cela meme, la vertu suftit au bonheur.

167. — D'apres cette theorie, la morale Sto'iciennc tracait l'ideal du vrai sage. C'est celui qui, possedant rintelligence, la science et la vertu dans toute leur plenitude, est exempt de prejuges, de passions et connait tout avec une infaillible certitude. II a tout, ne peut rien perdre de ce qu'il possede: seul il est libre, n'a besoin de personne pour etre heureux: par sa raison, il s'identifie avec rintelligence universelle, avec Dieu, avec la fatalite; il veut ce que celle-ci fait; rien ne lui arrive qu'il n'ait agree d'avance et accepfe avec une complete resignation (r,).

168. — Le vrai sage qui s'eleve ä cette hauteur est comme un dieu cache qui converse avec les hommes. Son repos n'est jamais trouble: dans sa noble apathie, il se sent aussi grand, aussi parfait, aussi heureux que Zeus lui-meme (i). Mais le Stoicisme dut renoncer fatalement a cette perfection ideale. Tout en proclamant

(i; Zeno ap. Stob. Ecl. 11^ 152. Sen. Ep. 89'. Diog Laert. 7, 87. 88. (2) Diog. Lacrl. 7, 127. Sen. Ep. 7-i.

(5) Epict Diss. 3, 2ü. Cfr. Lips. Mamid. ad Stoic. IMiil. 5, 9. (i) i'liit. Stoic. i'Cp. 13 Adv. Stoic- 33.

ET JLDAISME. 14o

(jue Sans cette sagesse l'homme est miserable, que cette sagesso appartient exclusivement aux disciples du Portique, il est force d'avouer que personne, pas meme Socrate, Antisthene, Zenon, Cleanthe, ou Chrysippe, n'a encore realise ce type sublime. Un seul homme, dont on ne dit pas le nom, y est parvenu dans les temps qui sont dejä loin de nous (i). Le sage, se trouvant dans Timpossibilite d'atteindre ä cette grandeur morale, ä cause du grand nombre d'insenses qu'il y a dans le monde, pourra et devra s'accornmoder aux circonstances: il peut, il doit memerecourir, ä une « economie prudente {-2), » et condescendre aux faiblesses de la foule ; en. cela, il ne fera qu'imiter la divinite qui s'abaisse aux formos les plus basses de l'existence... II peut, sans commettre le mensonge, conformer ses discours aux idees insensees de la multitude. En general, la conscience de sa naturo divine et de sa justice, eleve 1(! sage bien au-dessus de toule loi humaine, de toute coutume existante: le rigorisme de la morale Stokienne se perd donc dans l'arbitraire de l'individu. Le sage ne reconnait d'autre regle du bien que lui-meme, et en suivant sa nature, il obeit k la raison divine. En un mot, il n'y a pour Thomme aucune loi objective, superieure ä sa volonte personnelle. La fin justitie les moyens: ce qu'il fait est bon, parfait, par cela meme qu'il le fait. L'ataraxie ou impassibilite philosophique, qui donne la perception claire du bien et par conse- (juent le bien lui-meme et la vertu, est aux yeux du Sto'icien la plus grande desvertus: il faut conserverou recouvrer ä tout prix ce repos sublime. Si donc il sent qu'il s'y aftermira en satisfaisant une passion, en

(I) Alex. Aphrod. de falo, p. JöO- Stob. Ecl. n, 256. (-2) Les StoicieDS paraissent avoir dormo les Premiers a ce niot la signiöcalion qu'il aretciiue depuis Cfr. Stob. Ecl. 11, i>öO.

cedanl a un pcnchant, il n'aura garde de les combatlre, et se mettra au-dessus de toute loi. Le mensonge, la Päderastie, rimpudicit€', les actes qui fönt fremirla nature, les forfaits d'OEdipe et de Thyeste, tout lui est permis (i). Le crime de la pederastie est un acte indifferent en lui-meme: voila ce qu'avec l'ecole Cynique ont proclame les trois maitres du Portique {'■2). Zenon lui-meme usa de cette libert(?, sans le moindre scrupule. Chrysippe n'avait que des eloges pour les impudences de Diogene. L'ecole entiere basa sa morale sur la necessite de suivre la nature ; les faits prouvent combien cc principe etait elastique; le mariage, le commerc»! charnel entre le pere et la fiUe, cntre la mere et le fils ont ete declares conformes a la nature (ö).

169. — La theorie du suicide, professee par les Stoiciens a donne lieu a de vives discussions. Dans plusieurs circonstanccs, disaient-ils, on peut, on doit meme attenter ä scs jours: une grande douleur corporelle, une maladie incurable autorisait le suicide aux yeux de Zenon (4). Les ecrits des plus austeres moralistes Stoiciens parlent souvent d'une porte toujours ouverte, par laquelle on peut sortir d'une vie devenue miserable, comme on sort d'une habitation remplie de fumee. Le suicide fut propose et prone comme le remede universel, infaillible contre tous les maux (o). Marc- Aurele lui-meme declare que la raison oblige de mettre fin a une vie traversee par trop d'obstacles. Plusieurs sages de cette ecole, et entr'autres, Zenon et Cleanthe,

(1) Stob Ecl 11, 118, 250 238. Pliil. Stoic. rep. 2^2. Sext. Enip. adv. Math. 11,195 sqq. Diog. Laerl. 7,188.

i;-!) Sext. Emp. Ilypot. 5, 200.

(5) Sext Em Hypot. ö, 200. £45. adv. Math. 11, 190. ri) Diog Eaert. 7, löO.

(5) M. Aurel. 5, 9 ; 8, 47 ; 10, 8, 52.

KT JinAISME. 147

onl, d'apres Plularque, mis cette doctrine en pratique (i).

SYSTEME d'EPICURE.

170. — EpicLire, contemporain de Zenon, naquit Selon toute apparence ä Samos, d'une famille originaire d'Athenes, (340 — 270 av. J.-C). II re^tut apres sa mort, des homniages beaucoup plus constants que ceux qiii echurent au fondateur du Portique. L'antiquite ne iious öftre pas d'ecolo philosopliique plus devouee ä sou fondateur que la secte Epicurienne. Peu considere de son vivant, il fut, apres sa mort, l'objet d'une veneratiou enthousiaste. Durant plusieurs siecles, ses disciples, non contents de placer son image dans leurs maisons, la colporterent partout : ils fetaient par des sacriüces le jour anniversaire de sa naissance et lui consacraient ui)e solennite mensuelle (2). Servileraent attaches ä ses principes, ils abhorraient comme un crime de meler quelque theorie nouvelleaux traditions, « aux mysteres sacres et vraiment divins de cet envoye du ciel » (r;).

171. — Le Systeme d'Epicure avait pour fondement la doctrine cyrena'ique combinee avec l'atomisme de Democrite. Plus encore que le Stoicisme, dont il se declarait l'adversaire, l'Epicurisme etait pratique : tout etait subordonne au grand but de l'ataraxie. La Philosophie est, Selon lui, une activite qui, par des notions et des preuves, donne ä l'äme le repos et la felicite. C'est lä surtout le but de la Physique, science qui

(I) Plut adv. Stoic. p. 10G3.

(::) [Min H. IS. öd, 2. Cic. de Fin.5, 1-

(öj Nimien. ap. Eus. l'rcf-p Evang. 1^, o Melrod. ap. Pliil. adv. Col. p. 1117.

ecarte le plus grand obstacle ä la paix de l'homme, en detruisant la crainte des dieux et de la mort (i). La physique a besoin de la « Canonique, » ou theorie de la pensee; eile apprend a disiinguer le vrai du faux ; mais pour Epicure qui rejetait absolument la dialectique, eile se reduisait ä quelques preceptes fort simples. La Sensation est le seul principe theorique, comme le plaisir ou le deplaisir est le seul principe pratique de la science. Meme dans les illusions, l'erreur ne provient point de l'experience sensible, qui seule est infailliblement vraie ; mais du jugement que nous portons sur nos sensations: l'impression momentanee eprouvee par les sens est donc ce qu'il y a d'immediatement et d'uniquement certain, et doit, par consequent, etre la seule regle de nos actions. En un mot, Epicure professa l'empirisme le plus grossier, oü il ne pouvaii y avoir question de science proprement dite {-2).

17:2. — La physique d'Epicure etait digne en tous points de sa canonique. La doctrine mecanique et atomistique de Democrite etait naturellement la plus propre ä lui faire atteindreson but, puisqu'elle retranchait toute cause surnaturelle, rejetait la Providence et bannissaitdu monde l'intervention dela Divinite. Rien ne naissantde rien, rien neperissant en rien, — d'apres un vieux dicton, deja refute par Aristotc — tous les Corps, c'est-a-dire, tous les etres, doivent necessairement leur origini' aux atomes qui tourbillonnent dans le vide. Ces Clements sont eternels, indestructibles: leur forme est variee a l'infini, et ils n'ont d'autre propriete que la quantite: c'est par leur agregationetleurs

(l) Diog. Laert. 10, 80-8'2. 142, 14").

(-2) Diog. Laert. 10. 51-33. Sext. Eiup, adv. Math. 1, 57; 11, 21 ; 7, 205.

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combinaisons que les corps existent. Ici la doctrine de Democrite etait .legerement modifiee. Comme avec la force centripete et centrifuge, ces atomes ne se rencontreraient jamais dans le vide, pas plus que les gouttes d'une pluic continue, Epicure imagina une troisieme force, qui ferait devier les atomes d'une maniere imperceptible de la ligne verticale; en etfet, il n'en fallait pas davantage pour qu'un jour ils pussent s'entre-choquer et s'agglomerer. C'est ce qui a eu lieu, et l'univers a commence ä se former avec les mondes innombrables qui le composent. C'est la l'oeuvre du hasard (i): un ecart fortuit, imperceptible de la direction naturelle explique tout. Si le monde de Straton vegetait comme une plante ; si celui de Zenon etait un animal intelligent, l'univers d'Epicure etait une machine, fabriquee et remontee par le hasard. Tous ces mondes, söpares entre euxpardesespacesvides, periront quand les atomes prendront une autre direction. II n'y a pas d'ordre dans l'univers, qui se meutsans l'intervention d'un moteur superieur : les phenomenes ne suivent pas de lois fixes; lelever du soleilpeutavoirtantöt une cause et tantöt une autre. Une loi quelconque supposerait toujours un legislateur; et cela pourrait inspirer de nouveau quelques craintes, et troubler le repos du Sage. Le meme motif empechait Epicure de regarder les astres comme des etres animes, ayant conscience d'eux-memes et decrivant volontairement leurs orbites (2).

173. — Ainsi un övenement ou un phenomene extraordinaire, devient impossible ; l'enchainement m^canique des causes ne peut etre rompu par une force inconnue ou une intluence mysterieuse. Tout nait de

(1) üiog. Laert. 10, 155; 4-4.

(2) Diog. Laert. 10, 76. 77. Lact- div. iiist. 5, 17. Lucret. 4, 535,

löO PAGAMSME

causes materielles, corporelles: les corps n'ont que des

proprietes mathematiques : la grandeur et la forme ;

ils n'agissent ni ne souffrent. Tout peut donc etre

})revu et explique. On comprend apres cela qu'Epicure

ait ete saliie par ses adeptes, comme le plus grand

bienfaiteur de l'humanite, comme un autre Hercule,

qui a purge la terre de monstres (i). Quand on reflechit

a la puissance que la superstition paienne oxer^'ait sur

le monde au moyen de ses presages, des auguresetdela

terreur inspiröe par des divinites irritees sans aucun

motif, on reconnait que le poete de l'Epicurisme a pu

dire : « l'humanite gemissait sous une ignoble tyrannie ;

des hauteurs Celestes, la Religion jetait des regards

courrouces sur les infortunös mortels ; quand un Grec

so leva(2). »

174. — Pour cette ecole, l'äme est composee d'atomes subtils, splieriques, ignes; semblable ä de l'air entlamme, eile se meut rapidement et penetre tout le Corps. Outre lestrois Clements qui la composent, eile a encore une quatrieme partie, plus subtile que les autres : l'esprit qui sent, qui pense et qui röside dans la cavite de la poitrine. Ce sont lä les principes des passions et des penchants : le calorique est le principe de la colere: l'air echaufte produit le calme et la serönite, etc. : le temperament de l'homme dependde la preponderance de Tun ou de l'autre de ces Clements (,"). Et cependant, chose digne de remarque ! toute materialiste que soit la Psychologie epicurienne ; bien qu'elle cnnConde l'esprit avec l'äme, eile attribue ä l'esprit une certaine liberte, une certaine independance, refusee aux autres parties de l'äme: l'esprit peut etre sain

(1) LtRicl (i. 195 ; 579-4:2-2.

(2) Ibid. l,()-2. sqq. -

(5) Stob. Ecl. phys. p. 798. Diog. L. 10, 66. Lucret. 3, 509-525.

ET JUDAISME. 154

et calme, (luand le corps et Täme inintelligente sont en souftrance, et reciproquement. Pour Epicure la Sensation suit la loi posee par Democrite : les atomes se detachent de la surface des corps, passent ä travers les organes, pen^trent dans le corps et y impriment des Images (i).

175. — Quand la mort detruit le sejour oü s'abritent les atomes de l'äme, — ceux-ci s'evaporent instantanement, sous la pression d'influences deleteres. L'äme ne survit pas au corps: cela s'entend. Epicure attachait k ce point une haute importance: c'etait ä ses yeux le seul moyen de detruire la crainte insensee du monde Souterrain et des chätiments de l'autre vie, prejuges, qui troublent le repos du Sage, et empoisonnent ses jouissances (2). Quand donc le philosophe disait que Thomme est ne d'un germe Celeste (0), il entendait par lä une matiere etheree qui, pas plus que le monde, ne doit son origine aux dieux. Hommes et animaux ne sont que les produits de la puissance generatrice de la terre (4).

176. — Epicure, qui assurait que tout commenga et continue d'exister sans l'intervention des dieux, ne voulutcependant pas nierleur existence: cette croyance est trop röpandue parmi les hommes, pour qu'il n'y ait pas de realite qui y corresponde. L'homme les connait, parce qu'ils se sont souvent montres ä lui durant le sommeil; ils sont tels qu'ils apparaissent dans les songes et dans les visions, c'est-ä-dire, des etres ä forme humaine, mais dont les corps sont subtils, etheres, diaphanes, indestructibles. Ils resident dans les espaces

(1) Diog. L. 10, 46-50. Luciet. -1,05-269.

(2) Epic. ap. Diog. L. !0, 124-127.

(5) Lucret. 2, 990. 998.

(4) Ibid 5, 770. sqq.

i5:2 PAGANISME

qui separent les mondes et jouissent dans la contemplation d'eux-memes d'une felicite que nul souci, nulle autre occiipation ne viennent troubler. 11s sont composes d'atomes; mais les mouvements qui emportent ceux-ci dans des directions contrairos, n'ont pas de prise sur eux, ils ne changent point, en voyant tout changer, naitre et perir autour d'eux. Ces dieux doivent etre aussi nombreux que les etres mortels: ils sont donc innombrables (i). Entre eux et les dieux du vulgaire il n'y a absolument rien de commun: nier ceux-ci n'est pas de l'impiete; au contraire, est impie, Selon Epicure, quiconque les admet. Deraciner les superslitions populaires, la croyanceä une Providence, renverser tout l'appareil des presages et des oracles, fut sa preoccupation constante ; y parvenir lui paraissait le plus eclaiant triomphe que la philosophie put esperer (2). Epicure et son ecole ne voyaient dans la religion que le culte de la terreur: le fruit le plus noble de la sagesse etait de chasser ces vaines frayeurs et de delivrer l'humanitö du joug des angoisses qui l'accablent. Le philosophe vantait donc son Systeme comme infiniment superieur aux theories des naturalistes, des Sto'iciens surtout, qui alliant la religion au fatal isme,introduisaient lepire detousles [»rejuges religieux, celui qui enlevait meme l'espoir de conjurer un malheur par la priere et le sacrifice (5).

177. — Sa morale avait pour base la liberte, la spontaneite de la volonte humaine ; mais sa theorie cosmique qui excluait de l'univers toute cause immaterielle, pour n'admettre que le materialisme le plus complet, le forca de rattacher cette liberte 11 une cause pbysique

(1) Ap. Diog. Laert. 10, 121-Ü24. Sext. Emp. Hypot. 5, 219. Cic N. D. 1,'17. sqq

(2) Lucret. 1, 950 et passiui.

(5) Epic. ap. Diog. Laert. 10, 154.

ET JUDAISME. lo5

quelconque. II imagina une deviation toute fortuite dans la chute des atomes (i); cet expedient brisait, Selon lui, la chaine des causes materielles; il d(^livrait la volonte du joug du fatum, introduisait dans la nature un mouvement qu'on pouvait considerer comme libre, parce qu'il n'etait pas determine par le destin, et mettait la volonte humaine h memede subirvictorieusement le choc extörieur de la matiere. Chose prodigieuse! la liberte humaine etait fondee sur le mouvement necessaire d'atomes inintelligents: une cause communiquait ce qu'elle ne possedait pas elle-meme.

178. — Epicure se glorifiait d'avoir delivre les miserables mortels de la crainte de la mort, des phenomenes naturels, des dieux et du destin, Avec la crainte s'evanouissait aussi l'esperance. Etre exempt de terreurs n'est cependant qu'un bien purement negatif, que l'absence d'un mal : l'homme doit aspirer au supreme bonheur, qui est le plaisir ; la douleur est le mal unique et veritable. L'homme doit donc remplir son existence de sensations agreables, et jouir le plus longtemps d'un bien-etre materiel et d'une paix parfaits. Les idees de l'esprit sont les reminiscences de sensations anterieures ; les voluptös de l'äme consistent dans le souvenir de jouissances sensuelles et dans l'esperance de les possöder encore. « Je ne sais, disait Epicure, me reprösenter le bonheur, quand on supprime lesplaisirs de la table, les jouissances des sons harmonieux, des formes agreables, et les transports de l'amour (2). » L'alimentation, le plus materiel et le plus imperieux de tous les besoins, fournit la plus grande somme de jouissances et doit servir de rögle ä toutes les autres. G'est au ventre, disait Metrodore, disciple

(i) Lucret. 2, 25!.

(2) Dioir. T.ac-rt. 10, C. .\theii. 7, 8, 11 ; 12, 65, 67. Cic. de Fin. 2, ö.

favori d'Epicure, que se rapporte en definitive toute vraie philosophie (i) ; Epicure lui-meme apfielait les plaisirs du venire « la racine et le principe de tout bien (2). »

179. — Le plaisir n'est cependant qu'un moyen : l'ataraxie, l'egalite d'äme est le but: l'absence de tout souci, de tout ce qui trouble en est la premiere condition : c'est pour y parvenir, pour apaiser les penchants de la nature, et non pour lui-meme qu'on recherche le plaisir. Le contentement de l'äme, qui nait du Souvenir et de l'esperance de jouissances sensuelles, est done ce calme, cette serenite qu'on goüte, quand on est ä l'abri de toute souffrance corporelle, de tout trouble de l'äme (3). II suit de lä que la sagesse et la vertu consistent dans l'art de choisir, apres mür examen, ce qui dans les differentes especes de plaisirs et de souffrances, est le plus propre a atteindre ou k conserver la sublime ataraxie. C'est ainsi qu'apres avoir proclame que le bonheur de l'homme consiste dans les jouissances de l'estomac, Epicure a pu affirmer avec un egal serieux qu'un peu d'eau et de pain suffit au sage, pour ne rien envier ä Zeus lui-meme. Aussi y a-t-il des cas, oü il faut meme choisir la douleur corporelle, par exemple, quand c'est la seule ressource pour eviter un plus grand mal, ou que le sage veut s'elever par le contentement Interieur au-dessus d'un mal inevitable. De meme la maniere d'etre et d'agir qu'on appelle

(1) Ap. Athen. 7, 11.

(-2) Athen. 12, 67. Cic. N. D. 1, 40. Plut, Non posse suav. viv. sec. Epic. 3 Les apologistes anciens et niüdernes, Gassendi, Warnekros, Ast (Eclahxiss. surla moraled'Epic. Munich. 1831), sembleiit ne pas connaitre ces passages; s'ils enconnaissent, ,ils les d^clarent interpoles (Ast. p. 13). Nous croyonsqu'en ce cas Diogtsne n'eüt pas manque d'en faire la reniavque.

(ö)Diog. L. 10, 128; 131.

I;T JLIJAISME. loo

vertu n'existe, et ne doit etre desiree qu eii \ ue du plaisir (i), tout comme l'artmedical, est loue uniquenient ä cause de la sante qu'il parvient quelquefois ä rt'tablir.

180. — Avant tout, le sage d'Epicure s'abstieut, et se tient pour ainsi dirc sur la defensive: il calcule, prevoit et evite soigneusement tout ce qui peut troubler son äme, mal bien plus redoute qu'une souttrance corporelle. II aime ä vivre ignore, loin du bruit des affaires d'Etat, exempt des liens et des soucis de la vie de famille, en s'efforcant surtout de prevenir la plus dangereuse des maladies, la passion de l'amour; il fuit aussi l'ambition, l'envie et la vengeance. II detourne son esprit de la consideration du mal et le reporte volontiers sur les Souvenirs et l'esperance du plaisir : il vit sobrement, et prefere etre exempt de souffrances que de s'abandonner aux plaisirs qui troublent. 11 s'arme de constance contre toute douleur corporelle qu'il ne peut eviter, persuade que la violence ne dure guere et que les souffrances un peu longucs ne sauraient etre tres-vives. II s'abstient de toute injustice, de peur que l'idee du chätiment ne vienne troubler la serenite de son äme. Justice, disait Epicure, est quelque chose de purement conventionnel : de soi, rien n'est juste ou injuste. L'iniquite, inditierente de sa naturo, ne devienl un mal que par la crainte des funestes consequences qu'elle entraine, si eile vient ä etre decouverte (2).

181. — Isoles du reste des hommes par leurs theuries les disciples d'Epicure resserrerent le lien qui les unissait entr'cux; bien diflFerente des Stoiciens, cette secte ressemblait, plusieurs siecles apres la mort de

(1) Diog. Laert. 10, 458.

(-2) Senec. Ep. 97. Diog- 1 ;iert. 10, 150. lol.

son fondateur, k une republique parfaitement organisee, oü la discorde et la division etaient inconnues(i). Metrodore de Stratonice qui se joignit k Carneade, est le seul epicurien qui ait apostasie, Fideles aux exemples du maitre qui ecrivit « comme un pretre » sur la religion, les adeptes n'hesitaient nullement a entrer dans les temples, ä concourir aux ceremonies religieuses. Si ces actes peuvent etre inutiles, parce qu'il n'y a rien ä esperer ou k craindre de la part des dieux, il n'en est pas moins prudent d'honorer dans ces etres superieurs rexcellence de leur nature (2). Ces theories exercerent sur la jeunesse une influence si desastreuse que plusieurs cites grecques expulserent les Epicuriens de leur sein comme des apotres du vice. La republique Messenienne enArcadie leurintima l'ordre devider son territoire avant le coucher du soleil ; ils- etaient, disait le decret, la perte de la jeunesse; leurs mceurs effeminees, leur impiete auraient conduit l'etat k sa perte. Apres leur depart, les pretres furent charg^s de purifier les temples, les tribunaux et toute la ville. Un arret egalement severe frappa k Lyctos en Crete ces contempteurs des dieux, ces apotres d'une ignoble Philosophie (3). Cela ne les empecha cependant pas de se multiplier plus qu'aucune autre secte philosophique.

182. — La felicite et l'Ataraxie, oü deux ecoles ouvertement hostiles l'une k l'autre, celle de Zenon et d'Epicure, avaient voulu atteindre, fut aussi le but auquel aspira le Scepticisme. Les hommes de cette tendance pretendaient que le repos de l'esprit et le bonheur qui en decoule, ne se trouvaicnt sur aucune dos

(1) Numen. ap. Eus. Prsep. Evang. 14, 5.

(2) Cic. N. D. I, 41. Senec. debenef. 4, 18. (5) .'Elian v. H. 9, l'l. Suid. in v. 'ETriKovpo?.

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